Charles Barker, facteur d’orgues britannique
(Bath, 10 octobre 1806 – Maidstone, 26 novembre 1879)
petite revue de presse
in G.L. Miller/Dr Bédart, Révolution récente dans la facture d'orgue (New York, 1913 - Lille, 1914) DR.
« BARKER (CHARLES SPACKMAN), FACTEUR D'ORGUES, CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR.
Nous avons déjà eu l'occasion de prononcer le nom de cet éminent artiste dans une de nos précédentes études. Devenu un des premiers facteurs d'orgue de notre époque, Charles Barker a conquis une page assez honorable dans l'histoire de ce bel et grand instrument, pour que nous lui en consacrions quelques-unes dans ce livre, recueil aussi complet que possible des sommités industrielles. Né le 10 octobre 1806, à Bath, ville principale du comté de Sommerset, en Angleterre, Charles Barker est fils d'un artiste peintre, cadet de trois frères qui avaient aussi embrassé cette carrière. Ayant perdu son père à l'âge de cinq ans, il fut recueilli par un ami généreux de la famille, son parrain, qui, comprenant toute la sainteté de ce titre, parfois trop légèrement accepté, fit donner à son filleul une éducation distinguée.
Des dispositions pour les sciences naturelles, qui se firent remarquer de bonne heure chez le jeune Barker, engagèrent son protecteur à lui proposer de faire des études préparatoires pour la médecine. Il y consentit ; mais, au bout de trois ans de travaux, il fut convaincu que là n'était pas sa véritable vocation, et il n'attendit plus qu'une occasion favorable pour rompre avec cette science : cette occasion se présenta bientôt. Un facteur d'orgues éminent de Londres, était venu monter un instrument neuf dans une église du voisinage où le hasard l'avait conduit. Les notes graves et si pleines d'harmonie que l'artiste faisait entendre, le recueillement extatique dans lequel le plongea le son vibrant de cet instrument, la sainteté du lieu, tout concourut à laisser dans l'âme de Barker une impression qui fut assez profonde pour le déterminer sur-le-champ à entrer en arrangement avec le facteur, pour apprendre dans ses ateliers la théorie et la pratique de la construction des orgues.
Deux ans après, il était devenu assez habile dans son art pour quitter son maître, et il alla alors s'établir dans sa ville natale, comme facteur d'orgues. Peu de temps après, il entendit parler du grand orgue que l'on venait de construire pour l'église cathédrale d'York, et dont les proportions colossales lui firent pressentir l'excessive dureté des claviers. Il conçut l'idée de surmonter ce grave inconvénient, et, dans ce but, il commença une série d'expériences qui eurent pour résultats victorieux la découverte du levier pneumatique. C'est triste à dire, mais des obstacles de rivalité s'opposèrent à l'introduction de ce mécanisme remarquable dans les orgues de l'Angleterre. M. Barker résolut d'aller demander à la France, qui a toujours accueilli favorablement le talent, ce que son pays lui avait refusé ; aussi, l'invention de ce dernier a-t-elle obtenu chez nous tout le succès désirable.
M. Cavaillé était chargé, à cette époque, de la construction du grand orgue de Saint-Denis, M. Barker alla s'adresser à ce facteur émérite, qui le reçut avec cet empressement et cette cordialité naturels aux hommes supérieurs. M. Cavaillé n'avait pas tardé à reconnaître tous les avantages de la découverte de M. Barker et à en faire l'application à son magnifique instrument. Les protections et les encouragements que M. Barker trouva en France, purent le dédommager des désappointements et des chagrins qu'il avait éprouvés dans sa patrie, et la fortune commençant à lui sourire, il résolut de se fixer définitivement à Paris. La suite a prouvé qu'il avait eu raison. Cet habile facteur, dont la réputation grandit bientôt, entra dans la maison créée par MM. Daublaine et Callinet et en dirigea les travaux jusqu'à la liquidation de la Société ; il devint alors le collaborateur de M. Ducroquet qui venait de succéder aux fondateurs.
Doué d'une grande intelligence, M. Ducroquet a donné à sa louange les preuves d'une administration dont on ne peut guère douter des résultats satisfaisants pour l'art si difficile de la facture des orgues si on veut bien se rappeler qu'il a reçu la médaille d'or à l'Exposition de 1849, la croix d'honneur à la suite de l'Exposition universelle de Londres de 1851, à laquelle ses produits avaient obtenu une grande médaille; et, enfin, la médaille de première classe à l'Exposition universelle de Paris en 1855 ; récompenses qui témoignent des progrès sensibles qu'avait fait faire à son industrie un homme qui eut le rare esprit de s'attacher complètement la coopération de M. Barker. Aujourd'hui on doit regretter que M. Ducroquet ait pu quitter la direction d'un établissement qui a obtenu de tels succès.
M. Barker qui, sans doute, y avait contribué, comme on le pense bien, avait été chargé de nombreux et importants travaux, parmi lesquels nous citerons la construction du grand orgue de l'église Saint-Eustache. Cet instrument, fait d'après les plans de M. Barker, fut inauguré en 1854. Il se recommande autant par des innovations habilement introduites, que par ses dimensions colossales qui dépassent celles de tout autre orgue de la capitale. Enfin arriva l'Exposition universelle de 1855, et M. Barker soumit à l'appréciation du jury international, son système de levier pneumatique auquel il vient d'ajouter un dernier perfectionnement. L'invention de ce remarquable appareil, indépendamment des avantages incontestables qui résultent de son application, dans l'opinion des hommes compétents, est appelé à exercer une heureuse influence sur les progrès futurs de la facture d'orgues. Aussi cette invention, ainsi que d'autres améliorations importantes introduites par M. Barker dans la construction de l'orgue, qui exige la connaissance de beau coup d'arts qui tous concourent à faire ce grandiose et si utile instrument, le génie inventif et le talent déployé par M. Barker, disons-nous, motivèrent, sur la recommandation unanime des membres du jury de la Vingt-huitième classe, sa nomination de chevalier de la Légion d'honneur. Haute distinction qui est venue trouver le vrai mérite, et qui prouve que la France sait toujours récompenser l'homme qui en est doué quelle que soit sa nationalité. »
(Galerie historique et critique du XIXe siècle, vol. 1, 1856-1862, p. 421-425)
« Un inventeur des plus intéressants, M. Charles Barker, auteur du levier pneumatique qui a permis de donner aux claviers des grandes orgues la même douceur qu’aux claviers de pianos, se trouve aujourd’hui dans un âge avancé et presque sans moyens d’existence.
Pour venir au secours du vénérable inventeur à qui l’industrie française ne doit pas moins de reconnaissance que l’industrie anglaise, une commission s’est formée à Londres dans le but de constituer par souscription une rente viagère à M. Barker.
Voici la traduction de la note anglaise qui nous est transmise à ce sujet : « La commission ayant appris, à son profond regret, que M. Charles-S. Barker, l’inventeur du levier pneumatique, se trouve, à l’âge de 70 ans, dans une position de fortune très précaire, désire lui constituer une rente viagère. Elle vous prie de vouloir bien user de votre influence pour obtenir des souscriptions à cette bonne œuvre, à laquelle elle espère que vous voudrez bien contribuer personnellement.
« Par suite de la guerre 1870-71, M. Barker, après avoir passé de longues années en France, se vit forcer de se retirer en Angleterre. Mais malheureusement, son âge avancé l'empêcha de tirer parti des recherches qui lui avaient coûté tant d'années de travail opiniâtre, et dont le résultat fut de permettre l’application du levier pneumatique aux claviers de l’orgue.
Sans cette heureuse invention, on peut dire avec certitude que l’orgue moderne n'existerait pas, et que, par conséquent, les compositions contemporaines ne sauraient s’exécuter. Plus récemment, il inventa le système électro-pneumatique, sans compter plusieurs autres inventions d’importance moindre, bien que fort précieuses pour le mécanisme général de l'orgue.
« Comme il y a urgence à prendre un parti, la commission espère que vous voudrez généreusement répondre à son appel en adressant une somme quelconque au trésorier honoraire, M. F. Davison, 24, Fitzroy Square, Londres, W., le plus tôt possible, car la commission désirerait clore les listes avant le 29 courant, espérant avoir réuni à cette époque une somme suffisante pour la réalisation de son projet. » Les souscriptions françaises peuvent être adressées à M. A. Cavaillé-Coll, 13 et 15, avenue du Maine, à Paris. » signé A. K. [Aloys Kunc]
(Musica Sacra, 6 octobre 1876, p. 122)
« Une réunion d’artistes a donné, le lundi 23 mars, en faveur de la veuve de M. Charles Barker, l’inventeur du levier pneumatique et de l’application de l’électricité aux grandes orgues, un concert dans les salons Gaveau, lequel avait attiré un nombreux auditoire ; pas une place n’est restée inoccupée. Mme Muller de la Source, toujours empressée à apporter le concours de son brillant talent à toute œuvre de cette nature ; Mlle Taine, l’organiste si distinguée qu’on entend toujours avec plaisir ; Mlle Guillaume, la violoncelliste virtuose ; Mlle Jeanne Miraour, pianiste éminente ; M. Geloso, le violoniste émérite, ont tour à tour été applaudis par l’assistance absolument charmée.
La séance s’est ouverte par Vendante et le Finale d’une sonate pour piano, orgue, violon et violoncelle de M. Michel Rosen, interprétés par l’auteur (piano), M. Geloso (violon), Mlle Taine (orgue), et Mlle Guillaume (violoncelle). L’œuvre et les exécutants ont obtenu un succès très marqué. M. Fordyce a dit un monologue, et M. Eugène Dassy des chansonnettes qui ont mérité le suffrage de tous. Soirée, on le voit, bien remplie et bien réussie. »
(La France chorale, 1er avril 1891, p. 2)
« La découverte de Charles Barker, qui, s'inspirant, dit-on, de la construction des machines à vapeur, simplifia beaucoup l'introduction de l'air dans les tuyaux. Dans ce but, il fit agir les touches des claviers, non plus sur les sou papes de ces tuyaux, qui exigent un effort assez considérable, mais sur celles d'organes intermédiaires, qui ont reçu le nom de leviers pneumatiques. Chacun de ces leviers se compose d'un petit soufflet en forme de coin, muni de deux soupapes, l'une pour l'introduction de l'air comprimé, l'autre pour sa sortie. Lorsqu'on appuie sur la touche correspondante, on ouvre la première et on ferme la seconde. Le petit soufflet se gonfle, et l'une de ses bases, qui est mobile, entraîne dans son mouvement la soupape du tuyau, qui s'ouvre en même temps et laisse entrer l'air destiné à produire le son. Le tuyau résonne donc tant qu'on maintient le doigt sur la touche. Dès qu'on l'abandonne à elle-même, la soupape d'entrée du petit soufflet se referme, tandis que l'autre s'ouvre ; le soufflet s'aplatit et le tuyau se referme.
Avec ce système, on peut sans inconvénient multiplier les accouplements de claviers, et faire com mander jusqu'à vingt-cinq tuyaux par une même touche, comme cela se produit dans les grands instruments ; quel que soit le nombre des tuyaux à ouvrir, le doigt qui presse la touche n'a à vaincre que la résistance faible, et toujours identique, de la seule petite soupape qui introduit l'air dans le soufflet moteur. Mais la découverte de Barker, tout en réduisant, dans une grande proportion, l'effort à exercer sur les touches, avait l'inconvénient de compliquer encore le mécanisme intérieur des orgues, composé déjà d'organes si nombreux.
Aussi l'auteur songea-t-il, de concert avec un avocat, M. Peschard, à faire commander l'ouverture et la fermeture des soufflets pneumatiques par le courant d'une pile. La première application de ce système fut faite à Paris, en 1868, pour la construction des orgues de l'église Saint-Augustin. Mais cette première tentative n'obtint aucun succès, et ce ne fut qu'après de longues années de patience et d'expériences multiples, grâce aux belles recherches de MM. Schmoele et Mols, d'Anvers, et de M. Merklin, de Paris, que les orgues électriques ont pu enfin entrer dans la période pratique. C'est surtout dans les églises qu'elles ont été introduites jusqu'ici. Les premières furent placées à l'église Saint-Nizier, de Lyon, en 1888 ; puis d'autres furent installées successivement à Saint-Bonaventure, à Lyon ; à Saint-Vincent de Paul, à Marseille ; à la cathédrale de Clermont-Ferrand ; au pensionnat des Frères, à Beauvais ; enfin, à Paris, à Sainte-Clotilde, à Saint-Jacques du Haut-Pas, à Notre Dame, etc. »
(Julien Lefèvre, L'Electricité au théâtre, Paris, Grelot, 1894, p. 297-298)
« En Angleterre, depuis la fin du XVIIIème siècle on recherchait un mode de soufflerie plus régulière, et c’était la soufflerie horizontale de Cummins (1776) et son perfectionnement par Green (1789). — Ce système fut introduit en France par le facteur J. Abbey, appelé par Erard à Paris pour construire en 1827 un orgue qui figura à l’exposition du Louvre. — Dix ans plus tard, l’anglais Charles Barker trouvait son levier pneumatique qui avait pour but de diminuer l’extrême dureté des claviers : cette invention capitale fit faire de gros progrès à la facture d’orgues. Barker s’entendit avec A. Cavaillé-Coll pour introduire ce levier pneumatique dans le nouvel orgue de Saint-Denis : Et si ce système, réussi du premier coup par A. Cavaillé-Coll, devait avoir tant de succès, il est juste de rappeler que c’est à un inventeur anglais que nous en devons l’idée première. Barker, d’ailleurs, entra immédiatement dans la Maison Daublaine et Callinet, construisit l’orgue de Saint-Eustache (1842) et restaura celui de Saint-Sulpice. »
(La Revue musicale, 1er mars 1929, p. 121)
Collecte : Olivier Geoffroy
(janvier 2026)