EDOUARD COMMETTE

(1883 -1967)


 

Edouard Commette en 1932
(in La Semaine automobile, 19 mars 1932/coll. BNF-Gallica) DR.

 

Edouard Commette en 1929
(in Le Figaro, supplément artistique, 2 mai 1929/coll. BNF-Gallica)

Edouard Commette est né dans le 1er arrondissement de Lyon le 14 avril 1883. Son père, Pierre Commette (1838-1893), courtier en soierie, descendait de la famille Commetto installée en Italie, à Varallo dans la province de Verceil (Piémont) qui émigrait dans l’Isère au début du XIXème siècle.

 

C’est à Bourg-en-Bresse, où il effectue ses études secondaires au Lycée Lalande qu’Edouard Commette découvre la musique et le piano avec Joseph Grégori (1844-1899), enseignant dans cet établissement. Celui-ci, ancien élève de l’Ecole de musique Niedermeyer, est également titulaire du grand orgue de la collégiale Notre-Dame-de-l’Assomption de cette ville où il avait succédé en 1875 à son père Vincent Grégori. Revenu ensuite à Lyon, il prend des cours particuliers d’harmonie et d’orgue auprès de Valentin Neuville, organiste de Saint-Nizier et ancien élève de Nicolas Lemmens à Malines et d’Alphonse Mailly au Conservatoire de Bruxelles. Dès 1900, à peine âgé de 17 ans, il débute comme organiste de l’église du Bon Pasteur de Lyon. Puis, après un très bref passage à Saint-Polycarpe en 1904, il succède à Paul Trillat au grand orgue Merklin de la primatiale Saint-Jean-Baptiste, poste qu’il occupe jusqu’en 1963, laissant alors ses claviers à son suppléant depuis 1960 Joseph Reveyron.

 

S’il est un compositeur reconnu, particulièrement d’œuvres pour son instrument et pour piano, il est essentiellement devenu rapidement célèbre, tant en France que hors du pays, pour ses enregistrements. C’est Emile Vuillermoz, compositeur, musicographe et l’un des fondateurs en 1909 avec Maurice Ravel de la Société Musicale Indépendante (SMI) qui le découvre à Lyon en 1927. Edouard Commette est en effet l’un des premiers à gr aver dès 1928 pour le label Columbia des disques 78 tours aux claviers du grand orgue de la primatiale. Cette année-là, on lui doit aussi d’être le premier en France à enregistrer des pages de Bach, avec la Fantaisie en sol mineur (Livre IV), la Pastorale, la Toccata et fugue en ré mineur (Livre IV), le Prélude en mi mineur (Livre III, n° 10) etc… (disques D 11027, D 11029, D 11051, D 11079). Haendel, Chopin (avec une transcription de la Marche funèbre par E. Batiste), Boëllmann, Gigout et de la Tombelle sont également enregistrés. Plus tard, entre 1931 et 1962, une trentaine d’autres enregistrements sont publiés, parmi lesquels plus de la moitié est consacrée à Bach et les autres à Clérambault, Mendelssohn, Franck, Widor, Boëllmann, Vierne et à 4 de ses propres compositions.

 

« […] travailleur acharné, poussant jusqu’aux dernières limites la recherche de l’exécution parfaite […] la sensibilité et l’intelligence exceptionnelle de son style, l’art clair, précis, équilibré, de ses interprétations, la perfection de son mécanisme, la simplicité de ses nuances l’adresse de sa registration […] » lui apportèrent une gloire universelle subite à laquelle il répondait aux journalistes venus l’interviewer « Le plus étonné de toute cette aventure, c’est encore moi. Je joue de l’orgue par profession, par vocation ; j‘y mets tout mon cœur, toute mon âme, parce que j’aime la musique et mon instrument. Jamais je n’aurais pensé qu’on fît tant de bruit sur ma personne. Oh ! j’ai eu beaucoup de chance. Je tiens à ce que vous le disiez : l’orgue de la Primatiale est un instrument splendide, l’acoustique est merveilleuse également, et puis, j’ai eu affaire, pour les enregistrements, à des ingénieurs de premier ordre, à de vrais musiciens. Ces éléments sont tout le secret de mon succès… » (in Le Bien public, 28 novembre 1935)

 

Edouard Commette en 1956
(in Le Guide du concert, 8 juin 1956/coll. DHM) DR.

Egalement professeur d’orgue et d’harmonie au Conservatoire de Lyon, il a notamment pour élèves Jean Jourlin, Adrien Rougier, Jean Costa, Joseph Reveyron, son successeur à la tribune de la primatiale, et le compositeur Pierre-Octave Ferroud, tragiquement décédé en 1936 à l’âge de 36 ans. Ce dernier, dans l’hebdomadaire Le Figaro illustré du 2 mai 1929 (p. 486-87), présente ainsi son maître et les circonstances qui ont présidé aux enregistrements qui ont fait son succès :

 

« Il y a maintenant plus de dix ans, — c'était à Lyon, en pleine guerre —, que j'ai fait sa connaissance. Un visage aux traits fins, aux yeux amusés, et dont le relief était accentué par la couleur précocement argentée des cheveux. On aurait dit, plutôt qu’un musicien de notre temps, un homme du XVIIIe siècle qui n’eût point eu besoin des artifices de la perruque. Nous eûmes tôt fait de nous lier, et de renverser les bornes du vocabulaire courant de la leçon d'harmonie.

 

Encore que sa modestie naturelle le portât à la prudence, on s'apercevait, à laisser aller le dialogue, qu’il savait infiniment plus de choses qu’il ne voulait en avoir l’air. Attitude sage, d’un maître à l’égard de son élève, car nous étions conduits ainsi l’un et l’autre à approfondir nos recherches dans le terrain que nous explorions ensemble. Mais Socrate, l’homme de la maïeutique, procédait-il autrement ?

Au reste, il y avait certains sujets sur lesquels il n’attendait pas que nous prissions une décision par un double consentement : lorsqu’on en venait à parler de Bach, par exemple, cet homme paisible s’animait, son débit s’accélérait, et, quelles que fussent mes intentions, il ne me laissait plus placer un mot. Il semblait alors qu’il évoquât l’un de ses ancêtres, et mît dans ses affirmations la chaleur d’une plaidoirie pro domo.

 

Je ne songeais certes point à le contrarier. J’écoutais. Il se rapprochait du piano, et les exemples arrivaient en foule sous ses doigts convaincants, impérieux, péremptoires. C’était le bon moment. L’avouerai-je ? J’avais vite découvert son faible pour le bonhomme d’Eisenach, et, insidieusement, je ne manquais point, chaque fois que l’occasion m'en semblait propice, — dût même cette occasion y perdre quelques cheveux ! —de l’amener dans cette zone réservée où son exaltation s’ébattait librement pour notre extrême plaisir commun. Chaque dimanche, avec quelques amis, je montais à l’orgue auprès de lui à la cathédrale. La console ne se trouvait point encore derrière l’autel, où on la transportée lorsque l’on a reconstruit l'instrument. Nous nous empilions alors dans une petite niche aménagée sur le côté gauche de l’abside, au milieu de la forêt vierge des tuyaux. Lorsque tous les jeux étaient tirés, les sonorités nous environnaient de tous côtés comme les vagues par gros temps déferlent autour du phare. Là, l’enseignement se poursuivait ; là, la démonstration esquissée par quelques mesures d’exemple au cours d’une causerie, quelques jours plus tôt, prenait toute sa valeur. La fugue ou le choral dont nous n’avions examiné qu’un aspect, à brûle-pourpoint, déroulait intégralement les volutes de ses courbes mélodiques, qu’affinait une registration maintenue à dessein dans le caractère traditionnel. Pour rien au monde, je n’aurais manqué cette messe du dimanche à Saint-Jean.

 

Bien souvent, nous avons déploré que ce jeu merveilleux de tact et d’intelligence demeurât réservé aux fidèles de la vieille cathédrale. Nous sollicitions Edouard Commette, nous l’engagions à se faire entendre ailleurs, à franchir la barrière de son enclos. Cette perspective seule suffisait à l’effrayer. Tranquille, à l’aise dans la tendre lumière irisée de ses vitraux, il n’osait songer à courir l’aventure. Il avait fait de sa vie deux parts : l'une réservée à son art, l'autre dévolue à élever ses cinq enfants. Il ne voulait point envisager d’autre avenir que ce mélange soigneusement dosé d’idéalisme et de réalisme. Nous désespérions vraiment d’en faire quelque chose ! Et voilà que le miracle s’est accompli, et que cet homme qui appréhendait de prendre contact avec l’extérieur a vu la renommée l’investir presque à son corps défendant. Un beau jour, des ingénieurs se sont installés dans son domaine, dans cette abside derrière les grilles de laquelle il se croyait protégé contre les investigations importunes. Ils ont tendu des rideaux pour l’isoler. Ils ont emprisonné les ondes que sa désinvolture laissait s’évanouir depuis des années contre les parois de l’immense vaisseau. Une petite lampe rouge s’est allumée, et la cire a reçu l’empreinte de ses exécutions splendides de Bach, de Franck, de tous les grands maîtres de l’orgue. On a même capté également les pièces qu’il a écrites pour son instrument. Bref, mieux que dans un bois, on l’a dévalisé dans sa propre demeure.

Désormais, Edouard Commette n’appartenait plus à lui-même, ni à ses amis, et, si notre égoïsme souffrait un peu de ce bouleversement, du moins nous avions la satisfaction de penser qu’on connaîtrait enfin, hors de ce quartier Saint-Jean où il prétendait avoir trouvé un refuge inviolable, hors de Lyon, et même hors de France, le nom de ce magicien trop timoré pour les dons immenses qu’il portait en lui. On sait le reste. La fortune prodigieuse qu’ont connue en quelques mois les disques d’Edouard Commette, si elle stupéfie les profanes, ne nous a point surpris. Remercions néanmoins le phonographe d’avoir rendu possible cette émancipation d’un artiste pour ainsi dire malgré lui, et d’avoir appris au monde entier son nom, qui honore notre nation.

 

J’ignore si ce succès sans précédent dans l’histoire de la musique mécanique l’aura dépouillé de sa timidité. Je l’espère et j'en doute à la fois. Quoiqu’il en soit, qu’il arpente maintenant deux continents, qu’il entre prenne des périples, ou qu’il reste à l'ombre de sa cathédrale, le disque accomplira pour lui cette carrière de globe-trotter qui répugnait à sa placidité. Il apporte à qui veut l'entendre le témoignage le plus décisif qui se puisse concevoir. Je disais plus haut qu’Edouard Commette ressemblait à un homme du XVIIIe siècle. Encore faut-il distinguer. Un Haendel, par exemple, nous apparaît assez bien à la façon d’un condottiere de la musique, courant de Hanovre à Londres, de Florence à Halle, risquant de se faire tuer en duel à Hambourg par Mattheson. Voyez Bach au contraire, confiné entre Weimar et Leipzig, et fixé pendant vingt-sept ans dans sa fonction à la Thomas-Schule. On imagine fort aisément, à notre époque, le génial Cantor conservant ses façons d’être simples et heureuses, et n’acceptant d’être révélé par-delà les frontières de son bonheur qu’à la faveur d’une circonstance qui ne violât pas son intimité plus que ne fait le disque. Vivons cachés, bien sûr, cachés derrière ses sillons, et prêts à nous enfuir plus loin, aussi loin qu’il faudra, au premier coup de fusil suspect... »

Publicité parue en 1929
(in Le Crapouillot, 1er mars 1929) DR.

 

En 1932, la presse lui rendait déjà hommage, entre autres, sous la plume du journaliste et parolier lyonnais Jean Clère (1906-1980) : C'est à peu de distance de la cathédrale, qu’habite le maître Commette. Depuis vingt-cinq années, il est organiste de Saint-Jean ; sédentaire comme un poète, il a vécu une vie paisible, effacée, que la simplicité grandit encore. Aujourd’hui il n’est pas un musicien qui ne le connaisse. Il semble pourtant qu’il n’ait rien voulu retenir de cette gloire mondiale que lui donnèrent les disques, presque à son insu. Il ne la cherchait pas ; elle est venue à lui simplement. Commette n’est pas au goût du siècle ; le siècle s’est plié devant l’artiste. Voilà une belle revanche, en vérité !

Gregori, organiste à Notre-Dame de Bourg, lui apprit à aimer, puis à connaître l’orgue. Neuville, professeur au Conservatoire de notre ville, le perfectionna jusqu’au jour où il fut suffisamment certain de son art, pour retrouver en lui-même les chants divins des grands maîtres. Organiste à dix-sept ans, interprète fidèle de Bach, Wagner, César Franck, il puisait dans son propre cœur l’inspiration et l’enthousiasme qui seuls pouvaient traduire leurs œuvres. Désormais, il leur consacre sa vie, presque invisible, dans la pénombre d’une église. Un jour, Emile Vuillermoz parle de lui. Naturellement, on le découvre à Paris. Il y avait vingt-cinq ans qu’il reprenait pour son compte, si j'ose dire, les thèmes sublimes en leur donnant chaque fois un peu de son âme. (in La Semaine automobile, 19 mars 1932).

 

Décoré de la « Sainte Croix Pro Ecclesia et Pontifice » (1929), Membre de l’Académie de Lyon (1932), Commandeur de l’ordre de Saint-Grégoire le Grand (1954) et chevalier de la Légion d’honneur (1964), « Edouard Commette est un de ces hommes dont le savoir n’a d’égal que la modestie, et c’est un caractère admirable : il donne avec prodigalité, le meilleur de lui-même dans son enseignement », voilà ce que déclarait un élève en 1935.

 

Comme compositeur, en dehors d’un opéra Le Puits (inédit), une symphonie, des suites pour orchestre, des pièces de chambre et d’une quarantaine de mélodies, on lui doit principalement :

 

Œuvres pour piano :

Mazurka pour piano (Lyon, Dulieux, 1901)

Danse rustique (Lyon, A. Rabut, 1904)

Marche des gnomes (id., 1904)

Promenade, feuillets d'album pour piano (id., 1905)

Par les prés fleuris (id., 1907)

Autour du vieux chêne (id., 1907)

Cloches de fête (id., 1907)

En cueillant des fleurs (id., 1907)

Petite Suite champêtre (id., 1907

Sous les tilleuls (id., 1907)

Toccata, pour le piano à deux mains (Durand, 1927)

 

Œuvres pour orgue :

- 6 pièces pour grand orgue : Offertoire sur des noëls, Fughetta, Allegretto, Adoration, Aspiration religieuse, Scherzo (Nice, Decourcelle, 1914).

- 14 Pièces brèves pour orgue (Paris, Durand, 1926).

- 12 Pièces pour grand orgue, en 2 vol. : I : Prélude, Campanile, Versets, Cantilène, Intermezzo, Absolution - II : Pastorale, Sur le lac, Toccata, Rêverie, Menuet, Marche solennelle (Paris, Leduc, 1935-36).

- 2 Méditations pour orgue (Hérelle, 1947).

 

des transcriptions pour l'orgue :

Maurice Ravel : Six pièces pour orgue : Le Jardin féerique (extrait de Ma Mère l'Oye), Menuet (extrait de la Sonatine), Pavane de la Belle au Bois dormant, (extrait de Ma Mère l'Oye), Petite pastorale (Le Petit Poucet, extrait de Ma Mère l’Oye), Andante (extrait du Quatuor), Passacaille (extrait du Trio), en collaboration avec P.O. Ferrroud et G. Choisnel (Paris, Durand, 1927).

Ernest Chausson : Interlude du Poème de l'Amour et de la mer (Paris, Rouart-Lerolle, 1930).

Mendelssohn : Marche nuptiale du Songe d'une nuit d'été (Paris, Leduc, 1935).

Gabriel Fauré : Berceuse, op. 16 (Paris, J. Hamelle, 1936).

Richard Wagner : Marche de Tannhäuser.

 

Deux Mélodies pour chant, avec accompagnement de piano : Les Petits vieux, poésie de L.-A. Guiliani, Si vous voulez, poésie de Joseph Billiet (A. Rabut fils, 1910).

O quam suavis, chœur à 4 voix mixtes SATB (Lyon, Robert et Fils, 1910).

 

Edouard Commette est décédé le 21 avril 1967 à Lyon 5ème. Son épouse, Gabrielle Morelette, née en 1886 à Bourg-en-Bresse (Ain) et avec laquelle il avait eu 5 enfants, l’avait précédé dans la tombe quelques années auparavant, le 12 mars 1958.

 

Denis Havard de la Montagne

avec la collaboration d’Olivier Geoffroy

(février 2026)



1931, disque 78 tours, 30 cm, Columbia DFX 233, Jean-Sébastien Bach :
- face CLX 2074 Fichier MP3 En toi est la joie et Fichier MP3 Jésus-Christ sois loué
- face CLX 2075 : Fichier MP3 Andante du Concerto italien
(collection et numérisation DHM) DR.

Disque 45 tours, Plaisir Musical, Pathé Marconi ESBF 17047 (1957):
Edouard Commette aux Grandes Orgues de la Cathédrale Saint Jean à Lyon:
Marche nuptiale de Mendelssohn et Marche de Tannhauser

Coll. Michel Baron
 

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