Olivier Greif   (1950 - 2000)

 

Retrouver l’émotion

 

 

(photo X...) DR. Le Journal, édité par son frère Jean-Jacques Greif
Editions Aedam Musicae )
Olivier Greif, Le Rêve du Monde, sous la direction de
Brigitte François-Sappey et Jean-Michel Nectoux
Editions Aedam Musicae )

 

 

 

« Retrouvez l’émotion », l’injonction inattendue de Radio France pour la saison 2020-2021 semble taillée pour Olivier Greif, qui n’a pas eu la chance de vivre en des temps aussi ouverts à toutes les esthétiques.

 

Alors que, prodige tôt muni d’un parfait métier et d’une culture internationale, il aurait pu prendre place parmi les figures d’avant-garde de la fin du XXe siècle, il a farouchement préservé son inspiration propre fondée sur l’émotion. Marque absolue de celui qui a écrit un jour : « Quand je serai mort, ma musique vous bouleversera. »

 

« Nul orgueil en cela, commente Gérard Condé, mais conscience lucide de l’intensité communicative dont elle était chargée. Une musique éloquente portée par le souffle d’un génie impérieux […], la foi de l’artiste qui croit en son œuvre au-delà des ravages du doute […] et des diktats[1]. »

 

L’écoute de ses œuvres, aussi intenses dans la salvation hymnique que dans l’incoercible douleur, ne laisse de fait personne indemne. L’art de cet humaniste « semble traduire toute la densité de l'expérience humaine », confirme Benoit Duteurtre qui témoigne : « Avoir eu la chance de connaître Olivier Greif, c'est avoir eu le sentiment d'approcher le génie musical à l'état pur. C'était un génie calme, posé, réfléchi, intériorisé, mais dont la nature extraordinaire éclatait dès qu'il se mettait au piano. Ceux qui l'ont vu jouer ou déchiffrer les partitions les plus complexes, gardent le souvenir ébloui d'un homme qui se confondait avec la musique, comme si l’œuvre des autres existait déjà en lui, assimilée d'avance par son oreille et son esprit[2]. »

 

D’avoir connu le charismatique Olivier Greif est ainsi un privilège qui nous oblige. Qui m’oblige personnellement pour avoir bénéficié de longues années durant de son amitié, pour l’avoir entendu jouer toutes ses œuvres avec une puissance tellurique, les chanter de sa voix brisée ou déchiffrer l’ensemble du grand répertoire avec une aisance surnaturelle. À sa mort, mus par un impératif catégorique, ses amis et ses frères ont fondé une « association Olivier Greif » afin de faire vivre à travers des concerts, publications et enregistrements (voir ci-dessous) l’artiste encore trop méconnu.

 

Après la riche étape anniversaire de 2010, celle de 2020 – année des 70 ans de sa naissance et des 20 ans de sa mort – aurait été non moins fructueuse si une folle pandémie n’avait tout emporté sur son passage, ou presque. On espère en l’automne, enrichi de plusieurs reports printaniers et jalonné d’événements importants dans les Conservatoires[3], la promesse de quatre enregistrements dont deux au moins sont assurés[4].

 



Quelques enregistrements CD édités par Triton

 

Chemins

 

Non content d’être compositeur et pianiste, Olivier Greif était de surcroît un écrivain-né, sans cesse la plume à la main. Préludé par un résumé de ses 21 premières années, son immense Journal fut mené de façon irrégulière. En 1992, lors de son retour à la composition après une longue mise en sourdine, le créateur s’est penché sur « les racines d’un arbre qui s’élève encore » avant de le poursuivre jusqu’à sa mort.

 

Ce Journal relate l’essentiel de sa trajectoire, jalonné de réflexions sur la musique et les compositeurs de toutes époques, de méditations artistiques, philosophiques et mystiques. On découvre un créateur « habité », oscillant entre doutes et certitudes, hanté par la mort et la spiritualité, mais aussi plein d’humour, blagueur et même bon vivant. Par son style remarquable, sa profondeur et son humanité, ce texte riche et varié peut intéresser tout lecteur sensible à la création artistique.

 

Élevé dans un milieu favorable (père neuropsychiatre et pianiste, frères polytechniciens), Olivier Greif est marqué par l’histoire de ses parents, juifs polonais installés en France, victimes des persécutions nazies. L’indélébile numéro bleu sur le bras de son père, rescapé du camp d’Auschwitz, apparaîtra dans sa sonate Le Rêve du monde.

 

Le jeune Olivier accomplit de brillantes études au Conservatoire de Paris auprès de Lucette Descaves, Geneviève Joy-Dutilleux, Marcel Bitsch, Jean Hubeau, Marius Constant. Il y obtient le 1er Prix de composition à 17 ans dans la classe de Tony Aubin, tout en recevant quelques conseils de Nadia Boulanger et d’Olivier Messiaen, puis parachève sa formation auprès de Luciano Berio à la Juilliard School de New York, capitale où il fréquente Salvador Dali et l’intelligentsia artistique.

 

Son parcours accidenté se subdivise ensuite en trois périodes distinctes : les décennies 1970 et 1990, riches en créations, séparées par la décennie 1980, axée sur la spiritualité et les voyages.

 

Compositeur précoce, Olivier Greif tient le Catalogue de ses œuvres à compter de ses onze ans, avec Cinq chansons enfantines (textes et musique) op. 1 et de nombreuses pages pour piano. De la riche moisson de ses vingt ans, on retiendra le Wiener Konzert pour voix et piano d’après Heinrich Heine, Le Tombeau de Ravel pour piano à quatre mains, la Petite Cantate de chambre pour soprano et deux pianos, la sonate The Meeting of the waters pour piano et violon, la Sonate de Requiem pour piano et violoncelle, la Little black Mass / Petite messe noire et la première version des Chants de l’âme, mélodies d’après les poètes « métaphysiques » anglais, cycle que certains critiques placeront aux côtés de ceux de Schubert. Ses premiers interprètes sont Nell Froger (chant), Gaëtane Prouvost (violon), Frédéric Lodéon (violoncelle) Henri Barda (piano). Son point d’ancrage est alors l'Académie-Festival des Arcs dirigée par Yves Petit de Voize où il enseigne la musique de chambre et la composition, se produit comme compositeur et pianiste et compte parmi ses tout jeunes admirateurs Marc Minkowski et Renaud Capuçon, ses futurs interprètes.  

 

En 1976, Olivier Greif s’engage dans une démarche spirituel­le auprès d'un maître indien, Sri Chinmoy, établi à New York, tout en entretenant une féconde correspondance avec Dom Jean Claire, chef de chœur de l’Abbaye bénédictine de Solesmes. Durant les années 1980, plus silencieuses pour le compositeur, Greif pianiste continue de participer à de nombreux concerts aux côtés de Michel Dalberto, Georges Pludermacher, Jean-François Heisser, Henri Barda, Bruno Rigutto, Régis Pasquier, Raphaël Oleg, Gérard Poulet, Augustin Dumay, Gottfried Schneider, Frédéric Lodéon, Roland Pidoux, Christoph Henkel.

 

Les Incontournables 
( (coffret 12 DVD, Timpani) )
Olivier Greif, Le Rêve du Monde 
( DVD, INA )
Sonate de Requiem et Trio avec piano
Harmonia Mundi, 2013 )

 

« Composer tant qu’il fait jour » 

 

La prière de Schumann dans ses dernières années de rémission fut aussi celle d’Olivier Greif presque au terme de son trop bref parcours, qu’il devinait tel. Le retour à la haute composition s’amorce avec l’immense cycle inachevé des Hölderlin-Lieder et, accompagné de son père, par un très symbolique concert monographique à Varsovie en 1993.

 

Entravés par deux maladies mortelles mais jaillis dans une irrépressible urgence intérieure, les chefs-d’œuvre abondent, parmi lesquels le Quintette avec piano A tale of the world, les Lettres de Westerbork, le Trio avec piano, trois Quatuors à cordes (Sonnets de Shakespeare, Todesfuge, Ulysses), la Symphonie avec voix sur des poèmes de Paul Celan, le Quadruple Concerto La Danse des morts, le Concerto pour violoncelle Durch Adams Fall, le bouleversant Office des naufragés pour voix et ensemble instrumental (commande de Berlin), jusqu’au sextuor Ich ruf zu dir pour le Festival Présences 1999 de Radio France.

 

En 1997-1999, il est artiste en résidence à l'Abbaye de La Prée, dans le Berry, à l'invitation de Nicolas Bacri au nom de l'Association « Pour que l'Esprit Vive ». En 1998, il reçoit de l'Académie des Beaux-Arts (Institut de France) le Prix Chartier de composition, tandis qu’il s'éloigne de la « Voie » spirituelle et reprend son prénom de naissance. Ses nouveaux interprètes sont Jérémie Rhorer, Stephan Genz, Marie Devellereau, Hanna Schaer, Jacques L’Oiseleur des Longchamps, Eduard Brunner, Renaud Capuçon, Nicolas Dautricourt, Lise Berthaud, Henri Demarquette, Jérôme Ducros, Pascal Amoyel, Alexandre Tharaud, les Quatuors Sibelius, Danel, Vogler, Sine Nomine, les Ensembles Musique Oblique, Syntonia, Alice Ader et autres jeunes instrumentistes. Alors qu’il renoue avec Luciano Berio, ses amis compositeurs sont Marcel Landowski, Nicolas Bacri et Philippe Hersant.

 

En 2000, Olivier Greif a le temps d’achever son sublime Requiem pour double chœur a cappella dont, comme Mozart, il n’entendra pas la création. Le 13 mai 2000, il meurt soudainement à son domicile parisien. Il est enterré au cimetière du Montparnasse.

 

À sa disparition et plus encore aujourd’hui en 2020, ainsi que le rappelle Benoît Duteurtre : « L'art de Greif est apparu soudain pleinement compréhensible, irrésistible et magistral. […] Olivier Greif est mort jeune, à tout juste cinquante ans, mais son art nous subjugue par sa singularité et sa force expressive immédiate[5]. »

 

Laissons pour finir la parole à l’artiste : « 20 mars 1996. C’est bien l’émotion que ma musique suscite chez ceux qui l’écoutent qui compte le plus pour moi (même si je ne demeure pas insensible à l’appréciation plus technique des confrères et des personnes du métier...). Je ne compose que pour toucher, pour émouvoir, pour bouleverser, pour élever, pour charrier à terre. Rien en deçà ne m’intéresse vraiment. »

 

Brigitte François-Sappey

(juillet 2020)

 

 

 

Pour en savoir davantage :

 

* Notice obituaire sur Musica et Memoria.

 

* Sur Musica et Memoria, photos de classes du CNSMP avec Olivier Greif, en 1960 et années suivantes jusqu'en 1967.

 

* Les œuvres d’Olivier Greif sont publiées en France par Eschig, Durand, Salabert, Symétrie, Artchipel et, aux Pays-Bas, par Donemus.

 

* Une quinzaine d’enregistrements ont vu le jour, dont 9 chez Triton grâce à l’indéfectible soutien de Geneviève et André Thiébault, et un coffret de 12 DVD chez ABB reportages.

 

* Deux livres lui sont consacrés chez Aedam Musicae : le collectif Olivier Greif, le Rêve du monde sous la direction de Brigitte François-Sappey et Jean-Michel Nectoux ; le Journal présenté par Jean-Jacques Greif.

 

* Les sites You Tube, Spotify et autres Deezer proposent maints extraits d’œuvres d’Olivier Greif.

 

* et pour toute information supplémentaire se reporter au site oliviergreif.com tenu par Jean-Jacques Greif.

 



[1] G. Condé, critique du CD Les Chants de l’âme (B-Records), Diapason, avril 2020.

[2] B. Duteurtre, « L’évidence Greif », Classica, mars 2020.

[3] « Journées Olivier Greif » : le 6 novembre au CNSM/Université de Lyon, le 2 décembre au CNSM de Paris, le 11 décembre au CRR de Grenoble, le 12 décembre au CRR de Paris.

[4] Olivier Greif, Chants de l’âme et Les Trottoirs de Paris, Thierry Escaich, D’une douleur muette, par Marie-Laure Garnier et Clémentine Decouture, sopranos, Paco Garcia, ténor, Yann Levionnois, violoncelle, Philippe Hattat, piano. Collection « Deauville Live » de B Records, janvier 2020.

Olivier Greif, « A Tale of the World » / Piano Quintet, Quintette Syntonia, CIAR Classics, octobre 2020.

[5] B. Duteurtre, op. cit.

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