Pierre-Jean MASSIN-TURINA

alias Jean TURINA
alias Pietro-Giovanni MASSINO-TURINA
(1792 – ap. 1865 )



Personnage méconnu, Massin-Turina est totalement oublié des dictionnaires de musique et autres ouvrages spécialisés, en dehors de son Prix de Rome obtenu en 1819. A ce jour, aucun autre renseignement n'a été publié et les quelques ouvrages ultérieurs qui rappellent son prix ajoutent imperturbablement que l'on ne sait ce qu'il est devenu par la suite. Il faut dire en effet que les recherches sur cet artiste sont particulièrement difficiles car, d'une part sa date de naissance varie suivant les sources (26 octobre 1791, 1792, 25 octobre 1793, 5 juillet 1797) et celle de son décès est encore inconnue à cette heure. D'autre part et surtout, suivant les lieux et les circonstances, ayant vécu alternativement ou simultanément en Italie et en France il est connu sous plusieurs identités faisant de lui des personnages différents si l'on ne prend pas garde de les réunir : Pierre-Jean Massin dit Turina, Jean Turina, Pietro-Giovanni Turina, Giovanni Turina, Turina-Massino. De plus, il est parfois confondu avec son demi-frère Giovanni Turina !

Pierre-Jean-Paul-Crépin Massin dit Turina est né le 25 octobre 17911 à Alexandrie dans le Piémont (Italie), fils de Pietro Massino dit Turina2, demeurant à Turin, et de Monica Viguassoli3.. On lui connaît trois frères nés à Turin : Francesco-Battista-Maria, né le 11 septembre 1796, Alexandre-Dominique-Marie, né le 22 juillet 1795 et Ange-Antoine, né le 8 octobre 1793. Ce dernier, désigné comme conscrit de la classe 1813, du canton de Turin, pour faire partie du contingent de l'armée active, on le retrouve plus tard en 1830 professeur de musique à Bordeaux où il réside 38 rue des Remparts. Par la suite il rejoindra Paris, où il habite à la fin de sa vie le dixième arrondissement. C'est là qu'il décède, « rentier », le 25 juin 1865 en son domicile du n° 8 de la rue Albouy (actuellement rue Lucien-Sampaix)4. D'une seconde union de son père5 avec Benedetta Cortese, va naître un autre garçon, le 17 décembre 1808 à Turin, Giovanni Massino-Turina. Celui-ci, connu sous le nom de Giovanni Turina, parfois confondu avec son demi-frère et également musicien de profession à Turin, fut un artiste renommé, auteur d’œuvres religieuses : Messe di Requiem, De Profundis, Magnificat, Lauda Sion, Domine salvum factum, Litanie, Confitebor, Beatus vir..., écrites pour voix et orchestre pour la chapelle royale. A l'époque où Turin était la capitale du Piémont et il fut en effet durant de longues années le maître de chapelle de la maison de Savoie à partir de 1858. Il est mort dans cette ville en 1889.6

A cette époque, la principauté du Piémont, qui faisait partie des Etats de Savoie autrement nommés Royaume de Sardaigne, était un Etat européen qui perdura de 1720 à 1860, avec une interruption de 1796 à 1814 au cours de laquelle elle fut annexée par la France, puis son intégration en 1860 (Traité de Turin) dans le Royaume d'Italie. Alexandrie était durant cette période le chef-lieu du département de Marengo, Turin étant celui du département de Pô. C’est là, aux portes d’Alexandrie (Alessandria) que s’était déroulée la célèbre bataille de Marengo (14 juin 1800) entre les troupes de Bonaparte et les Autrichiens, et que Dunand, le chef cuisinier du futur empereur, réalisa le non-moins fameux poulet à la Marengo ! Le 7 mai 1818, Pierre-Jean Massin dit Turina réclamait des lettres de naturalité qui lui furent accordées par ordonnance royale donnée à Paris le 19 août 1818. Par celles-ci, Louis XVIII accordait des « Lettres de déclaration de naturalité au Sr Pierre-Jean-Paul-Crispin Massin dit Turina, maître de musique... » [Bulletin des lois du Royaume de France, année 1818, n° 241, ordonnance n° 5318]. Il est fort probable que cette naturalisation fut réclamée pour pouvoir s'inscrire au Concours du Prix de Rome, s'agissant d'une obligation de nationalité pour toute inscription. Bien que lorigine exacte du surnom « Turina », que portait déjà son père, ne soit pas connue, il se peut que ce soit une allusion à la capitale du Piémont, résidence de la famille.

Pierre-Jean Massin-Turina passe sa jeunesse à Turin, où assurément il apprend la musique, avant de se rendre à Paris en 1811, puisqu'il entre directement cette même année dans la classe de violon de François Habeneck du Conservatoire. Il suit ensuite les cours de composition d'Antoine Reicha et entre temps s'inscrit aussi en classe de piano et en celle d'harmonie. En 1819 il se présente au concours de composition musicale de l’Institut, et avec la cantate (scène à une voix) Herminie, sur des paroles de J.-A. Vinaty, remporte le deuxième Premier Grand Prix, derrière Halévy, et devant Poisson et Defrance. A cette occasion, la Gazzetta Piemontese signale son succès dans son édition du mardi 12 octobre 1819 (p. 543) : « Fra i due primi grandi premii dati dall'accademia reale di belle arti ai migliori lavori di contrappunto, e di composizione musicale, ne n'ha uno attttenuto dal sig. Pietro Masino, detto Turina, nativo d'Alessandria. »

Reicha, le professeur de composition au Conservatoire de Paris, qui sera élu plus tard (1835) à l'Institut en remplacement de Boieldieu, et qui compte parmi ses élèves d'illustres autres musiciens, tels Berlioz, Liszt, C. Franck, Marmontel, Dancla et Gounod, dans son important Traité de composition cite en exemple une fugue à trois sujets de son élève Turina.7 Sans doute faut-il voir ici l'hommage du maître à son élève !

Durant ses études au Conservatoire, alors domicilié à Paris, 56 rue du Faubourg-Saint-Martin (en 1813) puis 20 rue Neuve d’Orléans où on le trouve en mai 1818, Massin-Turina tout en dispensant des leçons particulières de violon est musicien attaché au Théâtre des Variétés (7 boulevard de Montmartre), alors dirigé par sa fondatrice en 1807, Mademoiselle Montansier. Le 13 décembre de cette année 1818, il est engagé8 en tant que "surnuméraire violon" à l'Orchestre du Théâtre-Italien situé rue de Louvois et à celui de l'Académie royale de musique (Opéra de Paris). En effet, à cette époque, entre 1818 et 1827, le Théâtre-Italien dirigé par Fernando Paër, avec pour chef d'orchestre Jean-Jacques Grasset, était devenu une annexe de l'Académie royale avec une administration commune et le même personnel administratif. Quelques mois plus tard, à la suite de la démission de Louis Séjan, 4e alto de l'orchestre9, remplacé par Guérin, une place de quinte de violon est vacante ; aussi le 30 juin 1819 Paër adresse un courrier à Massin-Turina rédigé en ces termes : « J'ai l'honneur de vous prévenir que, d'après les mouvements qui ont eu lieu dans le service de l'orchestre du Théâtre Royal Italien, M. le Comte de Pradel [directeur général de la Maison du Roi] m'a autorisé à vous y comprendre en qualité de quinte aux appointements de sept cent francs à partir du premier janvier prochain avec promesse de vous réserver la première place de violon qui sera disponible. Je vous engage, en conséquence, à signer votre engagement au secrétariat Général de l'administration de l'Académie Royale de Musique. »10 Le lendemain, 1er juillet 181911, Massin-Turina signe son contrat qui finalement prend effet non pas le 1er janvier suivant, mais le même jour. Le 8 octobre de la même année, habitant alors 100 faubourg Poissonnière, par lettre12 adressée à Louis Loiseau de Persuis, directeur de l'Académie royale de musique, il résilie ses contrats devant prochainement rejoindre la Villa Médicis à Rome pour y effectuer le séjour réservé aux vainqueurs du Prix de composition de l'Institut. Dans ce courrier, il abandonne dès lors sa place des Bouffes (Théâtre-Italien) au surnuméraire alto Charles Duvernoy, tout en souhaitant conserver son rang de surnuméraire à l'Opéra. A ce sujet, il précise « J'en ai parlé à Monsieur Kreutzer qui m'a dit que cela dépendait de vous seul. » Sa demande sera exaucée.

Arrivé le lendemain de Noël 1819 à la Villa Médicis où il séjournera durant 2 années, dès le cours de la première année il est envoyé à Turin pour y composer la musique d'une fête séculaire qui se déroule au mois d'août. En février 1821, se trouvant de nouveau à Turin il sollicite le directeur de la Villa Médicis, en la personne du peintre Charles Thévenin, pour prolonger ce nouveau séjour dans la capitale du Piémont. Celui-ci lui adresse alors la lettre suivante, datée de Rome, le 14 mars 1821 :

« J'aurais répondu plus tôt à votre lettre datée de Turin le 9 février si je n'avais voulu en même temps vous faire parvenir les articles des nouveaux règlements de l'académie qui concernent les musiciens compositeurs, vous y verrez que vos séjours y sont mieux réglés dans l'intérêt de vos études. Les deux derniers de séjour à Paris doivent surtout vous paraître et un plaisir et en même temps une chose utile, je me félicite d'avoir provoqué cette mesure ; je n'ai pas été aussi heureux pour vos camarades, les changements ne leur sont pas aussi favorables qu'à vous autres, et vous devez de véritables remerciements à vos maîtres de la Section de Musique qui dans la discution [sic] de ces règlements ce sont occupés de leurs élèves, il n'est point de même pour les peintres et les sculpteurs qui à coup sûr n'ont pas voulu se donner la peine d’appuyer les changements que je proposais car les plus essentiels ont été écartés ; enfin quand à moi j'ai fait tout ce que j'ai pu pour donner un meilleur emploi du temps qu'il[s] passe[nt] en Italie.

« Les tristes circonstances de la guerre13 vous servent favorablement, elles serviront d'excuses à la prolongation de votre séjour dans la haute Italie, le nouveau règlement laissant à peu près aux choix des élèves la partie de l'Italie où ils doivent séjourner après avoir passé quels temps à Rome ; ainsi donc mon ami vos quittances de chaque mois envoyées de Turin sont comprises dans les comptes de cette année et remplaceront votre signature sur les feuilles de chaque mois. Vous verrez également quel parti vous voulez prendre sur le voyage de Naples, je pense que vous devez l'ajourner de quelques mois et peut-être faire votre tournée en allemagne si la guerre ne se termine promptement, car déjà vous courrez votre troisième année, c'est à vous mon ami à faire vos réflexions, vous êtes l'arbitre de vos destinées. Quant à l'envoi de votre musique vous devez l'adresser à son Excellence le Ministre de l'Intérieur accompagnée d'une lettre qui explique les motifs de la prolongation de votre séjour dans la haute Italie et dans laquelle vous le priez de vouloir bien joindre le cahier de vos travaux à ceux de vous camarades et de le mettre sous les yeux de l'Institut.

« J'espère mon cher Turina que j'aurai bientôt de vos nouvelles, que votre opéra est déjà avance et que vous aurez un second succès à m'annoncer. »14

A ce courrier est joint un « Extrait du nouveau Réglement de l'Academie Rle de France en vertu d'une ordonnance du Roi du 26 Janv. 1821 » avec les articles 23 à 28 qui nous paraissent utile d’énoncer ici :

article 23 : « Le compositeur de musique séjourne, les deux premières années de sa pension à Rome ; et, de l'avis du Directeur dans d'autres villes d'Italie où il peut faire des études utiles. La 3e année il visite les principales villes d'Allemagne, telles que Vienne, Munich, Dresde et il revient à Paris pour la 4e et la 5e année sous la surveillance de la Section de Musique de l'Académie Rle des Beaux arts. »

article 24 : « Chaque Pensionnaire Musicien est tenu :

1° de composer et de faire parvenir à l'Académie pour la 1ère année, un fragment de musique d'Eglise

2° Pendant le cours de la 2e année des fragments d'opéra Buffa et seria en langue italienne

3° Dans la 3e année, des fragments de poésie sacrée tels que les choeurs d'Athalie, d'Esther ou des morceaux d'oratorio. »

article 25 : « De retour à Paris et pendant le cours des deux dernières années de sa pension, chaque artiste compositeur reçoit de la section Musique de l'Institut un ouvrage dramatique, soit nouveau, soit de l'ancien répertoire, pour le mettre en musique. Cet ouvrage est par les soins de l'autorité représenté à l'un des Théâtres de la Capitale ou d'une des principales villes du Royaume. »

article 26 : « Avant l'expiration de ses cinq années de pension, l'artiste doit désigner à la Section de Musique un des morceaux composés par lui pendant la durée de son pensionnat, soit hors de France, soit à Paris ; ce morceau est exécuté à la Séance publique de l'Académie des Beaux arts, après la Cantate qui a remporté le prix de l'année. »

article 27 : « Le compositeur musicien, après avoir joui pendant son voyage et son séjour en Italie et pendant les deux premières années de son pensionnat des avantages énoncés aux art ? 3, 4, 5 reçoit en Allemagne, pour sa 3éme année, et à Paris pour les deux dernières, une somme annuelle et fixe de 3000 f. »

article 28 : « Il jouit de ses entrées à tous les Théâtres Lyriques de Paris, pendant les 4e et 5e années de sa pension. »

Comme envois de Rome à l'Institut, on lui connaît pour 1820 un Kyrie, un Gloria et un Credo extraits d'une Messe solennelle à 4 voix avec accompagnement à grand orchestre, et un Dixit Dominus pour la même formation.

C'est au cours du dernier semestre 1822 et premier de 1823, qu'il effectue ses voyages en Italie et en Allemagne en tant que « musicien compositeur, pensionnaire du Roi », comme prévu dans l'article 23 précité. En octobre 1822, après avoir séjourné à Munich, il est à Turin et à la demande des directeurs du Théâtre Carignano de cette ville monte l'opéra Agnese de Paër (1809), sur un livret de Luigi Buonavogli, qu'il avait entendu auparavant à Paris : « Le souvenir que j'en conservais pouvant aider à la bonne exécution de cet ouvrage, j'ai cru devoir me prêter à leur désir ; je l'ai fait aussi par amitié pour les chanteurs et par l'estime que j'ai pour l'auteur. […] son opéra a été exécuté aussi bien que possible et il a eu un très grand succès. Lablache (Basse taille) a joué parfaitement le rôle du fou et la Mombelli s'est distinguée par beaucoup d'âme dans celui d'Agnese. »15 Durant cette même saison de l'automne 1822 sont également donnés l'opéra La Cenerentola de Rossini, ainsi que, début septembre, l'opéra-comique en 2 actes Una casa da vendere, « dramma giocoso per musica » de « Maestro Giovanni Turina, stipendio da S. M. C. il Re di Francia » [pensionnaire de sa Majesté le Roi de France], sur un livret de Filippo Pistrucci, avec pour interprètes : Anna Catenacci (Donna Brigida, la tante de Costanza), Ester Mombelli (Costanza), Francesca Settari (Amalia, la femme de chambre), Luigi Lablache (Franchino, le poète dramatique), Giovanni-Battista Verger (Ermondo, maître de chapelle), Gerolamo Cavalli (Aspremo, ladre), Giovanni Gherardini (Giulio, l'époux destiné de Costanza), Pietro Gentili (Leandro, l'entremetteur).16


Premières pages du livret de l’opéra-comique Una casa da vendere de Gio, Turina, donné à Turin en septembre 1822
( Biblioteca Nazionale di Turino )

François Habeneck, alors directeur de l'Opéra de Paris (Académie royale de musique) depuis 1821 et son ancien professeur de violon, le charge de rechercher en Italie une prima donna et un primo tenor, mission dont il va s'acquitter au mieux entre 1822 et 1824, en parcourant les principaux théâtres des grandes villes : le 31 octobre 1822 il séjourne à Milan où à la Scala il entend la soprano Mlle Fabbrica, le 6 novembre il repart à Turin où il séjourne encore en avril de l'année suivante et résidant alors 5 rue de l'Archevêché. Dans une lettre du 2 de ce mois d’avril que lui adresse Habeneck celui-ci lui confirme sa recherche d'une Prima Donna, pour être aux côtés de la signora Bonsignori déjà engagée, ainsi qu'une première basse taille chantante pour remplacer Zuchelli, et un premier ténor. En outre, on le prie de recueillir des informations sur les signori Binachi et Boccaccini. Mais, cette fois ses recherches vont être payées : « à titre de dédommagement une somme de six cents francs par an. »17. Et le 7 avril18, répondant à ce dernier, Massin-Turina déclare : « Je désire bien vivement pouvoir vous être utile autrement que je ne l'ai été jusqu’ici afin de m'acquérir des droits à votre reconnaissance ; dans la carrière que j'ai entreprise j'aurai grand besoins de votre appui ; ainsi préparez vous à mes importunités. »

Le 21 juin 1823, séjournant à Paris, il adresse un courrier au baron Louis Papillon de La Ferté, Intendant des Théâtres royaux (1820 à 1824) rédigé en ces termes :

De retour de mes voyages d'Italie et d'Allemagne, voyant l'extrême difficulté d'avoir un bon poème français pour m'ouvrir la carrière dans mon art et désirant néanmoins me faire juger par le public, je vous supplie, Monsieur le Baron, de vouloir bien m'obtenir de S. E. le Ministre de la Maison du Roi [Jacques Law de Lauriston] l'admission au théâtre Italien d'une pièce en deux actes que je composai en Italie, ayant pour titre La Schiava in Bagdad.19 J'appuie ma demande sur l'article 25 du règlement de l'Académie Royale des beaux arts, approuvé par l'ordonnance Royale du 26 janvier 1821. Mais je fonde mon espoir sur votre bonté, Monsieur le Baron, et sur le désir constant que vous faites paraître de venir au secours des jeunes artistes qui n'ont d'autre recommandation que leur bonne volonté. » En note, a été ajouté sur cette lettre : « M. Habeneck doit faire venir M. Turina et traiter cette affaire avec lui. Séance du 23 juin 1823. »20 Bien que la suite ne nous soit pas connue, il est probable que cet opéra fut effectivement donné à Paris ou dans une autre grande ville, conformément à l'article 25 invoqué. Sans doute celle-ci avait-il été composé durant la 2e année de son séjour à la Villa Médicis, comme imposait l'article 24 dudit règlement (voir supra).

Peu après, le 12 juillet Habeneck écrit au Baron de La Ferté ; il est toujours à la recherche d'un « Primo Tenore » et d'une « Prima Donna » en remplacement de Bonaldi et de la dame Bonsignori pour lesquels il ne souhaite pas renouveler leur engagement à l'Opéra de Paris :

« C'est ce calcul de prévoyance qui m'avait fait jeter les yeux sur Mr. Turina lorsqu'il était en Italie. Son excellence comme vous me l'avez marquée, par votre lettre du 19 mars dernier, accordait à cet artiste 600 f. de dédommagement pour ses peines et soins […] Cette mesure n'a pas eu son exécution, Mr. Turina étant revenu inopinément à Paris ; mais, Mr. Turina qui paraît s'être très occupé dans ses voyages de la partie de l'art et des sujets dramatiques consent à repartir, et cette résolution est d'autant plus avantageuse pour nous qu'il ne paraîtra que comme pensionnaire du Roi, et non chargé d'aucune mission qui établisse des liaisons avec notre administration ; car je dois vous faire observer qu'un agent spécial, malgré toute sa probité et son zèle, une fois qu'il est connu en cette qualité est obligé de subir la loi des Chanteurs et des correspondants dramatiques, qui se liguent tous contre lui. Mr. Turina est donc notre fait. »21

A la même époque (juillet 1823) naît un différent entre certains musiciens surnuméraires du Théâtre royal italien : les violonistes Théophile Tilmant (Tilmant « aîné ») , Auguste Tolbecque (Tolbecque « jeune »), Nathan Bloc22 et Isidore Labadens adressent à Habeneck une missive par laquelle ils réclament « la priorité sur MM. Turina et Clavel23, surnuméraires à l'Académie royale, et se fondent sur ce que ces deux artistes n'ont fait jusqu'à ce moment aucun service à l'opéra, tandis qu'eux ont depuis deux ans et demi été appelés chaque fois que le besoin de surnuméraire s'est fait sentir. » A la suite de cette réclamation, Habeneck écrit à Grasset, le chef d'orchestre du Théâtre-Italien et lui fait part de ses observations : « Dans l'ordre d'admission MM. Turina et Clavel devraient passer avant MM. Tilmant, Tolbecque, Bloc et Labadens. En effet, le 1er a été reçu le 30 juin, le second le 19 juillet 1820 et les 4 autres le 8 février 1821. Mais pourquoi MM. Turina et Clavel qui ont dû savoir comme leurs camarades que l'orchestre de l'Académie Royale de musique avait fréquemment recours aux surnuméraires, ne se sont-ils pas présentés, serait-il juste qu'ils participassent au bénéfice du surnumérariat sans en avoir subir les charges, cette question a été décidée négativement par le Comité à l'égard de Mr Clavel. Quant à Mr Turina, sa position a dû faire et à fait exception. » Ce que précise à la suite Habeneck ne manque pas d’intérêt :

« Cet artiste ayant obtenu un 1er prix de Composition est parti pour l'Italie comme pensionnaire du Roi, mais avant de quitter la france, il a demandé et obtenu par écrit la conservation de sa qualité de surnuméraire ; et remarquez que rigoureusement il aurait pu proposer avec succès que l'on mit pendant son absence un surnuméraire à sa place et qu'on lui garantit la reprise de son service à son retour ; au lieu d'en agir ainsi il a laissé son successeur jouir sans restriction du titre définitif de titulaire. Cette réserve est un titre de plus, en effet, un lauréat mérite déjà une distinction toute particulière, et l'on dit les plus grands égards à la position d'un élève couronné, qui après un séjour de plusieurs années, dans le pays classique des arts rentrant dans sa patrie, à l'expiration de sa pension s'y trouve pour ainsi dire, comme étranger et sans moyen d'existence.

« Mr. Turina quoi qu’absent ou plutôt parcequ’il était absent, pour un motif aussi recommandable, n'a rien perdu de ses droits, il continue de primer sur les réclamants, en conservant son rang d'inscription, mais il n'en est pas de même de Mr. Clavel, qui étant constamment resté à Paris, aurait dû faire offre de service, mais qui s'en étant dispensé par défaut de zèle, doit par ce fait être présentement inscrit le dernier des surnuméraires, à partir de ce jour, ce qui a lieu d'après l'avis du Comité.

« J'ai pensé, Monsieur, que je devais vous faire part spécialement de cette disposition qui, j'en suis convaincu, vous paraître de toute justice, et que vous voudrez bien en prévenir les différentes parties. »24

Et le 30 août suivant, Habeneck communique à Massin-Turina des directives accompagnées d'une lettre ainsi rédigée : « Je vous adresse sous forme d'instructions quelques observations particulières relatives à votre mission. L’indemnité et les remboursements qui vous sont accordés, vous ont été annoncés par une lettre de Mr L'Intendant des Théâtres Royaux. La présente n'a d'autre but que de vous mettre à même de justifier d'un titre pour l'obtention de votre passeport, et de vous répéter que l'administration vous accorde une entière confiance. »25.

Les instructions mentionnéessont les suivantes :

« Nous Directeur de l'académie Royale des Musique et du Théâtre Royal Italien, agissant en vertu des ordres de S. E. le Ministre de la maison du Roi, énoncées dans une lettre de M. L'Intendant des Théâtres Royaux en date du 1er août 1823, après nous être fait représenter par le Sr Turina, qui déclare accepter une lettre sous la même date à lui adressée par M. le Baron de La Ferté énonçant les conditions d’indemnité auquel le dit Sr voyagera en Italie pour le compte de l'administration, lui donnons ordre par le présent de se mettre en route pour cet objet le 1er septembre.

« Bien qu'aucune mission de la nature de celle dont est chargée le Sr Turina ne puisse être tracée d'avance d'une manière fixe, attendu qu'elle repose principalement dans la confiance accordée à l'agent ; néanmoins il est quelque point sur lesquels une instruction semble utile.

« 1° Le Sr Turina évitera soigneusement de se faire connaître comme envoyé de l'administration et hors le cas où il traitera définitivement, il aura soin de donner à son voyage le prétexte d'affaire ou d'intérêt domestique.

« 2° Il s’attachera spécialement a avoir une prima donna qui console le public des engagements malheureux que nous avons passé successivement avec Mmes Bonini et Bonsignori26, et un primo tenore en état de succéder à Garcia27 dont l'engagement expire le 23 janvier prochain.

« 3° Le Sr Turina pendant son séjour à Paris a pu juger lui-même de l'état de notre troupe et des besoins qui s'y font sentir. Cependant pour qu'il ne perde pas notre situation de vue on joint ici un tableau énonçant les sujets engagés à Parsi, et le terme des engagements de chacun.

« '° Le Sr Turina ne mettra aucun retard pour se rendre à Milan où est présentement un nommé Mari28, primo tenore, et il fera connaître de suite son opinion sur le compte de ce chanteur.

« 5° Il sera remis au Sr Turina des engagement imprimés afin qu'il puisse traiter définitivement. Cependant il aura soin de ne signer que sous la réserve de l'approbation du Directeur et de spécifier le délai dans lequel cette approbation devra lui parvenir.

« 5°[sic] Le maximum de la somme a accorder au primo tenore et à la prima donna est de 30000= et une soirée à bénéfice au Théâtre de Louvois, exempte de tous frais hors celui déjà en vigueur.

« 6° Il est bien entendu que le Sr Turina ne négligera aucun moyen pour traiter au dessous de ce taux exorbitant surtout quand il se rappellera que La Blache29 n'a dix ou que 15000= et David30 vingt mille=.

« 7° Le Sr Turina aura soin de numéroter ses lettres afin que l'on puisse reconnaître s'il ne s'en serait pas égaré et le lui faire savoir pour qu'il en adresse le duplicata.

« 8° Le Sr. Turina prendra les informations les plus exactes possible pour savoir le montant des engagement actuels du sujet d'Italie, le temps pour lequel ils sont engagés, leur destination ultérieure et il sondera leurs dispositions pour savoir si, en cas de besoin, leurs intentions seront de venir à Paris. »31

C'est ainsi que Massin-Turina, retourne parcourir l'Italie, officiellement toujours comme pensionnaire du Roi, mais en réalité recruteur pour l'Opéra de Paris. Aussi, le 15 septembre 1823, il est à Milan, mais doit s'arrêter quelques jours sa « santé ayant souffert du voyage rapide de Paris à Milan ». Là, il rencontre la soprano Féron ainsi que les ténors Luigi Mari et Giovanni David. Puis, il se rend le 30 septembre au soir à Crémone32 et après une halte à Florence, arrive à Rome le 17 octobre33. pour rencontrer la basse taille Tamburini. Reparti pour Naples où il est encore à la fin du mois, il écrit le 30 de ce mois à Habeneck : « Me voici le plus éloigné de mon voyage sans avoir rencontré sur ma route une prima donna qui ne me laisse aucun doute sur son succès à Paris. Toutes ont des défauts qui me font chanceler et je suis dans le plus grand embarras sur le choix. Ajouter encore que chacune d'elles à de folles prétentions. » Il fournit néanmoins des renseignements sur Mme Féron, Mlle Santina Ferlotti, Mme Casagli, Mme Festa et Mme Morandi34. Revenu à Rome, le 17 novembre dans une lettre adressée à Habeneck, après avoir vue Mme Mombelli, il précise : « Croyez bien que j'aime mieux m'en retourner à Paris sans avoir engagé de Prima Donna que de vous en amener une en qui je n'aie pas confiance. Il faut renoncer à l'espoir d'avoir pour le moment un sujet remarquable ; mais je me flatte du moins, que si j'engage une femme elle n’éprouvera point le sort de la Schiroli, de la Bonini et de la Bonsignori...» et plus loin écrit : «  Vous savez sans doute que Benelli a engagé Rossini et la Colbran (sa femme) il les paie fort cher et je suis persuadé que les deux ont fait un meilleur marché que l'entrepreneur. » Le 7 décembre, il est à Milan et dans une nouvelle correspondance fournit des informations sur Mlle Tosi qui « doit débuter dans 15 jours au grand théâtre de Turin », sur Mme Pasta qui a « une réputation colossale » et sur Leroto Garcia, actuellement au Théâtre del Principe de Madrid. Par courrier daté du 31 décembre Habeneck lui répond : « L'embarras que vous éprouvez pour nous envoyer une Prima Donna excite toute ma sollicitude. Je me suis en conséquence décidé à traiter avec Melle Schiasetti [Adélaïde], première chanteuse à Munich. Son engagement est d'une année, à partir du 1er juin 1825. »35 Au début de 1824, il est revenu à Turin et dans sa lettre du 2 janvier36, dans laquelle il fournit d'autres précisions sur Mlle Tosi « qui a déjà un joli talent et a tout ce qu'il faut pour devenir un excellent sujet » et annonce à Habeneck qu'il va se mettre en route pour Paris le 9 au plus tard.

Arrivé dans la capitale en janvier 1824 il remet à Habeneck son rapport37 sur tous les chanteurs et chanteuses rencontrés en Italie depuis deux années, suivant ses instructions. Ses notes sont d'autant plus précieuses pour l'histoire de l'opéra qu'elles donnent ainsi un panorama assez complet sur ces artistes en vogue à cette époque en Italie. Plusieurs d'entre eux sont ainsi renseignés et en note Massin-Turina mentionne : « En général les chanteurs Italiens n'ont point de domicile. Comme les théâtres ne s'ouvrent que par saisons et qu'à chaque époque les troupes se changent, il est assez difficile de savoir où les prendre. Il est nécessaire pour cela d'avoir un correspondant qui se tienne au courant des troupes de chaque ville d’Italie ; par ce moyen on peut connaître les progrès et les déterminations que le temps peut amener parmi les artistes et savoir positivement si les nouveaux sujets qui paraissent méritent l'attention de l'Administration. » Cette liste manuscrite, portant en entête « Notes livrées en janvier 1824 », recense quarante-quatre chanteurs et chanteuses qui font l’objet de détails, plus ou moins fournis, et est divisée en 5 catégories :

Soprani sfogati :

Mme Mainvielle Fodor : femme d'un grand talent. Elle a toutes les qualités qui peuvent lui assurer pour longtemps le nom de 1ère Cantatrice d'Italie. Elle n'a pas toute l'âme et l'expression de Mme Pasta, mais elle a plus de moyens de voix et plus de facilité de gosier. Sa méthode est d’ailleurs fort bonne. J'ai remarqué en elle un petit tremblement dans la voix qui est peu sensible dans un grand Théâtre, mais qui venant à s'accroître avec le temps peut devenir une véritable tache.

Mme Féron : figure passable, taille petite mais bien faite. Elle a une belle voix et est fort bonne musicienne. Mais son chant a quelque chose de traînard et de pointu qui fatigue l'auditeur. Elle a beaucoup d'étendue et une facilité extraordinaire pour les roulades, mais point d'expression. Les tours de force qu'elle est en état de faire avec son gosier la rendent plus propice aux Concerts qu'au théâtre lyrique. Elle étonne, mais elle ne saurait émouvoir.

Mlle Adélaïde Tosi : grande et belle personne fort bien à la scène. Jeune personne, de très gros moyens. Sa voix est belle, forte et étendue, toutes ses cordes sont libres et pures. Elle chante déjà assez bien pour avoir du succès partout et la bonne méthode qu'elle doit aux leçons de Crescentini lui assure une brillante carrière. Elle n'a besoin que d'acquérir plus d'habitude de la scène et de fortifier son sentiment musical.

Mme Morandi : grande et maigre, mais pas mal. Sa voix est perçante et quelque fois aigre, mais elle a de l'âme, de la facilité et beaucoup d'art. Elle est en outre fort bonne comédienne. C'est dommage que l'état de sa santé ne lui permet point un service suivi. Il lui faut de fréquent repos.

Mme Trombetta Belloc : grasse et petite. Femme qui a beaucoup de talent et qui conserve beaucoup de voix quoiqu’elle soit sur le retour. Elle ne doit jouer et chanter que sur un grand Théâtre tel que la Scala ou St Carlo, toute autre part son chant serait trop dur.

Mme Santina Ferloni : figure assez jolie, taille moyenne. Cette jeune personne a beaucoup de moyens et chante avec intelligence mais un peu froidement, sa voix a de l'étendue. Mais dans ses cordes du milieu elle ressemble assez au son d'un hautbois, ce qui produit un effet assez désagréable. Le public s’accoutumant toutefois à ce défaut, elle peut faire plaisir par sa bonne méthode et sa facilité.

Mlle Esther Mombelli : petite mais bien faite, sa figure n'est point du tout agréable et de plus elle se met assez mal. Femme qui quoique peu favorisée par la nature a fait infiniment de plaisir sur plusieurs théâtres. Sa voix est maigre sur le total et gutturale dans ses cordes basses, mais en revanche elle sort facilement et a de la légèreté. Mlle Mombelli est en outre fort bonne musicienne et bonne comédienne. Elle a du talent et de l'âme. Si le public s'habitue à son genre de voix, elle peut émouvoir et même exciter de l'enthousiasme dans certains rôles, mais il faut craindre le début.38

Mme Festa : figure commune, taille médiocre. Quoique sur le retour elle est encore passable. Sa voix n'est pas sans agrément. Elle a le désavantage de ne point finir assez ce qu'elle fait.

Mme Favelli : très jolie personne. Cette jeune cantatrice a des moyens. Si elle s'applique à corriger un peu la dureté de sa voix, elle pourra très bien réussir. Elle a de la facilité, finit bien ce qu'elle fait et chante bien juste.

Mme Lipparini : maigre mais point désagréable. Sa voix est claire et pure, sa méthode bonne, mais son haut est incertain et son intonation est imparfaite. Elle ne saurait satisfaire les oreilles délicates.

Mme Casagli : taille moyenne, figure assez jolie. Cette femme en impose d'abord par sa grande facilité, mais en l'examinant on s’aperçoit que ce qu'elle fait n'est point fini. Elle n'a pas le talent de choisir ses ornements. Elle est suédoise et prononce fort mal l'Italien, ce qui donne à son chant un bredouillement pénible.

Mme Bouabadati : petite et point de grâce dans ses manières. Peu de voix mais bonne méthode. Elle est maîtresse de ce qu'elle fait et arrête bien ses sons. Cette femme peut réussir dans un petit théâtre.

Mme Dardanelli : petite mais jolie. Voix aigre, chant traînard et languissant. Son succès à Naples est un problème.

Mme Appiani : taille moyenne, figure qui est bien à la scène. Sa voix a beaucoup d'étendue et elle a beaucoup de facilité. Elle n'est pas non plus sans âme, mais quand je l'entendis elle pouvait point arrêter ses sons ni les tenir. Ses amis attribuaient cela à des causes accidentelles dont l'effet ne devait être que momentané. C'est ce que je ne me permettrai point de juger.

Mlle Paperini : très laide personne. Cette jeune personne a de très grands moyens et beaucoup de facilité, mais le son de sa voix est peu agréable et elle n'a point de méthode... et s’embrouille quelque fois dans les ornements qu'elle veut faire.

Mezzi soprani :

Mlle Fanny Ekerlin : charmante figure, grande et bien faite. Voix dans le genre de celle de Mme Pasta avec la différence qu'elle a plus de moyens dans les sons bas et moins dans les hauts. Sa méthode est bonne, elle a de l'âme. Elle ne fait pas beaucoup de notes, mais a elle le réussit bien. Au total c'est une femme sur laquelle on peut compter.

Mlle Fabbrica : figure commune, mais grande et bien faite. Cette jeune personne s'annonçait très bien. Elle avait de la voix, de l'âme et de la méthode. Mais depuis quelque temps elle perd ses moyens. Elle ne peut résister à la fatigue d'une soirée. Lorsqu'elle commence sa voix est libre : on dirait que rien ne peut la lasser, mais peu à peu après elle se voile et à la fin de la représentation on ne l'entend presque plus même dans les récitatifs. Si cet échauffement ou rhume ou extinction de voix lui passe tout à fait, c’est un sujet recevable partout.

Mlle Canzi : jolie figure. Allemande, élève de Salieri, sa voix est belle et sa méthode bonne. Elle chante ses cavatines et ses airs de manière à faire grand plaisir partout, mais elle n'a point encore assez d'habitude pour unir sa voix à celle des autres dans les morceaux d'ensemble, ce qui fait qu'on dirait qu'elle manque d'oreille. Cependant,n seule, elle chante parfaitement juste. Je crois que sous peu de temps elle aura acquis ce qui lui manque et qu'on pourra compter sur elle.

Mlle Baglioni : taille médiocre, figure passable. Jeune personne sortie du Conservatoire de Milan, elle est bonne musicienne, sa voix est agréable... L’habitude et l'expérience pourront lui donner ce qui lui manque.

Mlle Benazzi : taille médiocre, figure passable. Jeune personne qui est encore au Conservatoire de Milan. Je l'ai remarquée pour ses grands moyen et sa facilité. Je pense qu'elle sera sous peu de temps un excellent sujet.

Mlle Otto : taille médiocre, figure passable. Autre jeune personne qui étudie à Turin et qui donne de très grandes espérances. Elle a moins d'éclat que la précédente, mais plus d'âme et plus de sentiment musical. Elle accentue très bien en tout. On voit qu'elle sent la valeur des paroles et des notes.

Mlle Pedrotti : petite, mais très jolie figure. Elève du Conservatoire de Milan qui n'a pas beaucoup de moyens, mais qui exprime assez bien les intentions musicales. Elle a de la facilité et elle chante juste. Ce serait je pense un sujet fort présentable pour le supplemento alle prime parti.

Contralti :

Mlle Mariani : grasse, taille moyenne, point jolie, elle louche. Voix pleine et sonore. Elle soutient bien ses sons et elle a de la facilité et de l'âme. Cette femme chante bien et peut faire grand plaisir si elle reçoit quelques conseils qui l'aident à se défaire de son affectation. Elle vise à une grande expression de chant et le public applaudissant certaines inflectures et certains gestes lui a fait contracter l'habitude de manière outrées qui sont quelquefois ridicules.

Mlle Cecconi : taille moyenne, grasse, figure fort agréable. Belle voix et grands moyens. Elle a de la tenue, de l'âme et de la facilité. Elle a un sentiment plus juste de ce qui est bien que Mlle Mariani, mais elle a le défaut de changer la nature de sa voix quand elle fait les roulades. C'est à dire qu'elle met sa bouche dans une autre position et que les sons qui en sortent sont alors moins pleins. Ce défaut est facile à corriger et elle est dans tous les cas ce qu'on peut avoir de mieux dans son genre.

Mme Pisaroni : très laide et petite. Cette femme a peut-être plus d'âme et de méthode que toutes les autres cantatrices d'Italie. Elle a aussi une très belle voix et de la facilité. Ce serait sans doute la contralto à préférer à toutes les autres si sa figure n'était pas encore plus laide que son talent n'est beau. Aussi elle a excité l'enthousiasme dans les villes où le chant est tout et la figure rien, tandis qu'elle a fait un effet contraire ailleurs.

Mlle Lorenzini : petite mais agréable figure. Demi-talent qui a de la voix mais point de méthode ni de sûreté d'exécution. Quelques amis l'ont portée au théâtre de Milan, et l'y ont soutenue, mais elle n'a mérité point la réputation que l'on veut lui établir.

Tenori :

David : belle taille, figure très brune mais qui est bien à la scène. Brillant chanteur dont le son de voix, l'étendue, la facilité extraordinaire et la chaleur forcent les applaudissements. Il n'est pas musicien de théorie, il chante parce que la nature lui a donné une voix et fait plaisir parce qu'il a le sentiment de la musique inné. Il faut pourtant l'habiller à la saille et l'on peut dire que sans Rossini qui l'a deviné, David serait peut-être inconnu. Je crois que son genre de voix, ses moyens et sa méthode conviennent plus au rôle de mezzo carattere qu'aux grands rôles sérieux tel que l'Othello. Il lui faut du brillant et non pas du grave et du soutenu.

Nozzari : grand et belle figure. Excellent musicien qui avec une voix défectuosité a eu assez de talent pour faire une longue et brillante carrière dans les grands rôles sérieux. Il ne peut plus guerre atteindre aux sons justes et on ne doit pas compter sur lui à l'avenir.

Rubini : taille moyenne, figure agréable. Voix facile et charmante. Il peut faire tout ce que fait David et il est meilleur musicien, mais il lui manque de la force et surtout de la chaleur. Les mezzi caratteri sont aussi les rôles qu'il doit préférer.

Tacchinardi : petit et assez mal fait. Il a toujours une belle voix et une excellente méthode, mais il lui arrive trop souvent de ne pas pouvoir chanter.

Crivelli : grand et bel homme. Comme le précédent, sa voix est toujours superbe, mais outre qu'il ne peut s'adapter à chanter la musique dans le genre de Rossini, il est devenu encore plus froid qu'il n'était.

Mari : belle figure et belle taille. Sa voix est peut-être la plus belle de toutes celles des Tenors sérieux et il chante toujours même lorsqu'il est enrhumé. C'est dommage qu'avec les moyeux qu'il possède il n,'ait pas plus de chaleur et d'âme. Il ne met point assez de coquetterie dans son débit. Il est pour ainsi dire trop bonasse, trop sans prétentions. Si on peut le persuader à mettre plus d'importance à un accent d'une petite note, à un geste, on obtiendra des grands avantages.

Donzelli : figure agréable. Belle voix, mais point de facilité ni de juste sentiment de ce qui est bien.

Monelli : passable en tout. Voix agréable et facile, mais froid et usé. Son chant ne produit rien.

Bianchi : petit et un peu boulot. Belle voix, bonne méthode et facilité, mais trop âgé pour qu'on puisse compter sur lui. Il a de trop fréquentes extinctions de voix.

Sirletti : passable. Bon musicien, sa voix est assez bonne, mais il n'a ni facilité, ni éclat.

Verger : belle taille et belle figure. Voix agréable et facile. Ce jeune homme sert très bien la musique et il a de la chaleur. Il aurait pu devenir un excellent sujet s'il s'était donné le temps d'acquérir de la méthode et d'apprendre à arrêter sa voix dans les roulades. Le voilà maintenant lancé et il est probable qu'il ne s’élèvera guère au dessus du médiocre.39

Binaghi : passable. Jeune homme d'une belle voix de ténor sérieux. Il ne fait pas beaucoup de notes, mais il chante avec intelligence. S'il acquiert un peu plus de chaleur, il pourra faire un bon sujet. Il est du moins sur la bonne route.

Venier : petit et maigre. Petite voix mais facile et agréable. Il pourra devenir un bon ténor de mezzo carattere.

Bassi comici :

Degrecis : c'est le premier dans son genre, il a l'avantage de fort bien chanter quoiqu'avec une voix un peu nasillarde.

Taci : bon comique et voix passable. Il devine fort bien l'esprit du rôle.

Bertini Baldi : sa voix n'est pas mauvaise et il se tire fort bien d'affaire à la scène.

Nicola Bassi : fort bon comique intelligent pour les rôles, mais point de voix.

Pacini : méchant acteur qui par ses lazis et ses grimaces s'est fait quelque réputation dans quelques villes d'Italie, mais que je ne croix pas présentable à un auditoire délicat. Il n'a aucune voix.

Plusieurs de ces artistes seront effectivement engagés ultérieurement au Théâtre-Italien, notamment Joséphine Fodor (Mme Mainvielle), Esther Mombelli, Giovanni David et Luigi Mari.

Plus tard, alors retourné à Turin il écrit40 le 5 mai 1924 à Habeneck pour lui rendre compte du Théâtre de cette ville : « On y donne la Matilde de Chabran, opéra semiseria de Rossini. C'est le Corradin de feydeau. Il y a dans cet opéra des choses très brillantes et très spirituelles, mais beaucoup de réminiscences. Les rôles de 1e Donna et 1e Tenore sont en outre si hauts qu'il en est peu qui puissent les chanter. Le Tenor qui est ici (Venier) est faible de moyens ; mais il est jeune et pourra se fortifier. Mlle Ferlotti, prima Donna dont j'ai déjà parlé dans ma correspondance, a fait beaucoup de progrès ; elle chante bien. Tout ce qu'elle fait est sûr et fini : c'est un sujet qui réussira à Paris, j'en suis garant. J'ai voulu dans mes voyages l'engager, mais étant en traite avec Barbaglia [Domenico, impresario, Théâtre San Carlo de Naples] elle a demandé un prix exubérant. Vous m’écrivez si je dois lui faire de nouvelles propositions », et, se sentant « un peu oublié », en profite pour rappeler au destinataire qu'il « attend toujours la lettre qui doit rétablir l'arrangement que vous m'aviez proposer en avril 1823 » [lettre du 2 avril, 600 francs annuels]. Ce même courrier nous apprend qu'à cette époque Massin-Turina est en train de monter un établissement à Turin, dont on ignore la nature : « Je vais faire aujourd'hui même le contrat d'acquisition d'une maison nécessaire à mon établissement. J'espère que cela ira bien. » Et, dans le suivant, daté de Turin, le 5 juillet41, il précise : « Je suis dans les embarras d'établissement qui dureront encore un mois environ ; heureusement que j'ai un père et des frères qui m'aident et me laissent reposer quelquefois. Quand cela sera en train je compte qu'ils pourront tout à fait se passer de moi et je ne renonce pas à l'espoir de vous voir encore à Paris. Si j'y étais resté je serai beaucoup plus tranquille. » De plus, avec ses lignes : « J'ai vu sur les journaux que ce pauvre Barilli est mort. Ce fâcheux événement a mis à votre disposition une place qui peut-être m'eut convenu ! Enfin me voici toujours en attendant », on découvre qu'il souhaitait succéder à Louis Barilli, mort le 26 mai, au poste de régisseur du Théâtre-Italien de Paris, mais ce projet restera sans suite. Et concernant le destinataire de sa missive, il lui écrit « Puisque le Ciel et les médecins ne veulent pas vous donner un garçon42 pour perpétuer le staccato, je voudrais au moins pouvoir vous offrir un ténor qui remontât la gloire du Théâtre Italien. » Dans sa réponse du 19 juillet, Habeneck lui confirme les accords du 2 avril 1823 et l'autorise à passer un contrat de 6 mois auprès de Binachi avec faculté de proroger pendant une année.

Signature autographe de Jean Massin-Turina
Signature autographe de Jean Massin-Turina, 30 octobre 1824
( AN. AJ/13/131 )

Le 30 octobre 1824, sans nouvelle d'Habeneck, Massin-Turina lui adresse un nouveau courrier de Turin dans lequel il lui demande des instructions et lui annonce qu'il doit « faire très prochainement un voyage à Milan » : « On a donné ici un opera Bouffe qui a eu du succès. Je crois que la musique pourrait plaire à Paris. Mais malheureusement le sujet est un opéra comique : c'est la Bergère Chatelaine.43 Si cet inconvénient ne vous arrête pas je vous engage à la monter. Il y a de la bonne musique Rossinienne, mais vous savez qu'hors de là point de salut. Tous les rôles y sont bien partagés. Le principal rôle conviendrait à Mlle Mombelli ou Cinti. Enfin vous me direz ce que je dois faire à cet égard. » Cette correspondance, probablement restée sans réponse, semble être la dernière. En effet, avec l'arrivée récente de Rossini à Paris on prie à cette époque Habeneck de quitter son poste d’administrateur de l'Opéra (novembre 1824) au profit de celui-ci. Pour Massin-Turina, c'est également l'arrêt de sa fonction de correspondant-recruteur.

Trois années plus tard, on retrouve Massin-Turina à Bordeaux. Arthur Pougin nous apprend en effet que de 1827 à 1832 Jean-Marie-Josse, venu à Bordeaux avec son père engagé comme chef d'orchestre du Grand-Théâtre, « apprit l'harmonie et la composition sous la direction de Massin dit Turina, disciple de Reicha », précisant en outre : « en 1832, après de sérieuses études, son maître l'envoya à Paris terminer son éducation musicale et le recommanda chaudement à Reicha [… et] en se séparant de son élève, il lui fit don de la somme qu'il avait reçue de lui pendant plusieurs années pour prix de ses leçons, et qu'il avait soigneusement amassée pour la lui rendre et lui faciliter ainsi les premiers pas dans la carrière. »44 Témoin au mariage de son frère Ange, il signe en janvier 1830 le registre d'état-civil de la mairie de Bordeaux ; à cette occasion il est dit « rentier » et habite alors 30 cours de Tourny. En 1837, on relève dans l'Agenda musical de Planque le nom d'un certain Turina professeur de piano à Bordeaux, résidant pavé des Chartrons. Le prénom n'étant pas mentionné, on ne sait avec certitude s'il s'agit de Pierre-Jean où de son frère Ange, mais remarquons que quelques années plus tôt en 1830 Ange est dit « professeur de musique » à Bordeaux.

Au début de ces années 1830, « Turina » publie à Bordeaux une romance intitulée Le fils de l'Albanie, écrite sur des paroles d'Auguste Garrigues, dans « La Lyre des souvenirs », album de 12 mélodies avec accompagnement de piano. Outre sa partition, figurent des mélodies de A.C. de Loraille, Théophile Bayle, Charles Mensuy, Crémont et Adam.

Durant cette même décennie, à Paris en 1837 un Massino-Turina joue du cor dans l'orchestre de l'Ambigu-Comique du Boulevard Saint-Martin et dans celui de la 3e Légion (Etat-major, à la Mairie, place des Petits-Pères) de la Musique de la Garde nationale. C'est François Habeneck (capitaine) qui est à la tête de cette dernière formation. Ce Massino-Turina corniste habite 41 rue de la Barillerie, dans l'Ile de la Cité (rue disparue en 1858, lors du percement du boulevard du Palais), la-même où est établi un accordeur de pianos sous le nom de « Turina-Massino ». Ce dernier est bientôt domicilié (1839) 10 boulevard Saint-Denis (10e arrondissement) où il exerce le même métier d'accordeur, sous le nom de « Massino », et peu après, vers 1842, il s'installe comme facteur de pianos 9 rue du Faubourg Montmartre, dans le neuvième arrondissement. En 1845, à nouveau il déménage dans le même arrondissement pour le 22 du boulevard Poissonnière. Enfin, en 1853, s'installant 5 bis boulevard Bonne-Nouvelle il change à nouveau de lieu pour le deuxième arrondissement avec l'appellation commerciale « Massino et Cie, magasin de pianos droits perfectionnés, ci devant boulevard Poissonnière 22 » et cette publicité « Vente et location de pianos d'occasion, pianos droits à grande sonorité pour concerts. Commission, exportation », où on le trouve jusqu'au moins 1865. Les divers ouvrages de l'époque mentionnant cette activité de facture de pianos (Almanach général des commerçants, Annuaire général du commerce Didot-Bottin, Almanach-bottin du commerce de Paris, Annuaire-almanach du commerce) ne précisent jamais le prénom, mais, on peut raisonnablement penser qu'elle concerne les frères Massino-Turina, Pierre-Jean et Ange ou encore un autre frère, en relation directe avec un commerce identique à Turin sous la dénomination commerciale de « Turina » et dont on trouve trace depuis au moins 1842 jusque au moins 1852. Quoi qu'il en soit, il est certain que Pierre-Jean partage sa vie entre Paris et Turin.

Dans la capitale piémontaise et durant les années 1840-1850, on sait qu'il est l'un des conseillers auprès de la direction générale des théâtres, aux côtés, entre autres, du poète Felice Romani, qui fournit d'excellents libretti à la plupart des compositeurs italiens de la première moitié du XIXe siècle et dont Rossini est devenu un ami intime.45 Dans cette ville, Massin-Turina enseigne également l'harmonie et le contrepoint : le compositeur italien Emanuele Biletta est en effet l'un de ses élèves au début des années 1840. Fils de Giovanni Biletta, organiste, après Turin il est recommandé par Felice Romani auprès de Rossini qui le conseille à Bologne, puis mène une carrière internationale (Paris, Londres, Milan) au cours de laquelle il écrit un très grand nombre d’œuvres, dont l'opéra La Rose de Florence (1856) créé à l'Opéra de Paris pour lequel Berlioz prodigue les louanges du compositeur.46

Signature de Turina
Signature autographe, 19 janvier 1830 (Etat-civil Bordeaux)

Durant ses séjours à Paris, à la fin des années 1830 et au cours de la décennie suivante, Massin-Turina publie sous le nom de « J. Turina » des romances et mélodies chez l'éditeur Bernard-Latte, 9 boulevard des Italiens : Barcarolle vénitienne (paroles de Mr. Partout), Bel Ange (id.), L'Espagnole, mélodie-boléro (id.), La Vision (paroles de A. Cesena) ; chez Nadaud, 37 rue Vivienne : Le chapeau tourné (paroles du chevalier Lablée) ; chez Canaux, 21 rue des Fossés-Montmartre : Le retour de Sainte-Hélène, chant national (paroles de Mr. Partout) et chez A. Catelin, 6 rue du Coq-Saint-Honoré : La Marguerite (paroles d'Adolphe Favre).

A cette même époque, le lundi 8 mai 1854, la soprano italienne Giancinta Toso (1807-1889), connue sous le nom de Mme Puzzi, qui avait débuté à Turin avant de s'installer Londres en 1827 et tenait un Salon musicale très fréquenté, donne aux Willis 's Rooms de Londres une « matinée d'invitation ». Parmi les œuvres interprétées, on remarque un « Quartet pour 2 violons, tenor et basse », de Jean Turina, joué par MM. Bazzini, Nadaud, Vogel et Van Gelder.47

Parallèlement à ses activités musicales et commerciales Pierre-Jean Massin-Turina s'occupe à Turin de travaux d'écriture qui le font connaître comme économiste. En effet, sous la signature de Pietro Giovanni Massino-Turina on lui doit plusieurs livres et brochures, rédigés à partir de 1848  :

* Della missione del gionalismo (la mission du journalisme), Turin, 1848, Presso Giuseppe Pomba et Compagnie (27 pages)

* Sull'unione della Lombardia al Piemonte. Memoriale a S.M. Carlo Alberto (Sur l'union de la Lombardie au Piémont), Turin, 1848, Tipographia A. Fontana (8 pages)

* Sulla propieta ecclesiastica e sul modo legale di chiamarla a soccorrere i bisogni della stato (Sur les biens de l'Eglise et les moyens légaux d'aider l'Etat), Turin, 1850, Tipographia Speirani e Ferrero (24 pages)

* Libero scambio o protezione, cenni intorno alle riforme doganali (Le libre-échange ou la protection, un contour autour des réformes douanières), Turin, 1851, Tipographia nazionale di G. Biancardi (43 pages)

* Sull' incameramento dei beni del clero (La confiscation sur des actifs du clergé), Turin, 1852, Pelazza, Tip. Subalpina (37 pages)

* L'imposta sulla rendita : studio (L'impôt sur le revenu : étude), Turin, 1858, Tipographia P. de Agostini (1858)

* et une étude intitulée La beneficenza ordinata a sistema, ossia ricerca delle cause della miseria e dei modi pratici per fermarne il corso (Le système de la charité ordonnée, à savoir la recherche sur les causes de la pauvreté et pratique des moyens pour arrêter son cours), parue dans la revue italienne « Annales universelles de statistiques, économie publique, géographie, histoire, voyage et commerce » (mars 1850, série 2, vol. 23, fascicules 68 et 69).

Sans doute doit-on également lui attribuer comme auteur cet ouvrage couronné par l'Académie de Chambéry : Eloge historique du comte de Boigne, écrit par un certain « Turina (N... N...) »48

Conservateur catholique, attaché à la Savoie et opposé à sa réunification à la France, préférant son attachement au Piémont, il collabore étroitement en 1852 au nouveau journal conservateur La Patria, dont le premier numéro paraît au mois de mai, et en 1854 prend la direction du Costituzionale qui a pour inspirateur principal le comte Thaon de Revel, chef de la droite, tous deux organes de parties politiques destinés à la propagande pour les élections législatives. Massino-Turina lui-même se présente à 5 reprises aux élections parlementaires du Royaume de Sardaigne dont la Chambre siège au Palais Carignan de Turin (suffrage censitaire et masculin, scrutin uninominal majoritaire à deux tours), mais à chaque fois est battu par le candidat des libéraux :

- le 3 juillet 1853, 2e collège électoral de Turin, élections partielles au cours de la 4e législature : marquis Giorgio Pallavicini-Trivulzio (1796-1878), futur sénateur en 1860 : 77 voix – Pier-Giovanni Massino-Turina : 35 voix.

- les 8 et 11 décembre 1853, 2e collége électoral de Turin, élections pour la 5e législature : marquis Giorgio Pallavicini-Trivulzio : 232 voix – Pier-Giovanni Massino-Turina : 117 voix.

Signature de Turina
Signature autographe, 26 juin 1865 (Etat-civil Paris)

- le 9 mars 1856, 5e collège électoral de Turin, élections partielles au cours de la 5e législature : colonel Giovanni Cavalli : 129 voix – Pier-Giovanni Massino-Turina : 13 voix (importante abstention de la part des électeurs : sur 620 inscrits, 200 à peine votent et les conservateurs catholiques se sont abstenus presque entièrement).

- les 5 et 12 novembre 1857, 2e collège électoral de Turin, élections pour la 6e législature : marquis Giorgio Pallavicini-Trivulzio : 200 voix – Pier-Giovanni Massino-Turina : 111 voix.

- 25 et 29 mars 1860, collège de Rivoli, élections pour la 7e législature : comte Amedeo Chiavarina di Rubiana (1817-1889), futur sénateur en 1868 : 465 voix – Pier-Giovanni Massino-Turina : 26 voix.

On ignore la date de décès de Pierre-Jean Massin dit Turina, mais l'on sait avec certitude que celle-ci est arrivée après juin 1865, probablement à Turin, puisqu'à cette date, alors âgé de 73 ans, il est l'un des deux témoins qui signent à Paris l'acte de décès de son frère Ange ; document sur lequel est précisé son lieu de résidence.

Denis Havard de la Montagne
(2002, mise à jour : janvier 2017)

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1  Dans son dossier de naturalisation en 1818 on trouve mention d'une date de naissance : le 25 octobre 1793 à Alexandrie. Or, on sait avec certitude que son frère Ange est né justement en 1793, ce qui est attesté d'une part dans l'Etat nominatif et alphabétique de tous les garçons nés à Turin en 1793, imprimé par ordre de Me Negro, baron de l'Empire et Maire de la ville en 1812 (registre pour la circonscription militaire) et, d'autre part par son acte de mariage dressé en 1830 à Bordeaux. Sachant également, par l'acte de décès en 1865 à Paris de son frère Ange, que Pierre-Jean est plus âgé, de deux années, il est probable qu'une erreur de transcription fut commise dans son dossier de naturalisation : 1793 au lieu de 1791.

2  Au Service Historique de l'Armée de terre, on trouve trace d'un certain Jean-Baptiste Massino, voiturier de son état à Turin, né le 25 octobre 1786 dans cette ville, incorporé dans le Régiment des fusiliers-grenadiers de la Garde impériale avant de rejoindre, le 29 mars 1809, le 4e Régiment d'Infanterie de ligne (4e bataillon, 2e Compagnie) où, « rayé des contrôles pour longue absence », il est affecté au dépôt des bataillons de Prusse « où il n'a pas paru », et fils de François Massino et de Thérèse Marsaglia. Il n'est pas impossible que ce dernier soit un frère de Pietro ? (SHD/GR21YC35, p. 1045, matricule 6269).

3  En 1830, il est rapporté que Monica Vignassoli est « absente, sans nouvelle depuis trente ans. » A noter que l'on trouve parfois ce patronyme écrit Vigussolli ou Vigussoli ou encore Vicosoli

4  Le 18 janvier 1830 à Bordeaux, Ange Massino dit Turina avait épousé Jeanne-Adeline Delor, âgée de 40 ans, née le 29 avril 1788 aux Vans (Ardèche) et veuve de Henri Deleuze.

5  Pietro Turina, né sans doute vers 1770, à la naissance de son fils Giovanni en 1808 est dit « musicien » et plus tard, lors du mariage en 1830 de son autre fils Antoine « négociant ». Sans doute est-ce bien ce Pietro Turina que l'on trouve contrebasse au Théâtre de Turin et par ailleurs dépositaire de « Cembali di Vienna di diversa qualita, contrada della Provvidenza, n° 38 » (Gazzetta Piemontese, n° 16 et 76 des mardis 7 février et 27 juin 1826, p. 88 et 470).

6  La Bibliothèque Nationale Braidense à Milan conserve une grande partie des manuscrits musicaux de ce musicien.

7  Ant. Reicha, Traité de haute composition musicale, 2e partie, pp. 87-91 (Paris, chez Zetter et Cie, rue de Louvois [1826])

8  BNF, Théâtre royal italien. Correspondance. Personnel. Copies de lettres adressées par l'administration du théâtre, registre 1818-1823, n° 57, 13 décembre 1818.

9  Ibid., n° 51, 15 juin 1819.

10 Ibid., n° 78.

11 Archives Nationales, AJ/13/131 II (44).

12 Ibid., AJ/13/129 II.

13 Allusion au soulèvement en 1820 des Napolitains contre Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles, et plus récemment, le 10 mars 1821, de la garnison piémontaise d'Alexandrie qui oblige le roi de Sardaigne Victor-Emmanuel 1er a abdiquer le 12 mars en faveur de son Charles-Félix, puis le 8 avril à l'intervention militaire des Autrichiens pour vaincre les révolutionnaires piémontais à Novare.

14 AN., AJ/13/130, dossier « Turina ».

15 Archives Nationales, AJ/13/130, LAS de J. Turina à Habeneck, directeur de l'Académie royale de musique, Milan, 4 novembre 1822.

16 Le livret de cet opéra-comique a été publié à l'époque à Turin par la « Presso Onorato Derossi Stampatore e Librajo della Direzione dei Teatri » (56 pages). Voir compte-rendu détaillé de la représentation de septembre in la Gazzetta Piemontese, n° 106, mardi 3 septembre 1822, p. 500. Le journal allemand Allgemeine Musikalische Zeitung, dans son numéro 47 du 20 novembre 1822, par une brève signale le succès obtenu à Turin par cet « Opera buffa ». La Bibliothèque Nationale Braidense (Milan) en conserve dans ses collections la partition manuscrite, ainsi qu'une autre partition manuscrite : un Duo pour soprano et ténor avec accompagnement de piano-forte Se mi vedesti il core, extrait de cet opéra.

17 BNF, id., n° 127, 2 avril 1823 et registre 1824-1826, n° 60, 19 juillet 1824.

18 AN, AJ/13/130, LAS de J. Turina à Habeneck, directeur de l'Académie royale de musique, Milan, Turin, le 7 avril 1823.

19 A noter qu'un opéra (giocoso) du même titre, dû au compositeur italien Giovanni Pacini, sur un livret de Vincenzo Pezzi, avait été créé le 28 octobre 1820 au Théâtre Carignano de Turin. Massin-Turina avait peut-être assisté à cette représentation et s'en était-il inspiré pour écrire son œuvre ?

20 AN., AJ/13/130.

21 BNF, id., registre 1818-182, n° 140, 12 juillet 1823.

22 Nathan Bloc, né en 1794 à Carouge (Suisse), sera par la suite chef d'orchestre au Théâtre royal de l'Odéon. Ami de Berlioz, il participe à la création de sa Symphonique fantastique, puis est appelé en 1835 à Genève pour être le premier directeur du Conservatoire de cette ville (jusqu'en 1849). Revenu à Paris, il serait décédé en 1857 à l'hospice des aliénés de Charenton à Saint-Maurice (Val-de-Marne).

23 Joseph Clavel (1800-1852), originaire de Nantes, 1er prix de violon (élève de Kreutzer) en 1818, après le Théâtre-Italien entra à l'orchestre de l'Opéra (1826). Également violoniste à la Société des Concerts du Conservatoire (1828), il enseigna son instamment au Conservatoire de Paris (répétiteur de violon préparatoire 1822-1831, professeur adjoint de Kreutzer 1837 puis titulaire 1839-1846). Il est l'auteur de musique de chambre (quatuors, duos, Sonates...) et de quelques romances.

24 BNF, id., n° 142, 29 juillet 1823.

25 Ibid., n° 150.

26 Emilia Bonini et Margherita Bonsignori, respectivement engagées en avril 1822 et en mai 1823, ne faisant pas l'affaire, ne restèrent chacune que quelques mois. Mlle Bonini, capricieuse, refusait en effet de chanter certains rôles malgré son contrat, quant à Mlle Bonsignori la justesse de sa voix n'était pas toujours au mieux.

27 Manuel Garcia (Séville, 1775-Paris,1832), ténor espagnol, chante au Théâtre Italien de septembre 1818 à janvier 1824, puis après un séjouyr aux USA et au Mexique en 1825-1828, il revient à Paris où il se livre alors à l'enseignement. Comme compositeur, on lui doit notamment une quarantaine d'opéras et opérettes. Marié à la cantatrice Joaquina Sitchès (1780-1854), il est le père de Manuel-Patricio Garcia (1805-1906), chanteur (baryton) et professeur de chant, Maria Garcia-Malibran, dite « La Malibran » (1808-1836) cantatrice, et de Pauline Garcia-Viardot (1821-1910), également cantatrice et compositrice.

28 Luigi Mari (v.1785-?), ténor italien, chante à la Scala avant son engagement au Théâtre Italien en 1824.

29 Luigi Lablache (1794-1858), célèbre baryton-basse italienne, créateur de nombreux rôles, dont celui de Leporello dans le Don Giovanni de Mozart qui reste légendaire. Lors de la création de l'opéra-comique Una casa da vendere de Massino-Turina, à l'automne 1822 au Théâtre Carignano de Turin, c'est Lablache qui chantait le rôle de Franchino.

30 Giovanni David (1790-1864), ténor italien particulièrement connu pour ses rôles des opéras de Rossini.

31 AN., AJ/13/130.

32 AN. AJ/13/130, LAS de J. Turina à Habeneck, directeur de l'Académie royale de musique, Milan le 15 septembre et le 20 septembre 1823. Réponse de Habeneck le 5 octobre 1823 (BNF, id., n° 155).

33 AN. ibiid., Rome le 18 octobre 1823. Réponse de Habeneck le 9 novembre 1823 (ibid. n° 164).

34 AN. ibid., Naples, le 30 octobre 1823. Réponse de Habeneck le 27 novembre 1823 (BNF, ibid., n° 168).

35 AN. ibid., Rome, le 17 novembre 1823 et Milan, le 7 décembre 1823. Réponse de Habeneck le 31 décembre 1823 (BNF, ibid., n° 175).

36 AN., ibid.

37 AN., ibid.

38 Lors de la création de l'opéra-comique Una casa da vendere de Massino-Turina, à l'automne 1822 au Théâtre Carignano de Turin, Mme Mombelli chantait le rôle de l'héroïne Costanza.

39 Giovanni-Battista Verger (Rome, 1796-Palerme, ap.1860), ténor italien, fit par la suite une brillante carrière à la Scala de Milan, à Bologne et à Gênes. Il excellait dans les opéras de Donizetti et de Rossini. Ce dernier appréciait particulièrement sa voix. Massino-Turina lui avait confié le rôle du maître de chapelle Ermondo dans son opéra Una case da vendere créé à l'automne 1822 au Théâtre Carignano de Turin. Sans doute peu en forme à cette occasion, cela peut expliquer le jugement quelque peu sévère que Massino-Turina porte sur lui dans son rapport.

40 AN. id.

41 AN. id. et BNF, id., registre 1824-1826, n° 60.

42 De son mariage avec Marie-Adèle Sieber, fille d'un éditeur de musique, tout comme lui d'origine allemande, François Habeneck n'aura que 2 filles : Marie-Juliette, née en 1822, qui épousera en 1846 le flûtiste Louis Leplus, et celle dont il est parlé ici : Marie-Mathilde, née le 8 avril 1824, chanteuse et comédienne, qui épousera Romain Bignault, négociant.

43 Cet opéra-comique en 3 actes, La Bergère châtelaine, de Daniel-François-Esprit Auber, sur un livret d'Eugène Planard, avait été créé le 27 janvier 1820 au théâtre de l'Opéra-Comique-Feydeau.

44 F.-J. Fétis, Biographie universelle des musiciens, supplément et compléments publiés sous la direction d'Arthur Pougin, Paris, Firmin-Didot, 1880, tome second, p. 30. Né le 23 février 1815 à Toulouse, mort le 12 juin 1884, Jean-Marie Josse, compositeur et chef d'orchestre, séjourna ensuite à Paris, à Saint-Pétersbourg et à Marseille, avant de se retirer à Asnières où il mit fin à ses jours. Ses oratorios rencontrèrent à l'époque un certain succès auprès du public. Il fut en effet élève de contrepoint et fugue de Reicha (accessit en 1836).

45 Calendario generale del regno pel 1852..., Turin, Tipographia sociale degli artisti A. Pons e C. (p. 379).

46 Sur Emanuel Biletta, né le 20 décembre 1825 à Casale Monferrato (province d'Alessandrie), décédé le 29 novembre 1890 à Pallanza (province de Novare) voir F.-J. Fétis, Biographie universelle des musiciens, supplément et compléments publiés sous la direction d'Arthur Pougin, Paris, Firmin-Didot, 1880, tome premier, p. 90. ; A. Bitard, Dictionnaire général de biographie contemporaine française et étrangère, Paris, M. Dreyfous éditeur, 1878, p. 135 ; Francesco Regli, Dizionario biografico dei piu celebri poeti et artisti... che fiorirono in Italia dal 1800 al 1860, Turin, 1860, p. 69.

47 The Musical World (de Londres), n° 19, samedi 13 mai 1854 (p. 312)

48 Chambéry, 1831, in 8°, mentionné dans Edouard-Marie Oettinger, Bibliographie biographique universelle, Bruxelles, J.J. Stienon, 1854, t. 1er, p. 168. Benoit Leborgne, général comte Deboigne (1751-1830), aventurier qui fit fortune aux Indes, avant d'être nommé président du Conseil général du département du Mont-Blanc par Napoléon, avait un frère, Joseph Leborgne, brillant avocat à Turin.



Audio lecteur Windows Media Turina, Fugue à trois sujets écrite (1819) durant ses études au Conservatoire de Paris, dans la classe de Reicha,
publiée en 1826 par ce dernier dans son Traité de haute composition musicale (Paris, Zetter & Cie, 2ème partie [1826], BNF/Gallica)
Fichier audio par Max Méreaux (DR.)


 

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