FRANÇOIS BENOIST
un maître nantais oublié
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François Benoist  (BnF)
François Benoist
( BnF )

 

Dans les dictionnaires de musique, les ouvrages généraux et les études consacrées à César Franck, il est presque toujours question de l'organiste nantais François Benoist, qui fut au Conservatoire de Paris le professeur d'orgue du "Pater Seraphicus", lequel lui succéda en 1872. Mais il semble que cet artiste ne nous soit le plus souvent présenté qu'à travers son seul curriculum vitae, de manière vraiment sèche et laconique, en quelque sorte avec réticence. Et l'on peut dire avec François Sabatier qu'il "demeure aujourd'hui dans un oubli quasi total"2. Serait-il le mal-aimé de l'historiographie musicale? Avait-il laissé un si mauvais souvenir à ses émules et à ses contemporains, voire à ses élèves? Il n'est pas interdit de penser tout de même que sa longue carrière avait pu faire bien des envieux dans le petit monde des organistes et des musiciens de la capitale. Enfant prodige, n'avait-il pas été tout d'abord un très remarquable lauréat du Conservatoire? Ensuite, il avait remporté à vingt-cinq ans le concours pour l'instrument de la Chapelle royale. Enfin, il avait été professeur d'orgue audit Conservatoire "pendant d'innombrables années", selon la formule de Widor, dans ses Mémoires autobiographiques3 et en avait été longtemps le doyen. Henri Maréchal souligne que le maître nantais jouissait dans l'établissement, après quarante-sept ans de bons et loyaux services, d'une "sorte de vénération que lui méritaient son talent comme aussi la pléiade de brillants élèves qu'il avait formés"4.

Mais sans doute, avec le temps, était-il devenu un peu encombrant à la fin de sa vie. C'est ainsi que l'on avait fini par le surnommer familièrement (peut-être affectueusement?) "le grand-père Benoist". Pourquoi ne se retirait-il pas? Comme ils devaient bouillir d'impatience tous ceux qui (jeunes ou moins jeunes) se jugeaient dignes de recueillir sa succession!... D'ailleurs, était-il encore (avait-il toujours été?) à la hauteur de la tâche? Widor, qui remplacera Franck au Conservatoire en 1890, répond par l'affirmative5. De son côté, Fétis rapporte que notre homme s'était fait une "réputation honorable" comme organiste et comme professeur, et qu'il était "considéré à juste titre comme un artiste d'un mérite très estimable"6 . Mais son élève Saint-Saëns n'hésite pas à affirmer qu'il était un "organiste des plus médiocres"7. Quant à Maréchal, il va jusqu’à parler de "sénilité" à son sujet, en 1866, lorsqu'il fait sa connaissance grâce à Charles-Joseph Blondel, et qu'il commence à travailler avec lui : Benoist est alors entré dans sa soixante-douzième année8.

D'autre part, nous ne sommes guère renseignés jusqu'à présent sur ses origines familiales ni sur sa formation musicale à Nantes. Fétis se contente d'indiquer, par exemple, qu'il reçut "dans sa ville natale les premières leçons de musique et de piano"9. Son compatriote Camille Mellinet, historien de la musique à Nantes, ne nous en apprend pas plus sur sa jeunesse et ses débuts dans la vieille cité des Ducs10. Nous ne sommes pas mieux informés sur sa vie privée et familiale après son installation à Paris. Nous ne savons rien non plus de son jeu ni de sa technique à l'orgue11. Selon Brigitte François-Sappey, son œuvre pour l'instrument à tuyaux "laisse perplexe, meilleure que beaucoup, elle n'emporte pas l'adhésion"12. Quant à la Méthode qu'il avait annoncée, il ne l'a jamais publiée13. En réalité, le seul vrai reproche qu'on lui fasse en général c'est de ne pas avoir possédé une bonne technique organistique et d'avoir surtout été pianiste. A cet égard, nous avons vu combien son élève Saint-Saëns (qui lui devait pourtant beaucoup au niveau de l'improvisation) était sévère envers lui. Mais qui donc, dans sa génération, possédait vraiment une bonne technique organistique? N'oublions pas que Boëly, plus âge que lui, ne vint à l'orgue que sur le tard...

En revanche, on évoque le plus souvent à son sujet les notions de noblesse, de sévérité et d'esprit de tradition14. II faut relire, à cet égard, la lettre qu'il adressa à Cavaillé-Coll le 18 mars 1852, à propos de Lemmens:

Ce qui m'a surtout frappé parmi les brillantes qualités qui le distinguent si éminemment, c'est cette grandeur calme et religieuse, et cette sévérité de style qui conviennent si bien à la majesté du Temple de Dieu. Par le temps qui court, c'est un grand mérite à mes yeux que de rester fidèle aux traditions des grands maîtres qui dans le siècle dernier ont fondé le véritable art de l'orgue15.

Voici encore ce qu'écrivait de lui le Nantais Camille Mellinet quinze ans plus tôt :

Sous ses doigts créateurs, l'orgue est bien véritablement une source d'harmonie: ses accords se succèdent, se reproduisent, et multiplient sous mille formes le motif qu'il s'est lui-même donné, en entraînant l'auditeur de modulations en modulations, de surprise en surprise, mais en n'abandonnant jamais ce caractère religieux sans lequel l'instrument né pour le temple chrétien n'est qu’un frivole amusement, indigne de la sainteté du lieu16.

Le CNSM au XIXe siècle
Le Conservatoire de musique et de déclamation de Paris au XIXe siècle, rue du Faubourg Poissonnière. François Benoist y enseigna l'orgue de 1819 à 1872 et connut 4 directeurs : Perne, Cherubini, Auber et A. Thomas.

On observera qu'avec Boëly, Benoist était considéré par Danjou comme un représentant de l'école allemande en France. C'est d'ailleurs lui qui a introduit l'œuvre d'orgue de Jean-Sébastien Bach au Conservatoire de Paris. Apprécié par Adolphe Hesse, ami de Cavaillé-Coll et de Lemmens, il fut défendu par Henri Blanchard, Danjou, Laurens, par exemple. Saint-Saëns, enfin, si sévère pour sa technique organistique, déclarait: " Benoist était un professeur admirable [...] ; il parlait peu, mais comme son goût était fin et son jugement sûr, chacune de ses paroles avait sa valeur et sa portée "17.

Malgré une sorte de réhabilitation posthume amorcée par Félix Rauge1, Hippolyte Corbes, Norbert Dufourcq, Brigitte François-Sappey et surtout François Sabatier, bien des questions se posent autour de ce mystérieux Benoist. Qui était-il donc? Avec qui avait-il étudié? Dans quel milieu social et artistique s'était-il ouvert à l'art des sons? Quel rôle a-t-il vraiment joué dans l'histoire de l'orgue français? En définitive, qu'aura-t-il pu apporter à ses nombreux élèves du Conservatoire?

A l'occasion de nos recherches sur le séjour à Nantes du violoniste espagnol Pascual Juan Carriles, nous avons pu réunir quelques informations sur Benoist et sur la vie musicale dans la vieille cité des Ducs de Bretagne. C'est ainsi que nous avons eu la bonne fortune de découvrir que notre homme avait été l'élève de l'Ardennais Georges Scheyermann et qu'il appartenait à une famille de musiciens. Sans prétendre retracer aujourd'hui dans le détail la biographie du maître de César Franck nous retiendrons ici quelques points d'ordre historique qui nous semblent pouvoir intéresser utilement le lecteur.

François Benoist naquit donc à Nantes le 24 fructidor an II (10 septembre 1794), au sein d'une excellente famille établie depuis fort longtemps dans la vieille cité ducale. C'est à quatre heures du matin qu'il vint au monde. Ses parents, René-François Benoist, dit Benoist jeune, et Marie-Pélagie-Victoire Finetty, habitaient alors Basse-Grande-Rue, sur le territoire de la Huitième Section, ou Section Concorde-Maupassant (ci-devant paroisse Saint-Léonard).

Le fameux architecte Mathurin Crucy signa en témoin l'acte de naissance du futur organiste. Cela n'est pas fait pour nous surprendre. Il était l'ami de la famille e tappartenait à la Garde Nationale de Nantes, comme René-François Benoist. L'autre témoin fut Charles-César Saulecque, également membre de la Garde Nationale. Le même document nous apprend que le père du nouveau-né était "commis". En réalité, il avait été négociant jusqu'en 1792. Mais avec la Révolution, les temps avaient changé : le commerce ne marchait plus guère dans la ville, qui avait pourtant été l'une des plus prospères d'Europe au XVIIIe siècle.

Issu d'une vieille famille de notables nantais, René-François Benoist était pendant ces années troublées un "patriote", représentant typique de cette bourgeoisie éclairée qui avait préparé et fait la Révolution Française. Il était né le 30 mars1763 du second mariage de noble homme Pierre Benoist, "capitaine de navire", avec Marie-Louise Provost.

La mère de notre personnage, Marie-Pélagie-Victoire Finetty, appartenait, elle, à une famille de musiciens. Née à Angers le 30 octobre 1763, elle était la fille de Jean-Baptiste-Antoine Finetty, né en 1726, musicien de la cathédrale Saint-Maurice d'Angers et de Marie-Anne-Victoire Devert, née en 1744 à Bernay, dans le diocèse de Lisieux. Le père Finetty mourut à Nantes le 8 décembre 1781. Concernant cette famille, grâce à Jean-François Roux [communication de décembre 2012], qui a découvert l'acte de mariage du couple Finetty (Finetti) - Deverd (Devert), célébré le 24 novembre 1761 à Angers (Saint-Pierre), l'on sait qu'elle venait du Piémont : le marié était en effet originaire de la paroisse Saint-Eusèbe de Turin et ses parents, Jean-Antoine Finetti et Antoinette Della Roca, résidaient alors à Serralounga (Piémont). L'arrière-grand-père maternel de François Benoist, Antoine Devert, occupait un emploi de maître d'armes à l'Académie d'équitation d'Angers. Marie-Pélagie-Victoire Finetty était pianiste. Nous ignorons malheureusement de qui elle avait été l'élève. On peut supposer qu’elle avait été d'abord formée par son père. A-t-elle ensuite étudié à Angers avec l'organiste et claveciniste Denis Joubert? Celui-ci, qui était l'ami de la famille, sera plus tard titulaire de l'orgue Clicquot de la cathédrale Saint-Pierre de Nantes. En tout cas, il signa en qualité de témoin lors de son mariage avec René-François Benoist, le 10 janvier 1786, à la paroisse Saint-Léonard.

La mère de François Benoist enseignait le piano à son domicile. Place du Pilori, n° 8. Nous ne possédons guère d'informations sur elle. On remarquera qu'elle se faisait appeler Madame Finetty et non Madame Benoist. En 1807, elle était dans la ville la seule femme professeur de musique. Les six autres maîtres de piano à cette date étaient Dessentis, Duclos, Méclair, Meyer, Raoul et Scheyermann. En 1819, elle avait déménagé et s'était installée rue du Chapeau Rouge. A cette époque, une autre femme, Mademoiselle Hugot, enseignait elle aussi le piano. On signalait alors l'existence de trois autres femmes professeurs de musique : Mesdemoiselles Gagnerot, Nicolas et Pelet, lesquelles se consacraient à l'art vocal. Marie-Pélagie-Victoire Finetty décéda le 9 février 1827, dans la vieille cité des Ducs, à l'âge de 63 ans et 4 mois. Son fils François avait à l'époque 33 ans.

L'ancienne capitale de la Bretagne avait toujours été une ville très musicienne. Quelle y était la situation à cet égard dans les années 1800-1810? N'oublions pas que le jeune François Benoist allait avoir dix ans en 1804. Après la tourmente révolutionnaire, qui avait été particulièrement tragique à Nantes - avec les noyades de Carrier, par exemple - les arts et les lettres recommençaient à fleurir et l'on renouait avec les grandes traditions du XVIIIe siècle. On donnait de fréquents concerts, que Charles Bernède évoquera plus tard avec nostalgie. D'autre part, le culte était rétabli dans les différentes églises, et notamment à la cathédrale, cependant que de nombreux maîtres de musique instrumentale et vocale accueillaient des élèves. On signale à l'époque des professeurs de chant, de piano, de violon, d'alto, de violoncelle, de hautbois, de flûte, de basson, de clarinette, de cor, de serpent, de trompette, de harpe, de lyre, de guitare, etc. Il y avait aussi des maîtres de danse et des luthiers. En 1807, par exemple, on comptait dix professeurs de violon dans la ville. La Révolution terminée, Nantes redevenait un grand port international, ce qui favorisait les échanges artistiques et culturels avec l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, tout le nord de l'Europe et aussi l'Espagne et le Portugal. Les relations avec Paris étaient excellentes. Ainsi, peu de musiciens étaient-ils originaires de la région. Parmi ceux-ci, citons les Sauzeau, les Mellinet et Alphonse Le Duc (le futur éditeur).

Le pianiste Amand Bazin de La Bintinays était de Rennes; l'organiste Denis Joubert, de Saint-Pierre-des-Corps, près de Tours. D'autres arrivaient du sud (Péligry) ou surtout du nord et de l'est du Pays (Dutrieux, Gagnerot, Hugot, Parizot, Scheyermann). Antoine Huart, Jacques-Philippe Dessentis, Antoine-François Cajon, François Moria étaient nés à Paris. Quant à Gaspard Breidenbach et François-Antoine-Joseph Schwartzbach (deux artistes qui s'étaient fait entendre au Concert Spirituel), ils étaient venus de la capitale. De leur côté, les étrangers ne manquaient pas. Parmi eux, des Allemands (Classing, Geiger, Heyl), un Belge (Louis-Joseph Descouvremont), un Espagnol (Pascual Juan Carriles), un Portugais (José Avelino Canongia), etc. C'est dans ce climat musical de grande qualité que les dons artistiques du jeune François Benoist allaient pouvoir se développer, favorisés aussi par un milieu familial cultivé et éclairé. Sans doute effectua-t-il ses humanités au Collège impérial et royal de Nantes. Il fut assurément initié à la musique par sa mère, puisqu'elle était professeur de piano, mais nous savons aussi qu'il étudia avec Georges Scheyermann (1767-1827), bien oublié lui aussi, élève de Méhul, de Séjan et du Père Wilhem Hanser.

On peut penser qu'avec Scheyermann, le jeune François Benoist travailla sans doute non seulement le piano, mais encore l'orgue et la composition. Auprès de ce professeur originaire du nord-est de la France, et qui avait séjourné à Paris, il aura connu d’une part la musique allemande (à travers le Père Wilhem Hanser) et, d’autre part, les dernières nouveautés de la capitale. Il lui aura été donné, dans le même temps, de recueillir plus directement l'héritage artistique de Méhul et de Séjan, auquel, il succédera à la Chapelle royale et au Conservatoire de Paris. Ajoutons que l'admiration et l'intérêt de César Franck pour Méhul pourraient ainsi provenir tout à la fois de ses études à Paris avec Benoist et de la première formation qu'il avait reçue à Liège de Louis-Joseph Daussoigne-MéhuI, neveu et fils adoptif du maître.

Dans sa jeunesse, Benoist eut-il l'occasion de jouer sur les instruments des églises de Nantes et en particulier sur celui de la cathédrale? Nous l'ignorons. Ce qui est sûr, c'est qu'il fut un enfant prodige. Le 11 juin 1806, il se faisait entendre en public lors d'un concert organisé par Duménil, un ancien élève de Garat, précédemment attaché à la musique de l'empereur de Russie. Il n'avait pas encore 12 ans. Il joua alors une sonate de son maître Scheyermann. Benoist devait faire par la suite de fort brillantes études avec Catel et Adam au Conservatoire de Paris, et connaître une carrière fulgurante à la Cour. Dès 1811, il remporta le premier prix d'harmonie; en 1813, le second prix de piano; en 1814, le premier prix de piano; en 1815, le Prix de Rome18. Il n'avait pas atteint ses 21 ans.

Cependant le 7 juin 1812, il se voyait nommé organiste de la cathédrale de Nantes. Il était appelé à remplacer la jeune Aimée Goutel, qui avait succédé à Denis Joubert, décédé. II ne dut pas pouvoir s'attarder très longtemps à cette tribune. Combien de temps y resta-t-il? Quelques mois seulement peut-être ... L'instrument, refait par François-Henri Clicquot de 1781 à 1784, avait été réparé en 1804 par un de ses élèves, Christian-Gilles Nyssen, alors installé au Pouliguen19. Lors de la nomination de Benoist à cet orgue, il fut question d'en confier la restauration à Jean Classing, lequel n'était pas vraiment facteur d'orgues, ce qui entraîna les protestations véhémentes de Nyssen, et les choses en restèrent 1à. Après le départ de notre homme pour l'Italie, les claviers furent tenus par Legendre, Duclos, Poulleau, Hillebrand et Meyer. Sans doute le futur maître de César Franck fut-il très marqué par l'esthétique du magnifique Clicquot de la cathédrale de Nantes. Il dut être plus tard fort déçu par les instruments de Grenié au Conservatoire et par ceux de Dallery et d'Erard au Palais des Tuileries.

Dans l'histoire de l'orgue en France, l'année 1819 "se détache à la charnière de deux mondes", comme l'écrit Brigitte François-Sappey20. En effet, 1819 fut marquée par la mort de Nicolas Séjan et la retraite de Guillaume Lasceux. Pour Benoist, c'est une année capitale. Le 31 mars, peu après son retour d'Italie, il remporta le concours pour le poste d'organiste de la Chapelle de Louis XVIII aux Tuileries. Il y eut sept autres candidats, parmi lesquels on relèvera les noms de Fétis, Gervais-François Couperin, Jacques-Marie Beauvarlet-Charpentier, Louis-Nicolas Séjan. Benoist n'avait que 25 ans. Le lendemain, il se voyait nommé professeur titulaire de la classe d'orgue rétablie au Conservatoire, devenu Ecole royale de musique au retour des Bourbons. Il avait d'abord été question, en 1817, de confier cet emploi à Jean-Louis Adam, mais cela n'aboutit pas. On ignore les raisons du choix du jeune homme pour une telle place, qui avait été supprimée en 1802. Sans doute fut-il protégé par Perne, chez qui il logeait à Paris. Aurait-il été recommandé audit Perne par un dignitaire de la Cour, par une personnalité nantaise, par son propre père ou par son maître Scheyermann?

Palais des Tuileries
Palais des Tuileries, édifié à Paris sur la rive droite de la Seine, commencé par Philibert Delorme en 1564, modifié et agrandi au fil des siècles.Incendié le 24 mai 1871 sous la Commune par les insurgés , il fut démoli 1883. François Benoist, à compter du 31 mars 1819, fut le dernier titulaire de l'orgue de la chapelle dû au facteur Dallery (1818, reconstruit par Sébastien Erard en 1826). La Révolution de 1830 le chassa de son poste, qu'il retrouva cependant en 1853.

En tout cas, on peut dire que le Gouvernement de la Restauration lui confiait vraiment là une bien lourde responsabilité pédagogique et artistique. Il y avait tant à faire en France dans le domaine de l'orgue et de la musique religieuse, après les années de la Révolution et de l'Empire. Pouvait-on espérer alors qu'il saurait être à la hauteur de la tâche ? Avec le recul de près de deux siècles, doit-on aujourd'hui regretter un tel choix? La cohorte de ses disciples ne vient-elle pas témoigner en sa faveur? D'après une lettre de Varcollier, adressée au comte de Chabrol, préfet de la Seine, le 20 août 1826, les débuts de Benoist à l'Ecole royale de musique furent difficiles. En effet, seulement quatre élèves suivirent ses cours de 1819 à 1826... Par la suite, ils furent légion, et certains se révélèrent fort brillants. Miel, cité par Mellinet en 1837, déclarait: "son école est une pépinière d'habiles organistes"21. Plus tard, Saint-Saëns écrira: " une véritable pléiade est sortie de sa classe "22. Signalons les plus connus : Adolphe Adam, les frères Alkan, Batiste, Bazille, Bazin, Jean-Emile Bernard, Bizet, Ernest Boulanger, Alexis Chauvet, Charles-Joseph Colin (oncle de Vierne), Danjou, Félicien David, Léo Delibes, les frères Deslandres, Diémer, Théodore Dubois, Auguste Durand, Fessy, Fissot, César et Joseph Franck, Garaudé, Lavignac, Charles Lecocq, Lefébure-Wély, Maréchal, Marmontel, Massenet, Paladilhe, Joseph Pollet, Prudent, Pugno, Léon Roques, Saint-Saëns, Salvayre, Renaud de Vilbac23.

Quelle aura été l'influence de François Benoist sur ses nombreux élèves du Conservatoire? En particulier, qu'aura-t-il pu apporter à un César Franck? Quelle place occupe-t-il dans l'histoire de l'orgue en France au XIXe siècle? Ce serait bien difficile à dire !

Norbert Dufourcq souligne que nous ne savons que fort peu de choses de son enseignement, mais il affirme qu'il " n'a pas œuvré en vain "24. Les témoignages de gratitude de certains de ses disciples sont éloquents. Nous avons déjà cité Danjou, Maréchal, Saint-Saëns. Le " Pater Seraphicus " se souviendra de son maître dans ses premières petites pièces, dans L’Organiste et dans sa Fantaisie en ut majeur. Il lui dédiera sa Prière, une de ses plus belles pages. De son côté, Joseph Franck fera hommage au Nantais de ses Six préludes et fugues, tandis qu'Alkan lui offrira son Impromptu sur le Choral de Luther.

Sans doute Benoist, mort à Paris le 6 mai 1878, a-t-il joué un rôle plus important qu'on ne le pense dans l'histoire de la musique d'orgue française du XIXe siècle. Et ce, avec une position " plus capitale dans le maintien d'une tradition ou dans la pratique de l'improvisation que dans l'apprentissage de la technique instrumentale ", comme l'écrit si bien François Sabatier25. Le même critique estime en outre que certaines des œuvres de notre homme annoncent non seulement des pages de César Franck, mais encore des pages de Widor, voire de Guilmant26. En matière de facture, on peut considérer d'autre part que le Nantais établit un lien historique entre Clicquot et Cavaillé-Coll. N'oublions pas que le 26 décembre 1848, il avait été nommé dans la Section des orgues de la Commission des Arts et Edifices Religieux, instituée le 16 du même mois par le ministre des Cultes Freslon. Il eut l'occasion d'y travailler auprès de Hamel, Stephen Morelot, Régnier, Ambroise Thomas, par exemple27.

A travers son maître Scheyermann, lui-même élève de Séjan, de Méhul et de Hanser, François Benoist aura pu être, en définitive, un trait d'union entre l'école classique (française et allemande) du XVIIIe siècle et le monde romantique. Il aura été, par ailleurs, l’acteur et le témoin de l’extraordinaire renouveau de l’orgue dans notre pays, renouveau dû en particulier à son ami Cavaillé-Coll et à ses disciples César Franck, Chauvet, Saint-Saëns.

Guy BOURLIGUEUX

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1) Le présent article est une nouvelle version, abrégée, revue et corrigée, de notre étude " Autour de Franck, Benoist et Scheyermann (notes historiques) ", parue dans la Revue Belge de Musicologie, vol. XLVII, 1993, pp. 213-228. [ Retour ]

2) Guide de la musique d'orgue, Paris, Fayard, 1991, p. 162. [ Retour ]

3) Alain Hobbs, " Les dernières années de Charles-Marie Widor ", in L'Orgue, n° 217, janvier-mars 1991, p. 13. Benoist enseigna au Conservatoire durant près de cinquante-trois ans, d'avril 1819 à janvier 1872. [ Retour ]

4) Paris : Souvenirs d'un musicien (185.[sic]-1870), Paris, Hachette, 1907, p. 148. Cf. annexe. [ Retour ]

5) Op. cit., p 13-14. [ Retour ]

6) Biographie universelle des musiciens, Paris, Firmin-Didot, vol. I, 2/1873, p. 347. [ Retour ]

7) L'Ecole buissonnière, Paris, Lafitte et Cie, 1913, p. 40. [ Retour ]

8) Loc. cit. Retour ]

9) Loc. cit. Retour ]

10) Camille Mellinet, De la musique à Nantes, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Nantes, Impr. de C. Mellinet, 1873, vol. 1, pp. 77-118, passim ; vol. 2, p. 62. [ Retour ]

11) Norbert Dufourcq, " L'enseignement de l'orgue au Conservatoire National avant la nomination de César Franck (1872) ", L'Orgue, 144 (oct.-déc. 1972), p. 123. [ Retour ]

12) B. François-Sappey, op. cit., p. 415. Cf. aussi la chronique parue dans la revue Urania d'Erfurt en 1844. Cf. B. François-Sappey, "Un demi-siècle de musique d'orgue française, 1789-1844, vu par deux étrangers", L'Orgue, 209 (janv.-mars 1989), pp. 24-25. La production pour orgue de Benoist a également été analysée par N. Dufourcq, "L'enseignement de l'orgue... op. cit.", p. 124-125. F. Sabatier, César Franck et l'orgue, Paris, P.U.F., 1982, p. 41 ; G. Cantagrel (éd.), Guide de la musique d'orgue... op. cit., pp. 162-163. On trouvera la liste complète des œuvres imprimées et manuscrites du maître nantais dans René Kerviler, Répertoire général de Bio-bibliographie Bretonne, 1a partie: Les Bretons, vol. 1, Rennes, Librairie générale de J. Plihon et L. Hervé, 1886, pp. 414-416. [ Retour ]

13) Il déclarait être en train de terminer cette Méthode en mars 1852. N. Dufourcq, " Autour de l'école d'orgue française (1850-1890) ", L'Orgue, 76 (juil.-sept. 1955), p. 89. [ Retour ]

14) N. Dufourcq, La musique d'orgue française de Jehan Titelouze à Jehan Alain, Paris, Libraire Floury, 2/1949, pp. 103-214, passim ; L. Vallas, La véritable histoire de César Franck, 1822-1890, Paris, Flammarion, 1955, p. 125; F. Sabatier, César Franck ... op. cit., pp. 13-41 ; B. François-Sappey, op. cit., p. 132, 415. [ Retour ]

15) Cette lettre est publiée par N. Dufourcq, "L'enseignement de l'orgue...", op. cit., pp. 88-89. Cf. id., "César Franck et la genèse des premières œuvres d'orgue", Cahiers et Mémoires de l'Orgue, 147 bis (1973, II), p. 6. [ Retour ]

16) C. Mellinet, op. cit., vol. I, pp. 79-80. [ Retour ]

17) C. Sant-Saëns, L'Ecole buissonnière... op. cit.Retour ]

18) Pour sa cantate Oenome, sur des paroles de M. Vieillard, exécutée en séance publique de l'Académie des Beaux-Arts le 5 octobre 1815, suivie d'un séjour de 3 ans à Rome et Naples à partir de 1816. [note D.H.M.] [ Retour ]

19) Abbé Félix Moreau, Le grand orgue de la cathédrale de Nantes, Nantes, S. Chiffoleau, 1971, pp. 20-21. Cet orgue comptait 51 jeux répartis sur cinq claviers et un pédalier à grand ravalement (33 notes). Nous en donnons la composition en annexe l. Dans son étude de l'œuvre de Benoist, B. François-Sappey écrit que des "indications de claviers ça et là: "G. O., Pos., Récit, Echo, Bombarde" plaident en faveur d'un orgue à cinq claviers qui ne correspond ni à l'orgue de Grenié du Conservatoire ni aux instruments de Dallery puis d'Erard des Tuileries" (B. François-Sappey, Alexandre P. F. Boëly ... op. cit., p. 416). Il est évident que notre homme a proposé de telles registrations en pensant à l'orgue de la cathédrale de Nantes. Plus tard, il rappellera souvent à ses élèves du Conservatoire qu 'il jouait sur cet instrument la fugue en fa dièse mineur de Haendel. Cf. H. Maréchal, Souvenirs ... op. cit., p. 163. [ Retour ]

20) B. François-Sappey, Alexandre P.F. Boëly ... op. cit., p. 414. [ Retour ]

21) C. Mellinet, De la musique à Nantes ... op. cit., vol. I, p. 110. [ Retour ]

22) C. Saint-Saëns, L'Ecole buissonnière ... op. cit. p. 40. H. Maréchal emploie le mot " pléiade " (Souvenirs ... op. cit., p. 148). [ Retour ]

23) Benoist, après avoir été sous la Restauration organiste de la Chapelle royale, entra à l'Opéra en qualité de chef du chant. Il figure également parmi les premiers sociétaires des Concerts du Conservatoire, où il est admis le 12 décembre 1834 et nommé maître de chœur le 15 mai 1837. Il habitait alors 154 rue de Montmartre. [note D.H.M.] [ Retour ]

24) N. Dufourcq, " L'enseignement de l'orgue... ", op. cit., p. 123. [ Retour ]

25) F. Sabatier, " Les classes d'orgue... ", op. cit.Retour ]

26) G. Cantagrel (éd.), Guide de la musique d'orgue ... op. cit., p. 161. [ Retour ]

27) Cf. F. Sabatier, "Experts et Commissions entre 1842 et 1850", L'Orgue, 141 (janv.-mars 1972), p. 3. [ Retour ]


ANNEXE

François Benoist à la fin de sa vie

(extrait de Henri Maréchal, Paris : Souvenirs d'un musicien (185.[sic]-1870), Paris,

Hachette, 1907, p. 147-149)

On arriva ainsi à la fin de juin, époque des concours du Conservatoire. Massé obtint d'Auber, directeur, qu'à partir de la rentrée d'octobre je fusse admis comme élève titulaire; ce que voyant, Blondel me conseilla d'entrer encore à la classe d'orgue dont il était heureux lauréat, ayant obtenu deux ans auparavant un très beau premier prix.

Il me présenta donc un jour à son maître, le professeur d'orgue Benoist.

C'était un petit vieillard propret, soigné, de visage complètement rasé, cachant derrière ses lunettes des yeux bleus au regard éteint. Depuis quarante-cinq ans, il faisait sa classe trois fois par semaine; et cette longue pratique, s'additionnant à une nature plutôt tranquille, avait abouti à un état d'indifférence à peine conscient.

Benoist, âge de soixante-douze ans alors, avait décidément franchi la redoutable frontière de la vieillesse en deçà de laquelle, cependant, quelques octogénaires mêmes restent encore assez crânement campés. Il n'avait plus d'âge; et la sénilité était, hélas, définitivement venue.

Mais il n'en avait pas été toujours ainsi, et Benoist jouissait au Conservatoire d'une sorte de vénération que lui méritaient son talent comme aussi la pléiade de brillants élèves qu'il avait formés.

Le maître me demanda de lui jouer une fugue par cœur. Je n'en avais pas sur moi pour le moment; mais je me mis respectueusement à sa disposition pour en apprendre. Il m'indiqua donc une fugue d'Eberlin et me donna rendez-vous pour la semaine suivante, annonçant, en outre, qu'il me ferait passer un examen.

A l'heure indiquée par Benoist, je vins lui jouer la fugue d'Eberlin désignée, et l'examen - un peu redouté - commença :

- Vous avez fait votre harmonie ?
- Oui, maître.
- Votre contrepoint ?
- Oui, maître.
- Votre fugue ?
- J'y travaille. Monsieur.
- Comment accompagneriez-vous Do, Si, Do à l'aigu?
- Par Do, Ré, Do à la basse. Monsieur.
- Comment accompagneriez-vous Do, Si, Do à la basse ?
- Par Do, Ré, Do à l'aigu, Monsieur.
- C'est très bien; vous pourrez entrer dans ma classe en octobre.

Et voilà!

Jamais le sourire chronique de Blondel ne fut plus justifié que ce jour-là !


CATALOGUE DES ŒUVRES PRINCIPALES
DE FRANCOIS BENOIST

 
 
I - ŒUVRES POUR LE THEATRE

- Léonore et Félix, opéra-comique en 1 acte, paroles de J.-V. F. de Saint-Marcelin, Théâtre Feydeau, 27 novembre 1821.
- La Gipsy, ballet-pantomime en 3 actes et 5 tableaux, en collaboration avec Marliani et Ambroise Thomas, livret de H. de Saint-Georges, compose le 1er acte, Opéra 28 janvier 1839.
- Le Diable amoureux, ballet-pantomime en 3 actes et 8 tableaux, en collaboration avec Henri Reber, livret de H. de Saint-Georges, compose les 1er et 3e actes, Opéra 23 septembre 1840.
- Othello, opéra en 3 actes, musique de Rossini, traduction de A. Royer et G. Vaëz : ballet arrangé par François Benoist, Opéra 2 septembre 1844.
- L’Apparition, opéra en 2 actes, livret de Germain Delavigne, Opéra 16 juin 1848.
- Nisida ou les Amazones des Açores, ballet-pantomime en 2 actes et 3 tableaux, livret de Deligny, Opéra 21 août 1848.
- Pâquerette, ballet-pantomime en 3 actes et 5 tableaux, livret de Théophile Gautier, Opéra 15 janvier 1851.
 
 
II - PIECES POUR ORGUE

CD d'Odile Jutten
Oeuvres pour orgue de François Benoist, enregistrées fin 2001 par Odile Jutten à l'orgue Cavaillé-Coll de la cathédrale St-Louis de Versailles.
( Disques TRITON TRI 33117, e-mail : info@disques-triton.com - site Internet : www.disques-triton.com  )
- Bibliothèque de l’organiste, série de Suites en 12 cahiers, publiées entre 1841 et 1861 à Paris, Veuve Canaux.
- Recueil de quatre morceaux pour orgue : Andante, Fugue sur le Pange lingua, Marche religieuse, Communion, Paris, Graff , 1861.
- Deux Préludes, Paris, Au Ménestrel, Heugel et Cie, collections de La Maîtrise publiées sous la direction et avec notes de MM. L. Niedermeyer et J. D'Ortigue (La Grande Maîtrise), vers 1860.

Une partie de l’œuvre pour orgue de François Benoist a été rééditée en 1997 par les Editions Musicales Chanvrelin, Paris, (CHVR008), et les Editions Publimuses (PBM 26.96 et PBM 39.99) : vol. I, 1996, 230 p., éd. par François Sabatier et Nanon Bertrand ; vol. II, 1999, 220 p., id.
Nicolas Gorenstein a enregistré en 1997 un double CD intitulé " Les organistes post-classiques parisiens ", produit par Syrius et l’Agence Culturelle de la Ville de Paris, qui contient notamment 6 pièces pour orgue de Benoist interprétées aux grandes orgues de la cathédrale de Luçon. Les disques TRITON (214, place de l'Eglise, 45320 Courtemaux, tél. 02 38 89 58 95) ont également sorti au début de 2002 un CD (TRI 331117) des 12 Suites de la Bibliothèque de l'organiste enregistrées par Odile Jutten, à l'orgue Clicquot Cavaillé-Coll de la cathédrale Saint-Louis de Versailles.
 
 
III - MUSIQUE VOCALE ET RELIGIEUSE

- Chœur d’adieu, exécuté en 1836 à Nantes sous la direction de l’auteur.
- Messe de Requiem pour trois voix d’homme et une d’enfant, avec accompagnement d’orgue ad libitum, Paris, Veuve Canaux, vers 1842.
- Messe pour soli, chœur, orchestre et orgue, exécutée en 1ère audition le 28 décembre 1857 à l'église Saint-Eustache à Paris (fête des Saints-Innocents).
- Messe à 4 voix, orgue et orchestre,1861.
- Ave Maria pour mezzo-soprano, Paris, Au Ménestrel, Heugel et Cie, collections de La Maîtrise publiées sous la direction et avec notes de MM. L. Niedermeyer et J. D'Ortigue (Chant - Grande Maîtrise, 3e année).
- Kyrie à 4 voix, id.
- O Salutaris à une voix, Paris, Au Ménestrel, Heugel et Cie, collections de La Maîtrise publiées sous la direction et avec notes de MM. L. Niedermeyer et J. D'Ortigue (Chant - Petite Maîtrise, 3e année).
- Cantique à la Sainte Vierge, id., 4e année.  
 
IV - ECRITS

- Collaborateur, avec entre autres Berlioz et Lizst, de la Gazette musicale de Paris, fondée en 1833 et publiée par l’éditeur Schlesinger. En novembre 1835 cette publication fusionne avec la Gazette musicale de Fétis (1827), sous le titre de Revue et Gazette musicale de Paris, qui paraît jusqu’en 1880.
- Auteur de plusieurs articles (Consonance, Da capo, Déchiffrer, Decrescendo, Diatonique, Dissonance, Doigter...etc...) dans le Dictionnaire de la conversation et de la lecture, publié sous la direction de William Duckett, Paris, Belin-Mandar (et Garnier frères), 1832-1851, 68 tomes en 34 vol. in-8, 2ème édition, Paris, Firmin-Didot frères et Cie, 1867-1868, 16 vol. in-4.

Denis HAVARD DE LA MONTAGNE
(décembre 2001)

N.B. : les volumes I et II des Pièces pour orgue sont au catalogue de Publimuses.

 


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