Nicolas-Charles BOCHSA et Anna RIVIÈRE BISHOP
Apôtres de la musique

Charles Bochsa
Nicolas-Charles Bochsa en 1842, lithographie de Josef Kriehuber, Artaria éditeur, Vienne
( BNF/Gallica ) DR

Audio lecteur Windows Media Nicolas-Charles Bochsa, 16e Etude pour harpe, extraite de la 2e Suite des Vingt Etudes pour la harpe.
Fichier audio par Max Méreaux (DR.)

 

Fils de Karl de Bochsa (1) - versatile musicien tchèque, émigré en France dans la deuxième moitié du XVIII siècle et établi dans la Lorraine, et de Marie Charlotte Vautrain, Mosellane d’Ennery -, Robert Nicolas Charles Bochsa naquit à Montmédy, dans la Meuse, le 9 août 1789. De très bonne heure, Nicolas Bochsa fut initié à la musique par son père, qui lui enseigna la flûte, la clarinette et le piano ainsi que l’alphabet de la composition. Le jeune prodige fut capable de jouer ses propres œuvres en concerts publics à partir de 1796. Peu de temps après la Révolution, la famille déménagea à Lyon où Karl de Bochsa fut engagé comme premier hautboïste par l’orchestre de l’Opéra. Le jeune Nicolas, qui assistait aux répétitions de cet orchestre, fut intrigué aussi par les secrets sonores du violon, du violoncelle, du cor anglais, du hautbois, même par les possibilités expressives des percussions -, et de la harpe, qui deviendra plus tard son instrument préféré. Il devint le plus jeune musicien de l’orchestre de l’Opéra de Lyon. La première œuvre symphonique de Nicolas Bochsa, certainement supervisée par son père, date de 1801. Ensuite, il composa plusieurs ballets et, pour honorer la visite de Napoléon à Lyon, il composa en 1805 un opéra intitulé Trajan ou Rome triomphante, qui fascina l’empereur. Napoléon apprécia aussi son talent de harpiste et arrangea l’admission du jeune compositeur et harpiste au Conservatoire de Paris en 1806. Entre-temps, la famille Bochsa avait déménagé à Bordeaux en 1805 où le jeune Nicolas étudia assidûment la composition avec Franz Beck (2) avant de rentrer au Conservatoire de Paris où il poursuivit ses études de composition avec Charles Simon Catel (3) et fréquenta les cours d’harmonie d’Étienne Nicolas Méhul (4). François Joseph Naderman (5) et Marcel de Marin (6) lui donnèrent des leçons privées de harpe. Après avoir obtenu un premier prix d’harmonie au Conservatoire de Paris, Nicolas Bochsa fut engagé en 1812 comme harpiste de l’orchestre impérial de Napoléon et professeur de harpe de l’impératrice Joséphine (7). Grâce à la particule de son père Karl de Bochsa, il put épouser la même année Georgette Ducrest, fille du marquis Ducrest et nièce de Madame de Genlis, qui déclara dans une lettre adressée à son fils : Dans ce moment, on parle beaucoup de Bochsa ; il est devenu grand travailleur ; il a beaucoup de succès dans la société et beaucoup plus que Naderman. (8). Ils eurent deux enfants.

Très apprécié comme interprète, compositeur et pédagogue par le gotha parisien qui entourait l’impératrice Joséphine à Paris et au château de Rueil-Malmaison d’abord, et la camarilla de la cour de Louis XVIII ensuite, éblouie par ses attraits physiques, son élégance, son charme et sa prestance -, créateur fécond d’une étonnante vitalité, remarquable virtuose doté d’une musicalité raffinée, d’une extraordinaire intelligence musicale et de prodigieuses aptitudes mnémoniques, travailleur acharné et industrieux -, Nicolas Bochsa eut des défauts de caractère, fut nymphomane, cleptomane, mythomane, prodigue inconsidéré et fréquenta le milieu interlope. Son comportement avec son entourage et son total désintérêt pour ses enfants, retirés avec leur mère et leurs grands-parents à St. Rémy-sur-Loire (Saône et Loire), dévoilaient un déséquilibre psychique certain, apostrophé par son narcissisme prononcé et son goût immodéré de luxe, et ne fut pas digne de son immense talent, reconnu par son public, par les musiciens et les critiques, même par ses détracteurs.

Impliqué dans les malversations financières, accusé de trafic de faux papiers de valeur, de falsifications de signature et de nombreux larcins, Nicolas Bochsa se vit contraint de quitter Paris subrepticement et se réfugia à Londres en 1817.

Néanmoins, la Cour d’assises de la Seine le condamna par contumace à douze ans de travaux forcés et à une amende de quatre mille francs (somme considérable à cette époque). Le jugement fut prononcé le 17 janvier 1818. Le texte complet des minutes de ce jugement fut traduit en anglais et publié à Londres dans le journal The Examiner aux frais de ses détracteurs. Mais ses adversaires londoniens n’en tirèrent aucun profit ! Bien au contraire. Ces minutes laissèrent la cour royale, l’aristocratie et la haute société totalement indifférentes, mais suscitèrent l’intérêt de son public, toujours plus nombreux.

Avant son départ définitif, Nicolas de Bochsa composa en France :

- le ballet Dansomanie et l’oratorio Le déluge universel, supervisés par Franz Beck et exécutés à Bordeaux en 1806 ;

- un Requiem à la mémoire de Louis XVI, pour chœur d’hommes et instruments à vent, à l’occasion de son deuxième enterrement, dédié à Louis XVIII et exécuté en la Basilique Saint-Denis, publié en 1970 (!) à Northridge, en Californie aux Éditions Wind ;

- l’opéra l’Héritier de Paimpol, joué à Paris, à l’Opéra-comique en 1813 (la bibliothèque de la Sorbonne possède un exemplaire de la partition) ;

- les opéras Les héritiers Michau ou le Moulin de Lieursain et Alphonse d’Aragon, joués à l’Opéra-comique en 1814 ;

- les opéras Le roi et la ligue ou La ville assiégée, Les noces de Gamache (inspiré par Cervantès) et La lettre de change (titre prédestiné), joués à l’Opéra-comique en 1815 (et à Philadelphie le 19 mai 1830 !)  ;

- l’opéra Un mari pour étrennes, joué à l’Opéra-comique en 1816

- son célèbre ouvrage Méthode de harpe, traduit en anglais et publié à Londres par Chappell & Co. en 1819, réédité à Paris vers 1830 par Duffaut et Dubois. Cette maison d’édition fut absorbée par les Éditions musicales Schonenberger qui rééditèrent, entre autres, l’opus 210 de Bochsa, son arrangement de Robin des bois (première traduction française du titre allemand Der Freischütz), opéra en trois actes de Weber pour harpe et piano en duo avec accompagnement de flûte ou violon et violoncelle (ad libitum). Donc, Bochsa ne fut pas oublié en France.

Peu de temps après son arrivée à Londres, Nicolas Bochsa devint célèbre. La critique anglaise parla en termes très élogieux de ses premiers concerts. Le public fut fasciné par ses prouesses techniques et séduit par sa sensibilité et son exquise musicalité. Les salons de l’aristocratie et de la haute société anglaise lui firent fête. Les demandes pour les leçons privées affluèrent. Il compta parmi ses élèves la duchesse de Wellington, les filles du duc de Clarence…et le plus grand harpiste anglais de classe internationale Elias Parish Alvars (9), considéré comme son hériter virtuel. La nouvelle Méthode de harpe de Bochsa fut adoptée et parut plus efficace aux pédagogues anglais que les méthodes françaises de Philippe Jacques Meyer (1737-1819), publiée à Paris en 1763 (Essai sur la vraie manière de jouer la harpe, avec une méthode pour l’accorder) -, de Michel Corrette (1707-1795), publiée en 1774 (Nouvelle méthode pour apprendre à jouer de la harpe) –, de Xavier Désargus (1768-1832), publiée à Paris en 1809 (Traité général sur l’art de jouer de la harpe) -. L’année de son arrivée en Angleterre, les éditions Chappell & Co. publièrent ses Preludes for the Harp.

Nicolas Bochsa se produisit à la cour du régent et, plus tard, roi d’Angleterre George IV (1762-1830). En 1820, il fit partie de la suite royale qui se rendait en Irlande à l’occasion de la St. Patrick et joua à Dublin sur la harpe celtique ayant appartenu au célèbre roi d’Irlande Brian Boru (941-1014), tué sur le champ de bataille par les Vikings.

Le 29 juin 1820 The Promissory Note : an Operetta (sic) de Bochsa fut créée au Théâtre royal, English Opera House à Londres et publiée la même année par l’éditeur Miller ;

En 1821, Bochsa fut initiateur et fondateur de l’Académie royale de musique (Royal Academy of Music) à Londres avec le lord anglais Burghersh, ambassadeur du Royaume Unis à la cour ducale de Toscane à Florence -, en 1822 il fut nommé professeur de harpe et secrétaire général perpétuel de la même institution qui venait d’ouvrir ses portes.

Bochsa rencontra lord Burghersh (1784-1859) à la cour de George IV, devint son professeur de piano, de violon et de composition et, d’après certaines rumeurs, son nègre grassement récompensé et sa redoutable éminence grise. Certaines compositions de Burghersh furent exécutées à Londres et à Florence. Les Italiens, qui ne connaissaient pas Bochsa à cette époque, furent étonnés par les qualités techniques des compositions de Burghersh et trouvèrent dans ses compositions certains traits de Michele-Enrico Carafa, compositeur français, né à Naples en 1778, mort à Paris en 1872, professeur de composition au Conservatoire de Paris, fécond compositeur d’œuvres scéniques et membre de l’Institut. Mis en échec par Bochsa, le lord ne put assurer sa propre défense. Bien au contraire, il adjoignit aux responsables administratifs de l’Académie royale de musique de tolérer toutes les excentricités de Bochsa, son déplorable comportement avec ses collègues, son idiosyncrasie démentielle, ses forfanteries et ses jactances. Ainsi, toutes les complaintes du chapelain de l’Académie royale de musique concernant la grossièreté du vocabulaire de Bochsa, ses gestes graveleux et ses indescriptibles et innombrables frasques demeurèrent-elles sans écho. Tout le monde savait que Bochsa jouissait de la protection du roi Charles IV grâce à Burghersh, très considéré par la cour.

Avec Sir George Thomas Smart (10), Bochsa inaugura à Londres en 1822 the Lenten Oratorios (concerts spirituels de carême). En 1823, il se débarrassa de George Thomas Smart et les dirigea seul, mais ces concerts spirituels n’attirèrent pas la foule comme ses récitals de harpe et furent supprimés.

En 1825, Nicolas Bochsa présenta deux ballets au public londonien : Justine ou La cruche cassée et Le temple de la concorde, suivis d’un troisième intitulé La naissance de Vénus en 1826. La même année il fut éloigné de l’Académie royale de musique à cause de son mauvais caractère, de son vocabulaire grossier et de ses gestes obscènes, mais fut appointé chef d’orchestre du King’s Theatre à Londres. Donc, il monta en grade.

Les éditions londoniennes Chapell & Co. publièrent une Nouvelle et améliorée Méthode d’enseignement de piano-forte (!) de Bochsa (en collaboration avec Théodore Latour, pédagogue français établi à Londres, pianiste attitré du prince régent et, plus tard, roi George IV) en 1827.

Les éditions Goulding & d’Almaine publièrent son ouvrage pédagogique Les six premières semaines, ou Perceptions et exemples quotidiens pour harpe en 1830. Déjà en 1820, la maison d’Almaine édita ses Extraits élégants pour harpe, publication mercantile destinée aux harpistes de salon.

Bochsa devint légendaire au Royaume Uni !

« Le 22 juin 1829, le légendaire harpiste français, faussaire déjà condamné et criminel évadé, Robert Nicolas Charles Bochsa commit la plus infâme offense à la musique » en transformant la Symphonie pastorale de Beethoven en ballet (acclamé par le public londonien !)

Après l’intronisation de la reine Victoria en 1837, Bochsa devint son harpiste attitré et directeur de son Opéra italien et présenta son dernier ballet en trois actes composé en Angleterre Le corsaire inspiré par le poème de Byron datant de 1814.

Subséquemment, il découvrit la cantatrice anglo-française Anna Rivière Bishop, épouse du très populaire compositeur et chef d’orchestre Henri Bishop (11). Ils commencèrent une fructueuse collaboration artistique. L’admiration réciproque sur le plan professionnel se transforma en passion. Nymphomane inguérissable, qui fréquenta les boudoirs des aristocrates et des dames de la haute société, ainsi que les courtisanes et les filles de joie, Bochsa tomba vraiment follement amoureux à l'âge de cinquante et un ans et demeura fidèle à la ravissante, charmante, intelligente, très cultivée et hautaine cantatrice jusqu’à la fin de ses jours et lui consacra toute son énergie créatrice. Hélas, Bochsa commit de nombreux actes délictueux en Angleterre, le Tribunal de Londres proclama la faillite du rastaquouère français (malgré ses cachets royaux et astronomiques, il ne put ou ne voulut pas rembourser ses dettes), et fut accusé de bigamie après avoir épousé la sœur de la maîtresse du Prince de Galles sans avoir obtenu le divorce en France (12). Le nouvel exil fut inévitable et fut suivi d’un nouveau scandale : la belle et excellente cantatrice Anna Rivière Bishop, déjà illustre en Grande Bretagne, décida de quitter son mari et ses trois enfants et de suivre son escarpe déluré et salace.

Le journal londonien The Times informa ses lecteurs qu’Anna Bishop avait quitté sa maison laissant son mari dans un état frôlant la déraison et ses trois jeunes enfants sans soins ni protection maternelle. Cette information faussement pathétique fut fournie au journal par Henry Bishop. Le frère d’Anna, Robert Rivière écrivit une lettre ouverte à Bishop dans le même journal et lui demanda de démentir ses allégations malintentionnées. Bishop ne réagit pas et Robert Rivière rendit publique la longue et fort bien écrite lettre d’adieu que sa sœur avait adressée à Bishop. Cette lettre apprend aux lecteurs qu’elle avait laissé de l’argent à ses enfants (bien que son mari officiel n’en manquât point à cette époque). D’autre part, le père d’Anna était toujours très actif sur le plan professionnel et il n’aurait certainement pas abandonné ses petits-enfants. Malheureusement, la mère d’Anna fut atteinte de la sénilité précoce et n’aurait pu s’en occuper. Dans cette lettre, Anna exprime son admiration pour Bochsa et essaye de faire comprendre à Bishop ce qu’elle doit à Bochsa sur le plan professionnel. La réponse de Bishop ne tarda pas, fut très bien écrite, mais ne convainquit personne. Assez malicieusement, il déclara qu’il avait interdit à son épouse légitime toute intimité avec Bochsa.

Le couple infernal entreprit la conquête de l’Europe et triompha en Allemagne, en Belgique, en Hollande, au Danemark, en Suède, en Russie, en Autriche, en Hongrie, en Suisse, en Turquie, en Moldavie… et fut engagé à Naples par le théâtre San Carlo pendant trois saisons consécutives et chaleureusement applaudi après chaque spectacle. Madame Rivière Bishop excella dans les opéras de Bellini, Donizetti, Rossini, Verdi et Mercadante, émule de Verdi, fêté et glorifié durant sa longue vie par le public italien.

Après avoir refusé le renouvellement de leur contrat à Naples avec les conditions très avantageuses et les titres très flatteurs, ils décidèrent d’entreprendre la conquête de l’Amérique du Nord. Ils triomphèrent à New York malgré l’ignoble campagne de dénigrement dans la presse précédant leur arrivée et concernant surtout la vie privée de Madame Rivière Bishop. Ils se rendirent au Mexique aussi en 1849, (où Bochsa contacta la pègre locale !), y restèrent une année avec leurs dix employés et le secrétaire particulier de Madame Bishop, le Français de Bordeaux Alfred Bablot, regagnèrent les États Unis (sans Bablot qui demeura au Mexique jusqu’à sa mort et y fit une belle carrière de critique et éducateur musical), formèrent une compagnie d’opéra (qui ne résista pas aux vulgaires admonestations et aux gestes indécents de Bochsa et leur faussa compagnie à Mobile, dans l’Alabama, avant le spectacle), furent très actifs et très sollicités, eurent beaucoup de succès et gagnèrent beaucoup d’argent -.

En 1855 ils s’embarquèrent à San Francisco à destination d’Australie. Après un long et éprouvant voyage, le couple infernal arriva à Sydney le 3 décembre de cette année.

Dans son excellent et très concis article écrit pour le Dictionnaire biographique australien (Australian Dictionary of Biography), publié en 1969 par Melbourne University Press, E. J. Lea-Scarlett nous donne les détails sur leur séjour de 34 jours à Sydney.

Bochsa était déjà en phase terminale d’une hydropisie aiguë. Leur premier concert, prévu pour le 18 décembre 1855 au Royal Victoria Theatre, fut d’abord reporté au 20 décembre, mais Bochsa fut trop faible pour jouer en public. Le 22 décembre leur premier concert eut lieu au Prince of Wales Theatre. Les organisateurs annoncèrent le concert du Compositeur et premier harpiste de sa majesté la Reine Victoria, gouverneur permanent de l’Académie royale d’Angleterre (sic), ex-directeur de l’Opéra italien de sa majesté, et du théâtre San Carlo à Naples. Bochsa dirigea l’orchestre et accompagna Madame Rivière Bishop au piano, mais fut trop faible pour jouer ses compositions pour harpe seule annoncées dans le programme. Néanmoins, le succès fut tel, qu’ils furent réengagés pour trois concerts encore. La santé de Bochsa déclina, il fut porté en civière à la salle de concerts et la direction d’orchestre fut assurée par Stephen Marsh (13). Bochsa s’éteignit, heureux et aimé, le 8 janvier 1856 à l’hôtel Royal et fut enterré avec grande pompe au cimetière Camperdown à Sydney. Toujours selon E. J. Lea-Scarlett, un chœur australien chanta un requiem que Bochsa composa trois jours avant sa mort et l’arrangement pour orchestre de la même œuvre fut interprété pendant la procession vers le cimetière. Une stèle commémorative fut érigée par son égérie profondément affligée et dévastée :

Consacré à la mémoire de Nicolas Charles Bochsa qui décéda le 6 janvier 1856 à l’âge de 66 ans. Ce monument est érigé avec le sincère dévouement de sa fidèle amie et élève Anna Bishop. Déplorez son départ – déplorez les cordes brisées de sa harpe. Une musique pareille n’ondoiera plus jamais. Personne ne pourra faire chanter la lyre comme lui. (Traduction par l’auteur de cet article)

Cette épitaphe, ce cri touchant d’un cœur brisé et reconnaissant, en dit long sur les rapports du couple. Madame Bishop savait qu’elle devait sa carrière de cantatrice d’opéra à son compagnon, qu’elle avait étudié tout son vaste répertoire avec lui. Elle connaissait sa grandeur professionnelle incontestable et n’ignorait pas sa bassesse morale indescriptible. Sa passion sensuelle pour cet homme qui avait vingt et un ans de plus qu’elle et pour qui elle a abandonné mari et enfants, s’était probablement éteinte avec sa terrible et visible déchéance physique, mais son amour pour lui, son admiration profonde pour ses qualités professionnelles et sa sincère reconnaissance sont devenus plus intenses. (Déjà dans les années 1850 la presse américaine notait que Bochsa, qui fut beau, grand et svelte, était devenu pansu et chenu et qu’il pesait 300 livres !) Elle a continué à propager sa musique vocale composée pour elle jusqu’à la fin de sa longue et brillante carrière sur tous les continents et à déplorer les cordes brisées de sa lyre qui l’ont rendu muet, mais toujours présent dans son esprit et ses pensées. Elle s’inquiétait certainement pour la continuation de sa carrière sans Bochsa. (On disait que sans Bochsa, Madame Bishop pourrait émettre à peine une note juste et que toute son excellence était due à l’effet hypnotique de son accompagnement à la harpe ou au piano et aux arabesques de sa baguette magique de chef d’orchestre !)

Déjà après sa première apparition sur la scène new-yorkaise avec Bochsa, et malgré la campagne de dénigrement menée par les puritains à esprit étriqué et certains plumitifs à gage de plus basse espèce, Anna Rivière Bishop conquit le public toujours très nombreux et la critique américaine :

Après son premier concert à New York, Madame Bishop fut acclamée avec excitation comme la plus grande cantatrice entendue aux États Unis d’Amérique après la Malibran. Elle chante avec passion en anglais, en italien et en français avec la même facilité. La pureté de son soprano, ses aiguës, ses fioritures, ses paraphes, et surtout ses gammes chromatiques en legato et en staccato, sont rendus avec l’aisance d’une véritable alouette.

Ses notes, riches, glorieuses, délicieuses notes, sonnent toujours dans nos oreilles. Nous ne sommes pas encore guéris de cette délicieuse intoxication due à sa voix.

Sa voix est un pur soprano, claire, puissante, rappelant la flûte.

Madame Bishop était, comme l’on pouvait s’y attendre, inégalée de ce coté de l’océan comme cantatrice et comme actrice accomplie et véridique, passionnée et naturelle.

(L’élégance et les luxueuses robes de Madame Bishop, ainsi que ses bijoux resplendissants, furent très remarqués par son public et par la presse qui les décrivait souvent en détails.)

Nicolas Bochsa suscita le même enthousiasme :

Bochsa – le Paganini de la harpe

Bochsa, unanimement proclamé le plus grand harpiste au monde, a interprété sa longue composition Mosaïque musicale, mais ne voulait pas la bisser. Néanmoins, il improvisait extraordinairement une fantaisie sur les thèmes offerts par le public.

Bochsa est un merveilleux instrumentiste. La harpe dans ses mains est remplie de splendides effets ; elle est capable de produire d’innombrables variétés dynamiques et couleurs tonales, remplies de délicatesse et flamme lyrique. Son interprétation est prodigieuse et son toucher encore plus. Ses mains se promènent sur les coordes et émettent des arpèges sonores, des passages rapides éclatants, des harmoniques pures et argentées comme si elles provenaient des harpes aux cordes d’or des chérubins.

En bref, Bochsa fut un génie. Quant à Madame Bishop, elle fut, si c’est possible, encore plus fascinante qu’auparavant. Sa voix produisit un effet ravissant de harpe d'Éole.

Bishop et Bochsa créèrent une nouvelle dimension de réceptivité musicale du grand public américain ! ! !

(Les citations d’extraits des critiques en italiques sont traduites de l’anglais par l’auteur de cet article).

Le couple infernal marqua en traits indélébiles ses prestations aux États Unis d’Amérique, en Europe et en Australie :

On peut lire dans The Quarterly Journal of the Library of Congress, volume 26/1969 – Compositeur fécond et harpiste inventif, Bochsa a fait de la harpe un instrument de virtuosité ;

dans le Bulletin of New York Public Library en 1970 – Robert Nicholas (sic) Charles Bochsa, un génie musical français, un des plus grands harpistes de tous les temps ;

dans International Music and Opera Guide en 1986 – France, Italie, Suisse, Angleterre, URSS marqueront le 200e anniversaire de la naissance du harpiste et compositeur Nicolas Bochsa ;

Juan B. Iguiniz dans son ouvrage Guadalajara a través de los tiempos, publié en 1989 par la municipalité de la capitale de l’état de Jalisco, nous apprend que Bochsa a gagné un concours de composition de l’hymne national mexicain en 1850 (paroles du poète cubain Juan Miguel Lozado). Cet hymne fut exécuté au Théâtre principal de Guadalajara. En 1853, il fut remplacé par un autre hymne composé par le Catalan Jaime Nunó Roca (paroles de Francisco González Bocanegra) ;

dans Verdi at the Golden Gate : Opera and San Francisco in the Gold Rush en 1993 par George Whitney Martin : En provenance de New York via le Panama, elle arriva à San Francisco en 1854 avec son compagnon et imprésario (sic) Nicholas (sic) Bochsa, compositeur et chef d’orchestre qui fut le premier harpiste au monde ;

Richard Michael Davis publia en 1997 son livre intitulé Les aventures d’une prima donna intrépide ;

dans Discanto : ensayos de investigación musical, Volume 1, de Louisa Vilar-Payá et Ricardo Miranda, publié par Universidad Veracruzana, Mexique en 2005 on peut lire les détails sur l’excitation provoquée par l’annonce de leur premier concert au Teatro principal de Guadalajara et sur leur triomphe.

Entre 1983 et 2007, les maisons d’édition allemandes Meiserburger Berlin-Kassel, Friedrich Hofmeister à Leipzig, Musikedition G. A. M. A. à Kirchheim, Zimmerman à Francfort, Accolade à Warngau publièrent des compositions de Bochsa de caractère didactique.

Notons aussi que Ut Orpheus Edizioni à Bologne publièrent la Sonate pour harpe seule en 2007, les sonates pour harpe et violon op.44 numéros 1, 2 et 3 en 2008, les Nocturnes pour harpe et violon en 2009.

La grande artiste française Lily Laskine (1893-1988) a enregistré en 1966 son Concerto en ré majeur op. 15.

Ses compositions pour harpe seule, ses nombreux arrangements d’airs d’opéras et ses œuvres de musique de chambre sont toujours présents sur les estrades et sur les disques, surtout aux Etats-Unis d’Amérique.

Sa ville de naissance Montmédy a organisé un symposium "Plein feu sur Bochsa" le 23 avril 2011.

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L’aînée d’une famille de onze enfants, Anna Rivière naquit à Londres le 9 janvier 1810. Son père Daniel-Valentine Rivière (1780 Londres-1854 Londres), descendant d’une famille bordelaise de confession luthérienne qui quitta la France après la révocation définitive de l’Édit de Nantes par Louis XIV en 1685, fut peintre, dessinateur, scénographe bien établi et apprécié dans le milieu artistique de la capitale britannique. Ses cachets lui permirent d’offrir une vie agréable et aisée à ses onze enfants. Deux frères et une sœur d’Anna devinrent peintres connus, un frère se consacra à la reliure d’art. Ses enluminures honorent toujours la bibliothèque royale du château de Windsor.

Anna fut initiée au piano et au chant par sa mère Henrietta Thunder Rivière (1784 Londres- ?), pianiste et cantatrice amateure avertie, qui la présenta au concours d’admission de l’Académie royale de musique à Londres. Sa fille fut admise en 1824 dans la classe de piano d’Ignaz Moscheles, illustre pianiste tchèque, né à Prague en 1794, mort à Leipzig en 1870, et dans la classe de chant de Henry Bishop. Elle quitta l’Académie royale de musique en 1831 et débuta à Londres comme cantatrice la même année. Peu de temps après son premier concert, elle épousa son professeur de chant qui venait de perdre sa première épouse. Ils eurent trois enfants, Rose, née en 1833 et les jumeaux Johanna Louise et Augustus Henry, nés en 1837.

Anna Rivière Bishop se produisit aux festivals dans les grandes et petites villes du Royaume Uni et chanta au cours des cérémonies d’intronisation de la reine Victoria. En 1839, elle fit une grande tournée avec Bochsa, qui orienta son répertoire plutôt classique et d’oratorios vers l’opéra italien et débuta comme cantatrice d’opéra à Dublin avant de se produire en Écosse, à Édimbourg, et de quitter la Grande Bretagne avec Bochsa.

Au cours de sa longue carrière, Anna Rivière Bishop chanta dans les opéras de Hambourg, Copenhague, Stockholm, Uppsala, Saint Pétersbourg, Moscou (en russe Alice dans Robert le diable de Meyerbeer ! Après le spectacle douze comtesses de toutes les Russies lui offrirent un bracelet serti de douze précieux joyaux), Nijni Novgorod (actuellement Gorki), Kazan (où elle chanta en tatar !), Vienne, Budapest, Londres (Maid of Artois de compositeur irlandais Michael William Balfe), Dublin, New York (première américaine de Martha de Flotow, rejoué dix fois à Philadelphie par sa propre compagnie d’opéra en 1852), Boston, San Francisco, La Nouvelle Orléans, La Havane… Dans son Volume 29, la revue new-yorkaise The Musical World annonça en 1851 un engagement d’Anna Bishop à Paris (?)

Son répertoire engloba 24 opéras étudiés et appris avec Bochsa. À Naples, elle chanta 327 fois dirigée expertement par l’élu de son cœur qui était autodidacte en direction d’orchestre !

Elle se sépara pendant quelques mois de Bochsa pour honorer ses engagements en Angleterre où elle eut moins de succès que sur le continent, mais attira les foules. Ils se retrouvèrent à Dublin, où elle eut un contrat de six mois et où Bochsa l’attendait, avant de partir avec lui pour les États Unis d’Amérique.

Après la mort de Bochsa en 1856, Anna Rivière Bishop chanta au Chili, en Argentine et au Brésil. Curieusement, ses premiers spectacles sans Bochsa firent moins d’impact dans ces pays !

En 1857, elle épousa son nouvel admirateur et adorateur, le diamantaire new-yorkais d’ascendance allemande Martin Schultz (1823-1893) qui avait treize ans de moins qu’elle, passa avec lui une année en Angleterre, chanta au fameux et immense Crystal Palace à Londres et eut un succès retentissant. Elle reprit ses tours du monde avec son nouvel époux, chanta au Mexique, en Californie, aux Îles Hawaii. Ils embarquèrent à Honolulu à destination de Hong Kong, leur bateau chavira et elle perdit ses bijoux et sa garderobe d’une valeur inestimable. Cela ne l’empêcha pas de chanter à Guam, à Manille, à Hong Kong, à Singapour, à Calcutta et dans les autres grandes villes d’Inde et de Ceylan, de nouveau en Australie où elle ne fut pas oubliée. Elle retourna avec Martin Schultz à New York, chanta dans l’immense tabernacle mormon à Salt Lake City dans l’Utah et en Californie.

Après la Californie, l’impavide diva fit sa troisième tournée triomphale en Australie.

Les concerts en Afrique du Sud, à Cape Town, Kimberley et à Port Elizabeth précédèrent son récital à Madère.

Le couple retourna à New York en passant par Londres où Madame Bishop chanta devant 6000 auditeurs à Surrey Gardens. La critique anglaise parla de son énergie, de sa sensibilité et de son expressivité puissante et tragique.

Madame Bishop perdit son fils Augustus Henry qui vivait avec sa mère et son parâtre dans leur hôtel particulier à Manhattan, donna son dernier concert à New York le 20 avril 1883 avec le célèbre orchestre à vent Gilmore’s Band, fondé en 1858 à Boston par le compositeur et chef d’orchestre irlandais Patrick Sarsfield Gilmore, fut frappée d’apoplexie et mourut le18 mars 1884 à New York. Ils furent enterrés au cimetière luthérien St. Paul à Red Hook, lieu de naissance de Martin Schultz, dans Dutchess County de l’état de New York.

Sous sa rubrique quotidienne  "Obituaires", le journal The New York Times titra Anna Bishop Schultz ; la cantatrice qui se produisait en public pendant quarante-sept ans et qui était connue dans le monde entier – Madame Anna Bishop Schultz, dont la réputation était répandue dans tous les pays du monde civilisé et dans une grande partie du monde sous-développé, qui voyageait beaucoup plus que les autres artistes de notre temps, est décédée dans la résidence de son mari Martin Schultz, située au 1443 Park-avenue (sic), mardi dernier dans la soirée.

On peut ajouter cent-vingt-sept ans après que la constatation du journaliste du The New York Times est toujours actuelle. Anna Bishop et Nicolas Bochsa demeurent les plus grands apôtres de la musique de tous les temps et de toutes les époques. Leurs sermons furent entendus et applaudis de Guadalajara à Sydney, de Cape Town à Stockholm, par la noblesse et la bourgeoisie, par les citadins et les villageois, tous convertis à la foi musicale avec le même enthousiasme, avec la même ferveur.

Le 27 janvier 1893, le même journal titra avec le point d’interrogation : Le mari d’Anna Bishop ? Oisif et vieux Martin Schultz est mort du typhus

Un homme âgé nommé Martin Schultz mort de la fièvre typhoïde mercredi dernier à North Brother Island, est peut-être le mari de la fameuse cantatrice Anna Bishop.

L’auteur de cet article paru dans The New York Times prétend que Schultz, âgé de 70 ans, était un clochard désœuvré qui préférait vivre dans les taudis et dans les rues. Dans sa jeunesse, Schultz était homme d’affaires à New York, ensuite il est parti pour la Californie pendant la fièvre d’or de 1849. Il acquit la fortune et entreprit le commerce de porcelaine. Il n’avait pas de chance dans ce commerce et il a décidé de se rendre en Australie pour créer une nouvelle entreprise.

Toujours selon l’auteur de cet article romancé et fantaisiste, Schultz aurait rencontré sur le bateau Anna Bishop et Nicolas Bochsa en 1855. Madame Bishop aurait eu un coup de foudre pour cet homme qui avait treize ans de moins qu’elle et l’aurait engagé comme imprésario. Après la mort de Bochsa et de son mari légitime Henry Bishop, elle l’a épousé et elle lui a confié la gérance de sa fortune. Il a dilapidé tout son argent et a eu du mal à payer son enterrement.

Ces assertions frivoles sont certainement sans fondement. Schultz n’était pas un écornifleur. Schultz a renouvelé la collection de diamants et d’autres pierres précieuses que sa femme avait perdues dans le naufrage du bateau. D’après le même journal, Schultz avait le sobriquet Baron et l’on appelait aussi Prince de bonne compagnie. Madame Bishop est morte dans l’hôtel particulier de Schultz qu’il possédait avant son prétendu départ pour l’Australie en 1855. Cet hôtel particulier, sis sur la prestigieuse Park Avenue à New York, valait une fortune. S’il l’avait vendu, il n’aurait pas vécu dans « les taudis et dans la rue ». Happé par un tramway à chevaux, Schultz a eu une fracture de l’épaule. Transporté à l’hôpital, il a présenté des symptômes de fièvre typhoïde et a été mis en quarantaine à North Brother Island où il est mort. Personne n’a demandé le permis de l’enterrer. L’hôpital a «disposé» de sa dépouille mortelle !

Il semblerait qu’Anna Rivière Bishop-Schultz eût été naturalisée aux États Unis d’Amérique. Sa biographie avec les détails précités figure dans la section Notable American Women dans Biographical Dictionary de Edward T. James & Janet Wilson James, publié par Harvard University Press.

* *

L’émail du nielle ornant les cordes d’or de la lyre magique de Bochsa scelle toutes les lettres de noblesse qu’il a rendues à ce très vieil instrument. Sa vraie grandeur gît dans ses interprétations, surtout dans ses improvisations inspirées par son imagination féconde et son intuition, qui mettaient en valeur sa virtuosité éblouissante, sa musicalité raffinée, sa richesse émotionnelle et cette flamme lyrique, si bien formulée par le critique américain précité, qui charmait et séduisait le public en créant des pages moirées et saisissantes d’émouvante musique intuitive, certes éphémère, mais marquante, riche en abstraits apophtegmes sonores, spontanés et inimitables.

Le cercle vertueux de l’immense opus de Bochsa matérialisé par l’écriture reflète plutôt ses impressions subliminales provenant des idées et des préceptes de son père Karl de Bochsa, concernant surtout la forme et la technique d’écriture limpide et ingénieuse, et de nombreux compositeurs qu’il avait interprétés ou admirés (Haendel, Franz Beck, John Field, Mozart, Weber, Cherubini, Spontini, Rossini, Isouard, Meyerbeer, Paër, Bellini, Rossini, Donizetti, Flotow), exprimées dans un idiome sonore correct, mais conventionnel, figé dans la métrique rigoureusement classique voilant une certaine vivacité d’esprit incontestable, mais sans effusions poétiques ni accents dramatiques, mirant la légèreté et l’accessibilité à l’audience et n’ayant pas ce poids spécifique garantissant l’immunité aux érosions du temps.

Voya Toncitch,
Malte, Paris, août 2011

 

Notes

1. Issu d’une très vieille famille noble originaire de Vratislav, ville portant le nom du duc bohémien du dixième siècle, renommée Breslau par l’occupant allemand, actuellement Wroclaw, chef lieu de la Basse Silésie polonaise, Karl de Bochsa, naquit en 1760 dans un château aux alentours de la ville de Zamberk, appelée, d’après certaines sources Senftenberg par les Allemands ou par les Tchèques germanophiles, bien qu’une ville dans le Brandebourg méridional fondée au treizième siècle et une agglomération dans la Basse Autriche portent le même nom et soient jumelées avec Zamberk, dans la Bohème orientale, et décéda à Paris en 1821. Étonnamment, ni ville de Zamberk, ni son Musée municipal ne possèdent absolument aucun document concernant la famille Bochsa. D’après les Tchèques que nous avons contactés, le nom Bochsa n’est pas tchèque et il n’y a pas d’abonnés portant ce nom dans les annuaires téléphoniques tchèques. Notons aussi que Madame Bishop et Nicolas Bochsa, qui avaient visité pratiquement toutes les capitales européennes, ne se produisirent pas à Prague, métropole musicale aussi importante que Vienne et pépinière de musiciens d’orchestres européens et américains à cette époque, que les compositions des Bochsa père et fils ne sont point connues du public tchèque, ou qu’elles furent intentionnellement ignorées de leur vivant (?), que la raison d’expatriation de Karl de Bochsa vers 1780 ne sera jamais élucidée, que la source de son éducation musicale, riche et versatile, demeure une énigme, ainsi que son engagement comme chef de la musique du régiment du Hainaut en garnison à Montmédy d’abord et de la Musique de la Garde nationale à Bar-le-Duc, devenue chef lieu du département de la Meuse après la Révolution. Karl de Bochsa renonça à son titre nobiliaire après la Révolution de 1789, après avoir épousé la fille d’un hobereau mosellan en 1786. Ce titre, qui ne fut peut-être pas transmissible à la progéniture et fut omis par l’administration française lors de la procédure de naturalisation, fut vérifié par la famille de la première épouse de Nicolas Bochsa et contesté par les compositeurs lésés par Nicolas Bochsa avant 1817. Cependant, on peut constater que Nicolas Bochsa n’insista point sur ses origines nobles après avoir quitté Paris définitivement et irrévocablement.

Karl de Bochsa laissa plusieurs compositions, dont les Trois Quatuors pour Clarinette, Violon, Alto et Basse, composés à Paris et dédiées à Mr. Simonard de la Roche Chez Janet Libraire et Md. De Musique Rue Saint Jacques N°59 – Il tient un assortiment général de Cordes des meilleures fabriques de Naples (sic).

Le Quatuor numéro 3 contient trois mouvements : le premier mouvement (Allegro, Andante, Poco Adagio con Variatione) ; le deuxième mouvement (Allegro non tropo con expressione) ; le troisième mouvement (Allegro Spiritoso, Adagio cantabile, Rondo Moderato contenant un passage de fioritures ad libitum). L’œuvre, techniquement difficile surtout en ce qui concerne la clarinette et l’alto, présente une belle facture scripturale ne visant pas la profondeur et ne manquant pas de verve.

Après avoir ouvert sa propre boutique de musique, il publia chez "Charles Bochsa, Père, Auteur Editeur de Musique et Md. d’Instruments Rue Vivienne, N° 25, près le passage Feydeau" Trois nocturnes (tirés de l’œuvre 24 de M. Bochsa père, arrangés pour Flûte, Violon, Alto et Basse par Tulon, Première flûte de S. M. l’Empereur et Roi et de l’Académie Impériale de Musique (sic) – Le premier Nocturne englobe une Introductione (sic) Andante (plutôt gai et vivace) précédant un Aria et 6 variations dans le même esprit, ne justifiant pas le titre inspiré par John Field, mais n’ayant pas la sensibilité de Field. Le deuxième Nocturne englobe aussi une Introductione (sic) Andante sostenuto assez jovial, précédant un bref Aria (dolce) et 7 variations assez lassantes et ne correspondant pas toujours au titre. Le troisième Nocturne Tempo di minuetto moderato enchaîne en Aria dans les mêmes métriques et 8 variations, dont la cinquième présente des pirouettes rythmiques ; la septième variation et un exercice technique et une rude épreuve pour le flûtiste. Donc, avant Chopin, les Bochsa adoptèrent le nocturne, genre émancipé par John Field (1782-1837).

Ouverture Militaire pour deux Clarinettes, deux Haubois (sic) ou Clarinette, deux Flûtes, deux Cors en Fa, deux Bassons, Trompette, Serpent, Trombonne (sic) et Grosse Caisse, Œuvre 29, publiée par l’auteur, est conçue dans l’esprit militaire et présentée dans une métrique rigoureusement militaire avec beaucoup d’allitérations de notes peu animées.

Parmi les œuvres ressuscitées de Karl Bochsa figurent Sonates pour clavier avec clarinette et violon obligato, Duos pour deux clarinettes et, surtout, ses 3 Sonates op. 52 pour clarinette et piano, écrites pour les descendants de grands clarinettistes français Jacques Bouffil (1783-1868), Pedro Étienne Solère (1753-1817) et Michel Yost (1757-1786).

Bochsa père publia aussi ses propres arrangements : Couplet du Prince de Catane Accompagnement de Lyre ou Guitare par Bochsa père – Paroles de Mr. Castel. Musique de Nicolo de Malte. A Paris, Chez Bochsa père (sic) -. Couplet du français (sic) à Venise – Paroles de Mr. Justin – Musique de Nicolo Avec Accompagnement de Lyre ou Guitare par Bochsa père -, Rondeau du français (sic) à Venise – Parole de Mr. Justin. Musique de Nicolo avec Accompagnement de Lyre ou de Guitare par Bochsa père -, ainsi que Couplet de La lettre de Change de Bochsa fils – Paroles de Mr. Planard, Chez Ch. Bochsa père Marchand de Musique et d’instrument Rue Vivienne N°19 (sic). La banalité du texte d’Eugène de Planard (1783-1853) qui fut aussi librettiste de Hérold, d’Auber… est inévitablement répercutée sur la musique de Bochsa :

Un homme aura sa femme jolie
Et l’aimera de bien bon cœur
L’appellera sa chère amie
Et fera tout pour son bonheur
Et fera tout pour son bonheur
Mais près d’un objet aimable
Monsieur n’en est pas moins galant
Il va son train en se disant
De quoi donc puis-je être blamable (sic)
De quoi donc puis-je être blamable (sic)
Ma femme n’est pas la (sic) quel mal lui fait cela quel mal lui fait cela
Ma femme n’est pas là voila, voila ces messieurs là
Et ce sera toujours comme ça.

(Il est bizarre que Bochsa père ait publié les œuvres de Nicolo Isouard, qui avait assigné en justice son fils à la même époque, vers 1816. La condamnation de Nicolas Bochsa par le tribunal français entraîna la cessation d’activités publiques de son père et précipita sa disparition à l’âge de 60 ans. Mais, les affaires sont des affaires.)

2. Franz Beck, né à Mannheim le 20 février 1734, mort à Bordeaux le 31 décembre 1809, étudia la contrebasse, le violon, l’orgue et la composition dans sa ville natale, ensuite il se perfectionna avec Baldassare Galuppi (1706-1784) en Italie, joua dans les orchestres de Venise et de Naples, déménagea en France, se produisit et introduisit sa musique d’abord à Marseille, ensuite à Bordeaux où il fut très apprécié comme compositeur, chef d’orchestre, organiste et pédagogue. Il resta à Bordeaux jusqu’à la fin de ses jours. Beck laissa 24 symphonies écrites dans le style poli et rhétorique de la fameuse école de Mannheim, 3 opéras, des sonates pour piano, mais ses œuvres ne se maintinrent pas.

3. Charles Simon Catel, né à l’Aigle dans l’Orne en 1773, mort à Paris en 1830, co-fondateur et professeur du Conservatoire de Paris, fécond compositeur et théoricien, membre de l’Institut, eut dans sa classe Albert-Auguste Androt (1781-1804), premier prix de Rome de musique instauré en 1803.

4. Étienne Nicolas Méhul, né à Givet dans les Ardennes en 1763, mort à Paris en 1817, fut victime d’une machination de Bochsa et l’assigna en justice. Nicolas Isouard, François-Adrien Boïeldieu, Henri-Montan Berton portèrent plaintes pour usage de faux et usurpation de signature à la gendarmerie contre Bochsa et contestèrent son titre nobiliaire.

5. François Joseph Naderman (1781-1835), harpiste de l’orchestre de l'Opéra de Paris et de la Garde royale, nommé professeur au Conservatoire de Paris en 1825, auteur d’une Méthode de harpe, fils de Jean-Henri Naderman, facteur de harpe à la clef d’or et éditeur. Ce dernier publia les œuvres d’Albert-Auguste Androt, notamment ses quatuors et sa cantate Alcyone.

6. Marie Martin Marcel vicomte de Marin, dit Marcel de Marin, né à Saint Jean de Luz en 1769, mort à Paris en 1861, est considéré comme fondateur de l’école française de harpe dans la lignée spirituelle de Jean-Baptiste Krumpholtz (1724-1790), collaborateur de Naderman à Paris et de Sébastien Erard à Metz, inventeur de piano et de harpe à pédales, «modernes». Marcel de Marin familiarisa Bochsa avec la harpe d’Erard. Il fut professeur de Théodore Labarre (1805-1870), prix de Rome en 1823, qui vivait à Londres (et travaillait avec Bochsa pendant un certain temps) jusqu’à sa nomination au Conservatoire de Paris en 1867. Théodore Labarre fut aussi membre de l’orchestre privé de Napoléon III.

7. Marie Josèphe Rose Tascher de la Pagerie, devenue Joséphine de Beauharnais (1763-1814), fut la première épouse de Napoléon et la première impératrice de France.

8. Frère de Madame de Genlis, le marquis Ducrest (1747-1824) fut impliqué dans la restauration à but lucratif du Palais royal qui appartenait au duc de Chartres. Sa sœur Stéphanie Félicitée Ducrest de Saint Aubin, comtesse de Genlis, dite Madame de Genlis (1746-1830) fut harpiste et femme de lettres, auteure de pertinents ouvrages de caractère éducatif, admirée par Sainte-Beuve. Elle fut partisane de la Révolution de 1789, bien que son mari, le marquis de Sillery eût été guillotiné en 1792. Néanmoins, Madame de Genlis fut obligée de s’exiler après la chute des Girondins, en Suisse d’abord, ensuite à Berlin. Frédéric Guillaume de Prusse l’expulsa de Berlin à cause de ses sympathies révolutionnaires et elle se rendit à Hambourg. Après le 18 brumaire 1799, elle put rentrer en France et fut bien accueillie par Napoléon Bonaparte qui lui accorda une rente annuelle. Sa rente fut supprimée par Louis XVIII. Madame de Genlis écrivit une Méthode de harpe que Bochsa n’ignora pas. Ses œuvres littéraires reflètent l’influence et sa grande admiration pour Madame de Staël.

9. Elias Parish Alvars, né dans une petite ville de Devonshire le 28 février 1808, fut initié à la musique par son père, organiste, professeur de chant et libraire. À l’âge de 14 ans, il devint élève de Bochsa et étudia avec lui pendant huit ans. Sa brillante et relativement brève carrière internationale se déroula en Allemagne, en Russie, dans les pays scandinaves, en Turquie, en Hongrie, en Suisse, en Italie, en Bohème, en France et surtout en Autriche. Il demeura six années consécutives à Vienne et y mourut d’une mauvaise grippe le 25 janvier 1849. Alvars impressionna Franz Liszt qui parla de ses compositions dans la revue musicale allemande Neue Zeitrischft für Musik en 1842 et donna une amusante description de l’aspect physique du géant anglais. Hector Berlioz entendit Alvars à Dresde en 1843 et le désigna le prodigieux harpiste anglais, le Liszt de la harpe dans ses Mémoires publiés en 1903. Signalons que ce grand harpiste ne fut pas admis à l’Académie royale de musique. Bochsa en fut stupéfait. Après avoir copieusement complimenté les jurés, avec paroles et gestes, Bochsa le prit sous son aile, lui trouva un riche tuteur, travailla avec le jeune prodige pendant huit ans et en fit un remarquable concertiste international dont le nom demeure dans l’histoire de la harpe.

10. Sir George Thomas Smart (1776-1967), fils d’un marchand de musique, fut compositeur, chef d’orchestre, organisateur de festivals et d’autres manifestations musicales au Royaume Uni.

11. Fils d’un horloger et passementier, Henry Rowley Bishop naquit à Londres le 18 novembre 1786, quitta l’école très jeune et commença à travailler dans une maison d’éditions musicales, prit des leçons privées d’harmonie et écrivit la musique de scène pour une pièce de théâtre à l’âge de 18 ans. L’ascension professionnelle de cet autodidacte fut fascinante et étonnante et sa production très abondante. Il flatta le goût du public de l’époque victorienne, devint très populaire au Royaume Uni, enseigna aux universités d’Edimbourg et d’Oxford et à l’Académie royale de musique à Londres. Il fut le premier musicien ennobli par la reine Victoria en 1842 qui lui concéda le titre nobiliaire de baronnet. Son étoile commença à pâlir, il tomba malade et fut emporté par une maladie incurable le 30 avril 1855. D’après certaines sources, il mourut pauvre et son immense opus populacier fut vite oublié, exceptée sa chanson Home, sweet home sur les vers du poète américain John Howard Payne, exportée en Amérique par Madame Bishop qui la chanta en concerts accompagnée au piano ou à la harpe par Bochsa(!) (et toujours chantée par les écoliers anglais). On ne sait pas s’il s’occupa lui-même de ses filles qu’il avait eues avec Anna Rivière Bishop. On sait seulement qu’elle récupéra son fils Augustus et l’emmena à New York en 1857, où il décéda avant sa mère.

12. NDLR : Bochsa, après avoir épousé le 5 septembre 1812 à Paris Georgette Ducrest (née le 27 novembre 1789 à Londres, décédée le 24 décembre 1882 à Bordeaux, fille de Charles-Louis et de Marie-Georgette Parizot) avait en effet épousé, sans être encore divorcé, Amy Dubouchet, sœur d'Harriette Dubouchet, dite Wilson (1786-1845), poétesse, mémorialiste et célèbre courtisane, qui devint notamment la maîtresse de William Craven, 1er comte de Craven, d'Arthur Wellesley, 1er duc de Wellington (vainqueur de Waterloo en 1815) et du Prince de Galles. Elles étaient filles de John-James Dubouchet, originaire de Suisse, et d'Amélia Cook. Parmi les deux enfants issus de son 1er mariage, Coralie (Marie-Georgette-Caroline, née le 7 décembre 1814 à Paris) devint Mme Armingaud.

13. Sir Stephen Hale Alonzo Marsh, né en 1805 à Londres, mort en 1888 à San Francisco, fut élève de Bochsa à Londres. Il émigra en Australie en 1842. Fétis cite les opinions assez impertinentes de Marsch sur son professeur, exprimées dans une revue musicale, mais ne dévoile pas son nom.

 


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