René de Castéra

un compositeur basco-landais au cœur de la musique française


René de Castéra
René de Castéra en 1912, crayon
( collection particulière )

Né à Dax le 3 avril 1873, René d’Avezac de Castéra était le troisième fils du magistrat Amand d’Avezac de Castéra (descendant par sa mère du peintre lillois Arnould de Vuez) et de sa femme Léonie, fille du Sénateur des Landes Charles de Corta. Les trois fils : Carlos, Gaston et René, reçurent de leurs parents une éducation où les Arts occupaient une large place ; pour Carlos et Gaston, ce fut la peinture ; pour René, la musique…

Après des études au Collège de Dax, remarqué par le pianiste virtuose Francis Planté, René fut, sur la recommandation de ce dernier, admis au Conservatoire de Paris en 1891, à l’âge de 18 ans, où il devint l’élève d’Edouard Risler, tandis que son frère Gaston entrait à l’Ecole des Beaux-Arts.

Réservant leur nom d’Avezac pour les relations familiales et régionales, les trois frères résolurent de se faire appeler Castéra dans les milieux artistiques et parisiens…

Comme son frère aîné Carlos, René était appelé à gérer les propriétés familiales aussi s’inscrivit-il en 1894 à l’Ecole d’Agriculture de Grignon, à l’issue d’une année de service militaire.

En 1892, René de Castéra avait été enthousiasmé par les activités des Chanteurs de Saint-Gervais que dirigeait Charles Bordes. Aussi, lorsque ce dernier fonda l’association de la Schola Cantorum deux ans plus tard avec pour but de développer la musique ancienne et religieuse, il devint membre de cette association. Bientôt, en 1896, Bordes aidé de Vincent d’Indy et l’organiste Alexandre Guilmant, transforma cette association en une véritable école de musique dont il confia la direction à son ami d’Indy, comme lui membre de la " Bande à Franck ". Ayant remarqué René de Castéra, Charles Bordes l’invita à faire partie de la toute première promotion de ce qui allait devenir la plus prestigieuse Ecole de musique de ce temps.

Classe de composition à la Schola Cantorum
La classe de composition de Vincent d'Indy à la Schola Cantorum. Parmi les élèves : Blanche Selva (assise), René de Castéra (débout, 4ème en partant de la gauche) et Vincent d'Indy au piano
( collection particulière )

En 1897, Bordes emmena ses futurs élèves à Solesmes pour un stage de chant grégorien et de musique religieuse, socle de l’enseignement de la Schola. La même année, René de Castéra effectua, comme tous les " bons wagnériens ", son " pèlerinage " initiatique à Bayreuth, pendant lequel il partagea des moments d’intense émotion avec Alfred Cortot.

La première promotion de la Schola Cantorum comprenait neuf élèves, tous d’excellent niveau, sélectionnés et recrutés par Charles Bordes. Parmi eux se trouvait Déodat de Séverac avec lequel s’établit aussitôt une très profonde amitié…

L’enseignement de la Schola avait été élaboré par Vincent d’Indy, avec toute la rigueur et l’exigence qu’on doit fort justement lui reconnaître : chaque élève devait savoir chanter – en particulier le grégorien – et jouer de plusieurs instruments (piano, orgue, instrument à cordes ou à vent) ; René choisit bien entendu le piano et l’orgue, ainsi que le violon, la harpe… Outre l’interprétation et la composition, les élèves devaient aussi savoir diriger des chœurs ou un orchestre…

Les cours étaient dispensés par Charles Bordes pour les études d’ensemble vocal, d’expression et de rythme ; Amédée Gastoué pour le chant grégorien ; Alexandre Guilmant pour l’orgue ; Fernand de la Tombelle pour l’harmonie ; Vincent d’Indy pour le contrepoint et la composition.

Fin 1898, le célèbre pianiste et compositeur catalan Isaac Albéniz fut chargé par Vincent d’Indy d’un cours de piano supérieur, dont les meilleurs élèves ont été Déodat de Séverac et René de Castéra… Entre René, le jeune élève réservé et studieux, et son maître Albéniz, exigeant certes, mais aussi gai, démonstratif, exubérant parfois, s’instaura également une amitié sincère, qui se renforça au cours des années.

En 1899, une jeune et talentueuse pianiste de 15 ans, Blanche Selva, remarquée par d’Indy, entra à son tour à la Schola Cantorum et le Maître lui confiaun cours de piano : partageant expériences et émotions, Selva constitua avec René et Carlos (qui apportait sa collaboration à la Schola pour l’élaboration de programmes, l’organisation de concerts, etc.) un trio qui se transformait souvent en quatuor lorsque leur ami commun Déodat s’y joignait.

Castéra et Selva
Blanche Selva et son "ange gardien" René de Castéra,
par Charles Léandre
( collection particulière )
René de Castéra "tourneur de pages" de Maurice Ravel
et Gustave Samazeuilh
( collection particulière )

Blanche Selva et René de Castéra, par Charles Léandre "à René de Castéra, en souvenir des services à la Schola C."
( collection particulière )

Le dimanche après-midi, Blanche tenait dans l’appartement qu’elle partageait avec ses parents rue de Varenne, un véritable salon de musique où se réunissaient Albéniz, Joseph Canteloube, Carlos et René de Castéra, Pierre Coindreau, d’Indy, Albéric Magnard, Paul Poujaud, Albert Roussel, Séverac...

Certains lundis, René et Carlos invitaient les mêmes, ainsi que Willy et Colette dans leur appartement de la rue d’Assas : Maurice Ravel ne dédaignait pas de s’y rendre.

Réunion à Angoumé
Réunion à Angoumé, 9 août 1912. De gauche à droite: Vincent d'Indy, Blanche Selva, René de Castéra (en arrière), Marthe Ducourau-Petit, Léonie de Castéra, Carlos Petit
( collection particulière )

L’été, c’était dans la maison familiale des d’Avezac de Castéra, dans les Landes, que se retrouvaient successivement la plupart des amis, musiciens, peintres, poètes : Selva s’y rendait presque tous les ans, Albéniz, Maurice Denis, Paul-Jean Toulet y vinrent souvent, ainsi que d’Indy, Canteloube ou Roussel, et l’on " faisait de la musique " sur le fameux Steinway de René que celui-ci avait choisi en compagnie de son " ex-professeur et bon ami " Isaac Albéniz. A partir de 1905, ce furent aussi les longues promenades et les voyages à travers le Pays-Basque et l’Espagne dans la de Dion-Bouton, en compagnie de Selva et de Séverac.

Fréquentant les salles de concerts et les salons musicaux, René de Castéra se mêlait à tous les courants musicaux, rencontrait et fréquentait la plupart des musiciens de son temps : outre ceux déjà cités, Ermend Bonnal, Pierre de Bréville, Ernest Chausson, Claude Debussy, Paul Dukas, Gabriel Fauré, Paul Le Flem, Marcel Labey, Guy de Lioncourt, Gustave Samazeuilh…

Après avoir servi quelque temps de " nègre " pour la Lettre de l’Ouvreuse de Willy, René de Castéra se vit chargé de la critique musicale de la revue L’Occident ; il rédigea également des articles pour La Tribune de Saint-Gervais et Les Tablettes de la Schola.

En compagnie de Charles Bordes, René de Castéra participa aux Assises régionales de Musique religieuse à Montpellier, Clermont-Ferrand, Bruges et, lorsque Bordes, submergé, débordé, épuisé par ses multiples activités dut prendre du repos, c’est à René de Castéra qu’échut la responsabilité de secrétaire de la Schola Cantorum : cette fonction purement bénévole mais extrêmement prenante, lui offrit l’occasion de correspondre avec la plupart des musiciens de France, de Belgique (Mathieu Crickboom, Joseph Jongen, Eugène Ysaÿe…), d’Espagne (Enrique Granados, Felipe Pedrell…).

En 1902, sous l’impulsion de Bordes, René de Castéra fonda (et anima en qualité de président jusqu’en 1919) une société d’Edition Mutuelle, pour permettre à de nombreux compositeurs de publier leurs œuvres dans les conditions les plus économiques : Déodat de Séverac confia plusieurs de ses partitions à la Mutuelle, et si René de Castéra ne s’en était pas lui-même occupé, il n’est pas certain que les cahiers d’Ibéria d’Albéniz eussent parus du vivant du compositeur. L’Edition Mutuelle édita également des œuvres d’Ermend Bonnal, de Charles Bordes, Pierre de Bréville, Joseph Canteloube, Jean Cras, Paul Dukas, Paul Le Flem, Guy de Lioncourt, du Prince Edmond de Polignac, de Louis de Serres, Charles Tournemire, Joaquiń Turina… Avec la collaboration de Blanche Selva, René assurait la correction des épreuves de gravure des partitions avant qu’elles ne partent à l’impression.

Angoumé
Maison familiale de la famille d'Avezac de Castéra à Angoumé, dans les Landes
( collection particulière )

La plupart des œuvres de René de Castéra, œuvres élégantes tout imprégné des Landes et du Pays Basque ont été composées au cours des périodes de vacances passées dans la demeure familiale d’Angoumé dans le département des Landes : la Serenata pour piano, une Sonate pour violon et piano, un Trio pour violon, violoncelle et piano, un Concert pour piano, violoncelle, flûte et clarinette, une Sicilienne pour violoncelle et orchestre transcrite pour violoncelle et piano, un poème symphonique, Jour de fête au Pays Basque, et son chef d’œuvre Nausicaa, ballet-pantomime avec chœurs dont la création à l’Opéra-Comique en 1914 se trouva empêchée par la guerre… ainsi que des mélodies sur des poèmes de Catulle Mendès, Jean Moréas, André Rivoire, Toulet, Verlaine…, l’harmonisation de chansons et chants populaires landais ou béarnais, de la musique religieuse pour voix ou orgue.

De nombreuses œuvres furent créées à la Libre Esthétique à Bruxelles, la plupart par Blanche Selva, et données à la Société Nationale de Musique à Paris.

C’est ainsi qu’en 1912 sa Sonate pour violon et piano a été donnée en première audition à Bruxelles en présence de la Reine des Belges Elisabeth, elle-même excellente violoniste : la Souveraine félicita René de Castéra pour la qualité de son œuvre.

La même année, lorsque son ami le peintre Maurice Denis se vit confier la décoration du plafond du Théâtre des Champs-Elysées, il le représenta dans le médaillon de La Sonate, tournant modestement les pages de la partition qu’interprétait Blanche Selva : en effet, en dépit de son grand talent de pianiste, René de Castéra accompagnait fréquemment Selva pour se convertir en " derviche " tourneur de pages.

En 1908, René de Castéra et son frère Carlos accompagnèrent d’Indy et Selva pour une tournée de concerts en Russie… Mais cette année-là a surtout été marquée par son mariage avec Claire L’Hopital, charmante et ravissante jeune fille qu’il avait remarquée dans un salon musical, et pour laquelle il composa sa Serenata

Lorsque la santé d’Albéniz l'obligea au repos sous un climat favorable ; les frères Castéra lui conseillèrent Cambo-les-Bains, au Pays Basque français : c’est là que le compositeur mourut le 18 mai 1909, deux mois à peine avant la naissance du premier fils de René dont il devait être le parrain. La même année, la mort de Charles Bordes fit perdre à René un autre de ses plus précieux amis.

En 1914, malgré son âge (41 ans) et sa situation de famille (3 enfants), n’écoutant que son patriotisme, René de Castéra fit en sorte d’être incorporé avec " les hommes de sa terre " plutôt qu’avec ceux de son milieu social : dès le mois de décembre, il se trouvait dans les tranchées près d’Arras et participa à la bataille meurtrière de Notre-Dame-de-Lorette. Versé plus tard dans un service automobile, il ne retrouva la vie civile qu’après la fin de la guerre.

Après la mort de sa mère, Léonie d’Avezac, en 1919, et à la suite de soucis financiers, René de Castéra se replia dans les Landes. Son cinquième enfant naquit en 1920 : à cette occasion, Maurice Denis lui composa un Portrait de famille qui se trouve maintenant dans la collection du Musée du Prieuré-Maurice Denis à Saint-Germain-en-Laye.

En 1921, René perdit, en la personne de Déodat de Séverac qui mourut pratiquement dans les bras de Carlos de Castéra, le plus ancien de ses condisciples…

René de Castéra participait depuis le début du siècle aux activités de la Schola de Saint-Jean-de-Luz puis de la Société Charles Bordes animée par Marthe Ducourau-Petit et dont il était vice-président : il y reprit vaillamment son " service ".

A Hossegor, et à Capbreton où il posséda une villa, René de Castéra se mêlait activement aux animations artistiques et musicales de la Société des Amis du Lac d’Hossegor, en compagnie de ses amis Alexis Rouart et Jacques Lerolle, de Francis Planté, d’Aymé Kunc, et auprès de Maxime Leroy qui en était le principal animateur : Maurice Ravel y donna l’une des premières auditions de sa Sonate pour violon et piano, tandis que René de Castéra lui tourna les pages lors d’une séance de piano à quatre mains avec Gustave Samazeuilh…

A Bayonne, il dirigea des concerts dans le cadre de la Société des Amis de la Musique ou de l’Association des concerts Rameau qu’animait son ami Joseph-Ermend Bonnal : il y dirigea notamment, en présence de d’Indy et de Roussel, des suites d’orchestre de son Nausicaa.

A Dax, il fonda la Société des Amis de la Musique et des Belles-Lettres : avec un grand talent d’organisateur, il y ordonna de nombreux concerts et conférences où l’on put entendre notamment les pianistes André Soëtens et Marcel Ciampi, les violoncellistes Maurice Maréchal et André Navarra, les cantatrices Lina Falk et Fanny Malnory-Marseillac, les académiciens Claude Farrère et Joseph de Pesquidoux, les conférenciers Maurice Darne et Charles Oulmont… Seule la déclaration de la deuxième guerre mondiale interrompit les activités de la Société des Amis de la Musique et des Belles-Lettres.

C’est pendant cette guerre, en 1942, que mourut Blanche Selva avec laquelle s’était établi, depuis plus de quarante ans, une amitié indéfectible et féconde : " Cette semence d’art, d’une certaine manière, c’était vous plus que d’Indy même, qui la déposiez dans mon esprit " lui avait-elle écrit dès 1922. Selva fut aussi pour René la conseillère avisée, doublée d’un exigeant mentor : les compositions les plus représentatives de l’Œuvre de René de Castéra doivent beaucoup aux conseils de son amie, c’est pourquoi c’est à elle qu’il avait dédié son Concert pour piano, violoncelle, flûte et clarinette.

Après la guerre, René de Castéra poursuivit son activité de compositeur : en collaboration avec le poète landais Loÿs Labèque, il composa d’amusantes Rondes et Chansons landaises.

Dans les dernières années de sa vie, René de Castéra réharmonisa certaines de ses œuvres tels son Berouyno et Maüdit sio l’Amou, adaptés à 4 voix mixtes, aussitôt déposés à la Sacem (et dont l’accusé de réception ne parvint qu’après son décès !), et composa " sur commande " divers motets à la demande d’ecclésiastiques : certains manuscrits remis à leurs commanditaires ont disparu…

A l’automne 1955, à la suite d’une grippe, René de Castéra fut emporté par une crise cardiaque le 8 octobre, à l’âge de 82 ans, entouré de sa famille et de sa chère épouse…

Anne de Beaupuy
Claude Gay

 

A lire :

René de Castéra, un compositeur landais au cœur de la musique française
Anne de Beaupuy, Claude Gay, Damien Top
Prix " Gens de Gascogne et de Guyenne " 2004
Séguier, 496 pages
Peut être commandé à : Association René de Castéra, 194 route de Mées, 40990 Angoumé,
anne.de-beaupuy@wanadoo.fr

 


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