Aristide Cavaillé-Coll ou
itinéraire d'une entreprise à travers Paris
À Saint-Sulpice, les grandes orgues mythiques de Monsieur Cavaillé-Coll,
ou les liens financiers de proximité !
Le Grand orgue de l’église de La Madeleine
construit par Aristide Cavaillé-Coll
Généalogie
de la famille Cavaillé-Coll


Aristide CAVAILLÉ-COLL (1811-1899)
ou
itinéraire d'une entreprise à travers Paris

Aristide Cavaillé-Coll à l'âge de 83 ans environ
Aristide Cavaillé-Coll à l'âge de 83 ans environ
( héliographie Dujardin, photo BNF )

 

Aristide Cavaillé-Coll naît à Montpellier 3 février 1811 de Dominique Cavaillé-Coll et de Jeanne Autard et appartient à une dynastie d'artistes, gaillacois d'origine, en la personne de Jean-Pierre Cavaillé-Coll, modeste tisserand, fabricant de serge, étoffe en usage dans la région de Gaillac. En 1827, la famille s'installe à Toulouse où Dominique et ses deux fils, Vincent et Aristide, travaillent à la construction des orgues. En 1830, Aristide, qui effectue alors ses études de mathématiques, invente en collaboration avec son frère et son père, un instrument à clavier et à anches libres baptisé " poïkilorgue " ou orgue varié expressif, qui ne manque pas d'étonner le célèbre Rossini de passage à Toulouse, à la représentation de l'opéra Robert le Diable. Celui-ci les engage à venir à Paris où il se propose de leur être utile. L'aventure commence aux vacances de 1833. Le voyage s'organise et les trois Cavaillé munis de lettres d'introduction auprès de personnes éminentes découvrent la capitale et logent quelque temps 11, quai Voltaire. C'est au cours de ce voyage qu'ils rencontrent leur premier soutien amical en la personne de Prosper Faugère qui occupe tour à tour plusieurs fonctions officielles importantes. En effet, il débute sa carrière des Lettres en publiant en 1835: Vie et Bienfaits de La Rochefoucauld-Liancourt, et fonde la même année le Moniteur Religieux, lequel se fond bientôt avec le Conservateur de la Foi de l’Abbé Orsini. Cet homme influent est en 1839 chef du Secrétariat du ministère de l’Instruction Publique, sous l'autorité de Villemain, et après sa démission en 1840 il entre aux Affaires étrangères où il est directeur des archives de la chancellerie. Il restera, jusqu'à la fin, l'ami fidèle des joies et des peines et dans les moments difficiles de la vie, il est autorisé à siéger au rang des membres du conseil de famille.

Dans la capitale la tribu Cavaillé rencontre des membres de l'Ecole Polytechnique et de nombreux savants: le baron de Prony, Lacroix, Cagnard de Latour, Cherubini, Berton, etc...

Très vite le jeune Aristide se distingue de ses confrères par son ingéniosité et affirme ses dons pour la construction d'un instrument de grandes dimensions à la basilique de Saint-Denis, qu'il obtient sur concours en 1841. Dès lors des voies s'ouvrent à lui, il rencontre les savants de toutes les disciplines, les musiciens de premier plan. les personnalités de la haute société et s'affirme, jour après jour, comme un novateur qui appuie sa connaissance sur les enrichissements du passé, sur la longue tradition de la facture d'orgues. A l'Académie Royale des Beaux-Arts, à la Société d'Encouragement pour l’Industrie Nationale, à l'Académie des Sciences, il confirme sa compétence.

Les Cavaillé sont à la recherche d'un premier atelier qu'il trouvent au 14 rue Neuve-Saint-Georges. Cependant, une décision ministérielle du 10 avril 1835, signée Thiers, assigne à cette voie publique la dénomination de Notre-Dame-de-Lorette, de telle sorte que nos facteurs d'orgues occupent un temps le numéro 14 bis (même maison)...et peu après le numéro 42 (même maison) dès lors que cette voie prolongée débouche près du chevet de l'église du même nom, où Cavaillé construit un orgue neuf.

Hippolyte Blanc (1820-1897), marseillais d'origine, issu de familles qui commercent dans les huiles et dans les savons, observe depuis son logement situé en face au n° 37, l'activité fébrile de l'atelier. Il est venu à Paris pour ses études de Lettres puis de Droit dès lors qu'il a trouvé un remplaçant de la classe 1840, pour accomplir ses obligations militaires. Il entre ensuite à l'Administration des Cultes en qualité d'expéditionnaire..., à moins que ce ne soit Aristide Cavai1lé, lui-même, son voisin, qui le pousse vers cette voie professionnelle. Monsieur Blanc (sans doute M. Nègre... dans Courteline) effectue une brillante carrière de trente-neuf années à l'Administration des Cultes qui le mène de rédacteur en 1848, à chef de division en 1874, en passant par chef de bureau en 1854... année où il présente sa sœur, Adèle, au jeune et brillant Aristide Cavaillé-Coll pour l'épouser. Le cercle familial se complète par le mariage de Zénaïde Blanc avec son frère Vincent, veuf en 1850 et resté seul avec sa fille Berthe. Zénaïde agit en véritable mère adoptive de l'enfant qui épouse en 1867 l'harmoniste choisi par le maître : Gabriel Reinburg. Le mariage du " Patron " est célébré à l'ancienne église de la Trinité, le 4 février 1854, en présence notamment de Victor Hamille, chef immédiat d'Hippolyte Blanc qui note de lui en 1867: "il mérite l'avancement extraordinaire qu'il a reçu". Avocat du barreau de Douai, Victor Hamille entre dans l'Administration des cultes grâce à son oncle Martin du Nord, ministre des cultes, et qui en deviendra directeur sous l'Empire.

Le 12 août 1842, Hippolyte Blanc missionne Charles Simon (organiste du Cavaillé-Coll de Saint-Denis) pour " examiner l'état dans lequel se trouvent les orgues des cathédrales d'Aix, Angoulême, Digne, Montpe1lier, Nîmes, Poitiers, Tarbes, afin d'en assurer la restauration ". Tout au long de sa vie, celui qui est volontiers surnommé par les siens "Tonton Poli" veille en sage sur la manufacture Cavaillé-Coll. Il participe à une réputation déjà bien assise et, on peut l'observer, contribue à faire de son beau-frère le prestataire privilégié du gouvernement. "Tonton Poli" assoit sa propre réputation sur sa production littéraire, connaît Courteline, approche Merimée et Viollet-le-Duc.

L'atelier de la rue Notre-Dame-de-Lorette devenu trop étroit, Cavaillé-Coll trouve refuge en décembre 1842 dans un hôtel sis au 66 rue de La Rochefoucauld (aujourd'hui protégé au titre des monuments historiques). Cet immeuble est la propriété de la Comtesse Amelot de Chaillou, alliée à la famille du Baron Séguier, personnage remarqué dans les commissions de réception des orgues Cavaillé-Coll à Saint-Denis, Saint-Sulpice et Notre-Dame. Edifié en 1776 par l'architecte Pierre Rousseau pour lui-même (concepteur de l'Hôtel de Salm - Palais de la Légion d'Honneur), l'Hôtel et ses dépendances, qui abritent la manufacture, reçoit Victor Hugo de 1871 à 1874. Cette maison se situe dans la partie haute de la rue. L'adresse commerciale des Cavaillé est tantôt 66 rue La Rochefoucault, tantôt 32 rue Pigale (même construction). Le 18 avril 1854, l'Hôtel est vendu au Maire de Fontainebleau et l'entreprise Cavaillé-Coll - qui n'a pu rassembler les fonds pour l'acquérir - trouve asile sur l'autre rive de la Seine.

Le nouveau ménage Cavaillé-Blanc et l'entreprise se fixent au 96 rue de Vaugirard, dans deux corps de bâtiments séparés par une cour ou Ancienne Salle de Concerts Spirituels. Cécile Cavaillé-Coll y est née et témoigne pour nous :

Mon père travaillait dans une grande pièce mansardée au dernier étage. Ma mère y tenait son chevalet, car elle reprenait à l’occasion ses fusains pour esquisser la tête de ses marmots. C’est ainsi que j’ai assisté, témoin inconscient, hélas, à des entretiens dont la portée dépassait les étoiles : Léon Foucault et mon père interrogeaient la sirène qui devait livrer à l’astronome le secret de la vitesse de la lumière ; venait travailler le savant physicien Lissajous. Je revois César Franck, les favoris au vent, les traits contractés, l’oreille attentive à l’accord qu’il tient de ses doigts nerveux sur le clavier ; Lefébure-Wély, svelte, élégant, charmeur... un peu gavroche ; Lemmens, majestueux, imposant, dominateur... "

Trop peu d'années s'écoulent dans cette maison. Il faut à nouveau déménager. Le prolongement de la rue de Rennes et la formation de ses abords conduisent la fabrique d'orgues à s'implanter près de la barrière du Maine, sur un terrain de près de 2800 m2 " clos de murs de tous côtés et précédemment à usage de Bal Public et de limonadier, comprenant un grand jardin, une grande salle de bal et diverses constructions ".

L'indemnité pour expropriation est vite employée pour l'acquisition de ce terrain où Cavaillé élève ses bâtiments industriels. La réussite aidant - malgré une gestion rendue difficile par l'insouciance de payeurs retardataires - Aristide Cavaillé-Coll y fait construire son hôtel particulier. En cette année 1868, le grand orgue de Notre-Dame est inauguré; il a coûté 155.000 francs. Mais le malheur brise l'artiste; il perd sa femme qui succombe à une septième grossesse le 30 octobre 1868.

Une nouvelle épreuve attend Cavaillé-Coll, jetant l'inquiétude dans ses travaux. En août 1870, la guerre éclate; mécaniciens, harmonistes et ouvriers sont mobilisés. Il reste seul avec ses fils encore enfants. Le travail chôme, la vie est dure, le froid est rigoureux. Il doit se résoudre à brûler son beau bois sans nœuds. Le jour de sa fête, il a pris la décision de fermer ses ateliers à tout le monde. Pour se garder d'une invention de mauvais drôles, sur le conseil avisé des ses amis Hippolyte Blanc et Prosper Faugère - plutôt que de demander l'installation d'une " Ambulance " dans ses bâtiments - il sollicite du gouverneur de Paris la possibilité de loger dans ses ateliers déserts une centaine de gardes mobiles qui doivent arriver de province. . . et " qui sont plus faciles à déloger ". Le grand atelier de la cour reçoit alors des lits de camp. Le siège s'organise et la Seine est en crue. La presse parle des négociations entre Thiers et Bismarck... et de la survie des assiégés qui se nourrissent de mulets, chiens, chats, rats, etc. Le 29 décembre 1870, sa nièce Berthe Cavaillé écrit à sa " bonne maman " (Zénaïde Blanc) des mots troublants :

" Ce beau jour de Noël va être triste. Voici cent jours que nous sommes bloqués. Il fait un froid de moins de 12° et je pense à ces pauvres soldats blessés. Nous commençons à manger du pain noir. Nous avons mangé le chat de la tante Reinburg ; c’est dommage car cette bête était si jolie ! Pour en garder le souvenir, nous en ferons tanner la peau. J’ai un morceau de chien que je vais faire mariner et nous le mangerons en bifteck. L’architecte M. Simil sort d’ici. Il vient de nous offrir de nous procurer du filet de bœuf à 10 francs le kilo. Les prix qu’atteignent certaines choses sont effrayants ; il faut le voir pour le croire. Les œufs se vendent 1f50 et les pigeons valent 15 francs pièce ; M. Simil vient de nous l’apprendre. Quelle fortune nous avons avec nos dix pigeons ! "

La Manufacture d'orgues avenue du Maine est hypothéquée en garantie. Les difficultés n'apparaissent pas au jour mais les écritures notariées sont là pour affirmer que sept emprunts pour 700.000 francs sont nécessaires à Cavaillé-Coll pour stabiliser son entreprise entre 1869 et 1887. Il sollicite à tous moments des participations ou des secours, comme à la veuve de son chef d'atelier, Neuburger. N’est-il pas nécessaire d'approvisionner les stocks, de livrer souvent au plus juste prix les orgues somptueuses qui font la distinction de la maison et valent à son gérant de très nombreuses récompenses, environ une vingtaine, consistant en médailles ou décorations officielles pour son labeur, ses luttes, son intelligence et ses créations? Ainsi plus de 600 orgues sorties de ses établissements se trouvent répandues à travers le monde : 55 à Paris, 300 dans diverses cathédrales ou églises de France. Quant aux autres, elles sont dispersées dans les pays suivants : Angleterre, Belgique, Danemark, Espagne, Hollande, Italie, Portugal, Roumanie, Suisse, Amérique du Nord, Bolivie, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa-Rica, Cuba, Haïti, Mexique, Pérou, Chine, Indochine, Inde. Mais le mal est profond. Les emprunts devenus trop lourds à rembourser, l’adjudication au tribunal des criées est inévitable. Elle est provoquée par Emile Chollet, rentier, prêteur de la manufacture qui dans cette procédure retrouve ses investissements, à moins qu'il ne cherche en vérité à sauver la maison tout en se garantissant un succès immobilier certain. Nous sommes en 1892...1a liquidation judiciaire suit mais tous les fidèles compagnons groupés autour du " Patron " obtiennent un concordat. II faut songer à la succession. Charles Mutin, un ancien de la maison entré comme apprenti en 1875 sous la férule de Joseph Koenig, harmoniste, est installé à Caen depuis dix ans. Quelques ouvriers de la manufacture parisienne l'ont rejoint en raison de l'incertitude des lendemains. Le moment est venu pour lui de réunir les fonds nécessaires à la fondation de sa société en commandite destinée au rachat de la maison Cavaillé-Coll. A ceux-ci, il ajoute le fonds acquis par le rachat de la société Stoltz et convoque les parties à Caen le 18 juin 1898 pour signer un acte de cession de commerce. Le vieux Cavai11é-Coll se fait représenter et s'offre aux conditions les plus favorables proposées par son acheteur.

Charles Mutin couvre les loyers en retard, rachète l'outillage acquis par Emile Chollet, assure les salaires des ouvriers, reprend les contrats d'entretien des orgues, honore les commandes instruites et développe un nouveau carnet de commandes, notamment vers les orgues de salon. Dans la grande salle sont recensés: un orgue monté dans l'église de Saint-Augustin; un autre dans le Palmarium au Jardin d'acclimatation à Neuilly-sur-Seine; un orgue électrique monté; un orgue démonté et ayant servi autrefois aux Concerts Lamoureux; un petit orgue mécanique ayant appartenu à Madame Sarah Bernhardt ; un orgue de 5 jeux prêté et monté au couvent de Loyola, près de Saint-Sébastien. Charles Mutin affirme les lettres de noblesse de la maison parisienne en présentant à l'Exposition Universelle de 1900 un grand orgue destiné à la salle du conservatoire Tchaïkovsky à Moscou. La confiance jamais déçue, mais ébranlée, renaît à la face du monde musical.

Le vieux Cavaillé souhaite qu'une pension lui soit versée puis " envers sa fille Cécile, envers laquelle il veut se montrer reconnaissant de tous les soins dévoués et assidus dont elle n'a pas cessé de l'entourer ". Aristide Cavaillé-Coll se retire avec elle au 4ème étage du 21 rue du Vieux-Colomhier où elle tient un atelier de dessin dans la cour. Ils ont trouvé refuge chez une parente, elle-même locataire. Il attend en toute sérénité une fin qu'il sent prochaine.

Cavaillé-Coll meurt le 13 octobre 1899. Mais l'élan qu'il avait su donner à sa maison était tel que, soutenue par des replâtrages financiers, des fidélités obstinées, elle résista près d'un demi-siècle encore. Pour succomber finalement aux maladresses des épigones, aux épreuves des deux guerres mondiales et de la crise de 1929.

Loïc METROPE,
chargé des orgues historiques,
Bureau du patrimoine Mobilier et Instrumental
de la Direction du Patrimoine

 

 


11 octobre 1743, Gaillac (Tarn) acte de baptême de Jean-Pierre Cavaillé,
grand-père d'Aristide, né la nuit précédente,
fils de Gabriel, surger, et de Françoise Paro.
Parrain et marraine, Pierre et Antoinette Cavaillé, ses frère et sœur.



À Saint-Sulpice, les grandes orgues mythiques de Monsieur Cavaillé-Coll,
ou
les liens financiers de proximité !

 

" Aristide CAVAILLE-COLL, une des gloires de l’Industrie française vient de disparaître. C’est à lui seul que l’on doit les immenses progrès réalisés depuis plus de soixante ans dans la fabrication des magnifiques et puissants instruments que le monde entier se disputait, et parmi lesquels nous citerons seulement les orgues de Saint-Sulpice, les plus complètes de toutes... " [L'Illustration, n° 2956, 21 octobre 1899]

De l’église Saint-Sulpice à Paris au conservatoire Tchaïkovski de Moscou, l’œuvre d’Aristide Cavaillé-Coll scelle l’union entre deux cultures. C’est l’aventure sociale d’un artisan du XIXe siècle face au monde industriel, une personnalité hors du commun, un facteur d’orgues de renommée internationale que le foyer de Saint-Sulpice va révéler au monde.

Dernière parution :

Deux siècles de musique russe pour orgue
Marina Tchebourkina à l'orgue historique de l'église Saint-Sulpice à Paris
Enregistrements réalisés les 9, 10 et 11 avril 2003
Oeuvres de : Mikhaïl Glinka, Sergueï Taneïev, César Cui, Reinhold Glière, Alexandre Glasounov, Nikolaï Tchérepnine, Sergueï Rachmaninov, Sergueï Prokofiev, Dmitri Chostakovitch, Valéri Kikta, Youri Boutsko, Sofia Goubaïdoulina, Dmitri Dianov

Coffret 2 CD, Natives (CDNAT02)
33 avenue de la Résistance - 92370 Chaville (France)
tél. (33) 01 47 50 23 58 - E-mail : natives@wanadoo.fr

Audio lecteur Windows Media Extraits sonores de ce CD :
Mikhaïl Glinka, Fugue en la mineur
Alexandre Glazounov, Fantaisie op. 110
Sergueï Rachmaninov, Prélude op. 3 n° 2
Sergueï Prokofiev, Montaigus et Capulets (extrait de Roméo et Juliette)
Sofia Goubaïdoulina, Lumières et ténèbres

L'œuvre immense que le facteur intègre en 1862 dans le buffet imposant dessiné par l'architecte Louis-Antoine Chalgrin en 1776 n'est ni le fait du hasard, ni uniquement le résultat des actions de l'abbé Pierre Lamazou si bien décrites dans la publication qu'il fait paraître sous sa signature, en 1863 : " Etude sur l'Orgue Monumental de Saint-Sulpice et La Facture d'Orgue Moderne ". La faillite de la Maison Daublaine & Callinet, en 1845, en est le préalable déterminent. Quant à la concurrence : elle est quasi inexistante ! La signature " Cavaillé-Coll ", acquise à la construction des orgues fameuses de l'église royale de Saint-Denis, est prisée. Dans les coulisses, de multiples connexions permettent de tisser la véritable histoire d'un artisan, d’un artiste, qui devient par la force des choses, un industriel.

Aristide Cavaillé-Coll naît le 3 février 1811 à Montpellier. Il apprend la facture d’orgues auprès de son père, Dominique, dans son atelier de Toulouse. Il y est découvert à l’automne 1832 par Rossini qui remontant d’Espagne s’arrête dans la ville. L’opéra " Robert le Diable " de son ami Meyerbeer y est donné au Capitole, par la troupe de l’Opéra qui a fui la capitale en proie aux dévastations causées par le choléra. Dans la cinquième scène, les Cavaillé y ont fourni un petit orgue-expressif de leur invention, le " Poïkilorgue ". En septembre 1833, le fléau passé, Aristide, encouragé par le maestro, monte à Paris. À peine arrivé dans la capitale, Aristide Cavaillé-Coll est introduit dans le milieu scientifique soutenu par la Monarchie de Juillet. Elle le choisit pour la construction d’un grand orgue en l’église royale de Saint-Denis qu’il entreprend en février 1834. L’homme est lancé.

C'est à Saint-Sulpice que tout commence lorsqu'il rencontre l’organiste Louis Séjan (1786-1849), un enfant de la paroisse. Depuis plusieurs décennies, la tribu Séjan veille sans partage sur un trésor musical, l’orgue de Saint-Sulpice construit par François-Henri Clicquot. C’est le plus grand instrument de la capitale. Il a survécu aux affres de la Révolution de 1789, auxiliaire précieux des nombreuses fêtes populaires du mouvement des Théophilanthropes, fondé en septembre 1796 par le franc-maçon, Jean-Baptiste Chemin-Dupontés.Les Séjan sont cousins des Forqueray, des Cousineau et prospèrent dans l'administration, dans le milieu des affaires : agents de change, négociants etc. Nous savons que Dominique Cavaillé a recommandé son fils au vieux Dallery, facteur d'orgues, un homme de l'ancienne chapelle du Roi qui s'est fâché avec la plupart de ses contemporains dont il ne partage guère les goûts musicaux. Il lui demande de faire voir à Aristide les plus belles orgues de la capitale. Cette année-là, le jeune homme se rend donc à Saint-Sulpice au début du mois d'octobre. C’est là, qu’il fonde son projet de construction d'un grand orgue pour l'église royale de Saint-Denis. Il est reçu à la tribune de Saint-Sulpice par Louis Séjan. C’est pour lui une immense révélation. Aristide Cavaillé-Coll forge une ambition pour cet orgue et se sent " investi " d’une mission pour lui. C'est trente ans plus tard qu’il en fera son chef d'œuvre et dira lui-même qu’il est " le trait d'union entre l'art ancien et l'art nouveau " !

L'aventure financière commence en 1845 par cette Société en nom collectif Cavaillé-Coll constituée entre ses parents et son frère aîné, Vincent. Bien vite surnommé le " Patron ", Aristide va connaître des moments agités tout au long des soixante années qu'il consacrera au développement et à la promotion de la facture française dans le monde entier.

Ces difficultés sont le quotidien de ces petites et moyennes entreprises de métiers d'art, si fragiles face aux assauts répétés de la Haute banque à l'ère industrielle, non rompues à passer d'un commissionnaire à l'autre, d'un prêteur à l'autre, de banque privée en banque privée constituées de sociétés de personnes, ou d’établissements de crédits à l'enseigne encore imparfaitement établie. Aristide Cavaillé-Coll court au " Timbre " pour valider les billets à ordre, les effets de commerce, les lettres de change etc. Ses journées dépassent vingt-quatre heures.

Grâce aux Séjan, Cavaillé-Coll bénéficie de son premier coup de pouce. Sa production d'orgues entre 1833 et 1845 a attiré l’attention et l’intérêt d'un neveu de l'organiste Louis Séjan : Henri Place (1812-1880) qui jouera un rôle déterminant dans le financement de l’entreprise naissante. Son père, Samuel Place, dessinateur, a épousé Geneviève, l’une des sœurs de l’organiste. Le grand-père, Abraham Place, est arpenteur-géomètre né en Suisse. Toute la famille est venue en France pour tracer le cadastre de Napoléon.

Henri Place grandit à l'ombre des tours de l'église Saint-Sulpice où ses parents se sont installés en 1807 et tiennent une Maison d'Education de jeunes filles, sise à l'angle de la rue de Vaugirard et de la rue de Bagneux, l’actuelle rue Jean-Ferrandi. Ils choisissent le vieil organiste de Saint-Sulpice Nicolas Séjan pour parrain de leur fille Octavie. Aristide Cavaillé-Coll s’intègre rapidement dans le milieu relationnel de Saint-Sulpice et rencontre Henri Place. Ce jeune étudiant avocat tout juste réformé de la conscription militaire, s’est aussitôt engagé dans la spéculation bancaire et entraîne ses proches dans ses folles prétentions. Il s'agrége à l’abri des grands du monde de la Finance : les banquiers Grieninger, Laffitte, Mallet, Mosselman, Perier, Pereire, Pescatores et de leurs mandataires qui règnent sur la place financière de Paris.

Cavaillé-Coll ne peut prétendre à une ascension sociale sans relations ni argent. Au début de sa carrière, il écrit à un commissionnaire : " Je suis accablé de besogne. Quant à votre affaire, soyez persuadé que ce n'est pas le retour de mon père qui pourrait l'améliorer, à moins qu'il apportât sa malle pleine d'argent, ce qui n'est pas probable ". Aussi, le 5 janvier 1841, le facteur d'orgues se tourne-t-il tout naturellement vers le neveu-banquier de l'organiste de Saint-Sulpice lorsque se présente à lui une difficulté de paiement. L’Etat, qui lui a passé une commande publique complémentaire pour des perfectionnements à faire au grand orgue de l’église royale de Saint-Denis, lui doit 18.000 francs. Quant aux relations, elles sont, pour partie, faciliter par une sociabilité maçonnique installée depuis la fin du XVIIIe siècle qui paraît régler une partie des échanges dans le milieu industriel, artistique, financier voire dans l’administration. Sous le Premier Empire, 47% des préfets de départements sont issus des loges. Les loges se révèlent comme un lieu de convergence de relations familiales avec des relations amicales et professionnelles. À Saint-Sulpice, le buffet dessiné en 1776 et achevé en 1881, " gigantesque temple antique en menuiserie ", premier et unique spécimen du genre, a été dessiné par un membre de la loge " Les Cœurs simples de l'Etoile Polaire ", l’architecte Jean-François-Thérèse Chalgrin (1739-1811). À Saint-Denis en 1834, le jeune Aristide Cavaillé-Coll âgé de 23 ans est confié à l'architecte François Debret, membre éminent de la loge " Le Point Parfait ". C’est ensemble que les deux hommes dessinent le buffet dans un style néo-gothique, le premier du genre. Sa menuiserie de charpente est l'œuvre d’André Bouxin, Frère maçon affilié à la loge " Saint-Marc " à Saint-Denis. Quant à la serrurerie de l'imposant buffet, celle-ci est confiée à Louis Gautherot, membre de la même loge. Enfin, Hector Vautier, organiste de la paroisse de Saint-Denis qui affirmait " avoir connu Haydn et serré la main de Beethoven " était conseil auprès des artisans et est un jour requis pour attester de la notoriété des Cavaillé. Cet organiste était affilié à la loge " Les Admirateurs de Montyon " à Saint-Denis. Il est permis de penser que les Cavaillé profitent de cet environnement ou plutôt de ce mode de fonctionnement.

On sait que " l'accessoire suit le principal ". Le banquier Henri Place apporte son secours au facteur et profite de la commande faite à Cavaillé-Coll par les administrateurs de l’église Saint-Roch. La démarche a été facilitée par un parent de Louis Séjan, Albert Séjan, caissier de la banque parisienne " Emmanuel Caccia et Cie ". Son directeur, l’un des Régents de la Banque de France, est membre du Conseil de Fabrique de l'église Saint-Roch. Le réseau de soutien s’organise. Il nous ramène à l’origine : le foyer de Saint-Sulpice qui compte encore des hommes utiles, bien introduits dans la haute société parisienne. Ainsi, Henry de La Morinière, ingénieur géographe de la Marine, membre de la Fabrique de Saint-Sulpice habitant rue Servandoni, s'est signalé en 1848 avec le Baron Armand, Pierre Séguier, notable de Saint-Sulpice, rue Garancière. Ensemble, ils ont signé un ouvrage consacré aux " Perfectionnements dans la navigation à vapeur ". Cavaillé-Coll avait rencontré les deux hommes en 1834 au Comité des arts mécaniques de la Société d'Encouragement de l'Industrie Nationale (S.E.I.N). Cette année-là, il présentait une " scie circulaire " pour laquelle il obtenait une médaille de bronze. Cette Société– d'esprit Maçon– contribuait à la diffusion de la science et de l'intelligence dans une idée de bienveillance et d'entraide. Le lien de Cavaillé-Coll avec celle-ci remontait à sa jeunesse toulousaine. En 1827, Aristide avait bénéficié des mesures prises en faveur de l'éducation des jeunes, " l’Enseignement Mutuel ". On devait cette initiative à Messieurs de Gérando, de Lasteyrie et de Laborde, tous trois Frères maçons. Cavaillé-Coll avait suivi les cours de physiques de Thomas Boisguiraud, membre correspondant à Toulouse de la Société d'Encouragement de l'Industrie Nationale dont le siège était à Paris. Une fois encore le foyer de Saint-Sulpice favorisait le développement des activités de Monsieur Cavaillé-Coll.

En 1834, Henri Place fait un beau mariage et prend pour épouse Isaure Le Blanc. C'est l'une des filles de Jacques Louis Le Blanc, Frère maçon de la loge " L’Union ", ex-directeur de cabinet d'Elisa Bonaparte en Italie, à Florence. Il est le protecteur de Dominique Ingres qu'il a rencontré là-bas et encouragé dans son art. Le peintre - qui vient d'être nommé directeur de l'académie de France à Rome - est témoin au mariage célébré à La Madeleine. Se confirment alors les liens qu'Henri Place fonde avec les peintres officiels du Régime : Isabey, Ingres, Gérard, Vernet tous Frères maçons. Henri Place, peintre de marines, est élève d'Eugène Isabey et fréquente son atelier avenue Frochot, quartier de la Nouvelle Athènes, si représentatif de la vie romantique sous la Monarchie de Juillet. Plus tard, en 1853, à Varengeville-sur-Mer, près de Dieppe, les deux hommes seront voisins et se retrouveront pour partager peinture et pratique de l'orgue. Le 30 décembre 1854, Henri Place sera même fait Chevalier de la Légion d’Honneur en récompense de ses qualités artistiques de peintre de genre.

En 1841, Henri Place propose à Aristide Cavaillé-Coll d’exploiter commercialement la machine pneumatique que l'anglais Spackmann Barker a mise au point. L'invention possède la qualité d'adoucir la dureté des claviers des grandes orgues. À Saint-Denis, cette mécanique habile a sauvé la jeune réputation des Cavaillé-Coll. Mais il semble que le but inavoué de Monsieur Place ait été de s’approprier commercialement la Maison Cavaillé-Coll et d'en contrôler les bénéfices. Il en est ainsi des affaires !

En 1843, les Cavaillé-Coll construisent un orgue privé pour le château d'Aramont à Verberie, propriété d’Hippolyte Mosselman. Ce célibataire fortuné est parent du banquier Alfred Mosselman, lui-même associé du célèbre banquier Armand Donon. Le financement de la construction d’un orgue de tribune pour l'église de La Madeleine à Paris pose problème. C’est un marché important pour les Cavaillé qui sollicitent du banquier Mosselman, le 5 septembre 1843, un prêt ou Obligation de 20.000 francs qui servira d'avance à faire valoir sur créance de 60.000 francs qui leur est due par la paroisse.

En 1847, le banquier Henri Place s'implique encore davantage. Il accorde à Cavaillé-Coll une Obligation de 263.000 francs. C'est une aide très importante qui permet le lancement de plusieurs constructions d'orgues pour les églises parisiennes de La Madeleine et de Saint-Vincent-de-Paul; en province pour les églises ou cathédrales d'Ajaccio, Nîmes, Quimper, Saint-Brieuc, Saint-Malo etc. sans compter diverses commandes, telle la chapelle royale à Dreux. Pour garantie des sommes avancées, il gage la plupart des marchés ainsi que les avoirs de Cavaillé-Coll l'incitant de plus à déposer chez plusieurs de ses amis un instrument de salon de son invention, le " Poïkilorgue ". Monsieur Place agit sous la garantie du célèbre banquier Joseph Perier, Frère maçon depuis 1808 affilié à la loge "Sainte-Caroline". Dans le cosmopolite parisien si bien décrit par Honoré de Balzac " où des hommes qui ont épousé le monde, l'étreignent avec le bras de la science, de l'art et du pouvoir ", Monsieur Place fait son chemin et participe à l'évidence à la prospérité de l'orgue en France.

En 1850, le banquier Henri Place s'associe avec La Morinière et Isabey pour fonder une Société d'exploitation sur des recherches sous-marines. La même année, il fonde la Société de Banque " Charles Noël, Henri Place & Cie " qui traite avec la Haute banque. Toutes ces heureuses conjonctions participent à l'entrée de Monsieur Cavaillé-Coll dans le gotha parisien. Ainsi, en février 1854, Aristide épouse Adèle Blanc, sœur d'un fonctionnaire de l'Administration des Cultes ; particulièrement chargé du bureau des attributions de subventions aux édifices diocésains. Hippolyte Blanc fait de son beau-frère facteur d'orgues le prestataire privilégié des gouvernements. En 1858, église Saint-Sulpice, chapelle de la Sainte Vierge, est célébré le mariage entre Hippolyte Blanc et Marie de Simony de Brouthières. La même année 1858 le cercle de famille se resserre. Vincent Cavaillé-Coll, l'aîné de la famille, épouse en secondes noces, église de La Trinité - les bans publiés à Saint-Sulpice - Zénaïde Blanc. Ainsi, les deux frères ont épousé les deux sœurs.

La ferveur attentionnée du banquier Henri Place vient à s'émousser en même temps que sa santé financière. En 1856, il déclare une première faillite, et alors que les Grieninger et Pereire l'avaient mandaté afin de négocier à Constantinople avec le gouvernement ottoman la création d'une banque nationale de circulation et d'industrie sur des bases analogues à celles de la Banque de France, il est arrêté et emprisonné à Marseille. En conséquence, il sera radié de l’ordre de la Légion d’Honneur. Ces événements contrarient Aristide Cavaillé-Coll qui se sépare peu à peu de son principal promoteur. Pour l’anecdote, on notera que cet aventurier des affaires s'était également trouvé mêlé à une folle épopée aux côtés des banquiers Mosselman et Donon. Un décret du 21 juillet de cette même année leur avait accordé une concession " pour encourager le dessèchement et la mise en valeur des lais et relais de la mer, dans les baies des Veys et du Mont-Saint-Michel sur une superficie de 4300 hectares ". Sa faillite ne devait pas le décourager pour autant, et peu de temps après, il s'occupait d'affaires industrielles et financières.

En 1857, Henri Place est actionnaire de la Société " Meunier Fils et Cie " pour la Compagnie de navigation à vapeur sur les canaux entre Lille et Paris. Il possédait alors neuf bateaux à vapeur dont l'un s'appelait " Isaure " du prénom de son épouse… et un autre " Danaïde ". Ici on devait appliquer " un propulseur mixte de roues à aubes et à hélices pour les bateaux mus par la vapeur, fonctionnant sur les fleuves et rivières, en particulier sur les canaux, sans en détériorer les berges ". Quelques années plus tard, en 1873, il s'intéresse à la mer en prenant des parts dans la Société anonyme des " Huîtrières du Portugal ". Il s’agit " d’exploiter pour le compte du marquis de Niza, pair du royaume de Portugal, les bancs d'huîtres lui appartenant situés sur le Tage. Deux millions d'huîtres seraient exploitées à Marennes (Charente), à Courseulles (Calvados), à Saint-Vaast (Manche) ". Il n'est plus banquier, mais se déclare rentier. Henri Place peut être regardé comme l'un des principaux développeurs de l'exploitation ostréicole en France. Il décède à Paris le 9 septembre 1880 en son domicile n°1, rue Donizetti, sans descendance, sous le coup de poursuites de toute nature. Le neveu de l'organiste Louis Séjan laissait derrière lui une seconde faillite. Seule une vague allusion ou citation dans les papiers de la liquidation pouvait laisser soupçonner le lien qui l'unissait naguère à Monsieur Cavaillé-Coll. Henri Place avait été l'ami et son principal soutien financier.

Disposition des claviers, grand orgue de St-Sulpice, 1862
"Disposition des claviers du grand orgue de Saint-Sulpice
reconstruit par A. Cavaillé-Coll et Cie, à Paris, inauguré le 29 avril 1862"
( Abbé Lamazou, Étude sur l'orgue monumental de Saint-Sulpice et la facture d'orgue moderne, Paris, E. Repos, 1862, coll. L. Métrope )

L’année 1856 est marquée par de nombreux évènements. La " rupture " entre Aristide Cavaillé-Coll et Henri Place intervient en même temps que le projet relatif à l’aménagement et au prolongement de la rue de Rennes qui obligera Aristide Cavaillé-Coll à quitter ses ateliers de la rue de Vaugirard ; et surtout le projet de renaissance des orgues de Saint-Sulpice qui prend corps. Pour y parvenir, il lui faut s'adapter et trouver des secours financiers. Quelques amis de naguère, rencontrés à Saint-Denis, Messieurs Thomas Brunton et Jean Redier fondent avec lui une Société en commandite par actions au Capital de 200.000 francs. Thomas Brunton est connu, c’est un mécène gestionnaire d'entreprises qui dirige une Société d'installation du gaz d'éclairage dans Paris et jouit à cet effet d'une certaine confiance auprès du Baron Haussmann. Au sein de la Société en commandite " A. Cavaillé-Coll Fils & Cie " le facteur d’orgues apporte la moitié des capitaux (100.000 francs) et assure " seul la gestion et conserve seul la signature sociale dont il ne doit faire usage que pour les affaires de la Société ". La commande de l’orgue de Saint-Sulpice promet d’être onéreuse. Estimée en 1857 à hauteur de 47.000 francs, elle fait l’objet cinq ans plus tard d’un avenant en augmentation de 100.000 francs. Coïncidence ou calcul prémédité d’Aristide Cavaillé-Coll qui exhorte par lettre du 3 février 1857 ses associés pour augmenter le capital social de la Société : " j’estime qu’un capital de 100.000 francs ajouté à celui que nous possédons serait nécessaire pour donner à l’entreprise le développement qu’elle réclame " - " indépendamment des grands ouvrages de commande que notre réputation nous attire tout naturellement, nous voudrions donner un peu de développement à la fabrication des petites orgues d’un prix modéré; nous sommes assurés de trouver dans ces petits instruments un très grand débouché et une réalisation plus immédiate du capital employé ". Les associés ne fléchissent point. Le lancement d’une souscription d’actions pour la construction d’orgues de salon ne les séduit pas davantage. Dominique, Hyacinthe Cavaillé, son père décède le 9 juin 1862. Aristide peut désormais installer en fronton de ses orgues la plaque : " A. Cavaillé-Coll & Cie " ... oubliant le Fils qu’il a été puisque le père est mort ! Le grand orgue de Saint-Sulpice est inauguré le 29 avril 1863. C’est son œuvre !

Par jugement du 8 décembre 1866, l’expulsion de ses ateliers de la rue de Vaugirard est prononcée. Le 3 avril 1867, avec l’accord de ses associés Brunton et Rédier, il met fin à l’existence de sa société en commandite pour percevoir seul les 500.000 francs de l’indemnité d’expropriation. Il en espérait 750.000 francs. Seul, il tient la barre et se couvre de multiples emprunts pour assurer aussi bien le financement de ses chantiers, notamment Notre-Dame de Paris, que la construction de ses nouveaux ateliers et de son hôtel particulier. Ce combat est celui de l'artiste que la détermination de l'homme d'affaire vient stigmatiser presque à l'extrême.

Et puis il y a sa vie familiale. Madame Cavaillé-Coll décède le 30 octobre 1868 en succombant à une dernière maternité, le septième enfant. Seulement quatre enfants atteindront l'âge adulte. La construction d'un hôtel particulier et l'inscription du nom " Cavaillé-Coll " sur le fronton de la propriété sont la marque d'une réussite sociale affichée ; mais à quel prix ! Aristide Cavaillé-Coll a compris la nécessité de consacrer sa marque au regard de l'homme de la rue, mais il sait aussi qu'une entreprise qui n'investit pas est une entreprise qui meurt. La prise d'hypothèque sur ses biens immobiliers est la seule garantie pour les prêteurs de la Haute banque. Le 7 janvier 1869, c’est un emprunt au Crédit Foncier de France d'un montant de 270.000 francs, sur trente années. Le 24 août 1869, c’est l'ouverture d'un crédit de 100.000 francs auprès du Crédit Agricole car le facteur l'explique lui-même : " il serait utile que l'acte de réalisation me donne la faculté de remettre non seulement des traites sur les communes et les fabriques des églises dont j'ai la clientèle, mais aussi de céder et transporter mes marchés avec les administrations publiques. Les fabriques ne consentent pas toujours à accepter les traites, l'Etat et les Communes le font encore moins ". Le 27 juin 1879 c’est un prêt conditionnel, par le Crédit Foncier de France, d'un montant de 75.000 francs qui est considéré comme faisant partie de celui consenti dix ans auparavant, cette fois pour une durée de vingt ans. À l’heure de la construction d'un grand orgue pour l'abbaye aux Hommes à Caen, c’est cette fois un emprunt de 55.000 francs, sur cinq ans, auprès du Crédit Foncier France Algérie " pour servir de fond de roulement à l'industrie ". Voici le décès accidentel de son fils Joseph, le 25 octobre 1884. Aristide avait fondé en lui de grandes espérances pour lui succéder un jour. Le 7 janvier 1886, c’est un Prêt conditionnel, sur vingt ans, auprès du Crédit Foncier de France qui le considère comme faisant un unique et même prêt avec les précédents. La Maison Cavaillé-Coll est en proie aux difficultés de trésorerie, lorsque le 17 avril 1886, le " Patron " fait un emprunt de 20.000 francs auprès de Madame Neuburger, veuve de feu Auguste, Christian, Ludwig qui était entré compagnon à la manufacture en 28 mars 1850. Son fils, Aristide, Auguste avait suivi dans la facture d'orgues les traces de son père. Le 25 avril 1887, c’est une Ouverture de Crédit de 150.000 francs par Emile Chollet, sur dix ans. Celui-ci est le fils d'un boulanger de Gien qui donne dans la fabrication de vêtements au magasin des " 4 Nations " à Orléans. Le facteur d'orgues l'a rencontré à l'occasion de la construction, en 1880, du grand orgue de la cathédrale d'Orléans. Émile Chollet est aussi connu pour avoir gagné un gros lot de 100.000 francs en mars 1877 au Crédit Foncier ce qui participe à son succès commercial. Toutes circonstances favorables pour venir en aide au facteur Cavaillé-Coll. Une fois encore les immeubles de l'avenue du Maine sont hypothéqués. Mais la pente est trop sévère. De plus son beau-frère, Hippolyte Blanc, a quitté l'Administration pour sa retraite. De mars à mai 1892 se déroule après bien des péripéties une procédure de Liquidation Judiciaire d'Aristide Cavaillé-Coll. L'immeuble est admis en propriété à Emile Chollet après audience et jugement auprès du Tribunal de Commerce du Département de la Seine. Un concordat obtenu, les mérites de l'œuvre de Cavaillé-Coll rappelés, la manufacture produit encore, et jette ses derniers feux. Il est temps de passer la main à un ancien ouvrier lorsqu’une Cession de l'entreprise est admise au bénéfice de Charles Mutin, le 15 mars 1898. Mais ceci est une autre histoire.

Tout cela n’empêcha point le comte Paul Chandon de Briailles (1821-1895) qui fut l’un de ses derniers protecteurs de dire un jour à Aristide Cavaillé-Coll: " vous êtes un grand artiste et un honnête homme, mais un bien pauvre homme d’affaires et dans ce bas monde, mon pauvre cher Maître, maintenant plus que jamais il faut ne rien faire sans qu’il s'ensuive un bénéfice ".

La mort de Monsieur Cavaillé-Coll survient le 13 octobre 1899. On lui doit la construction de près de 400 instruments. Sur sa tombe au cimetière Montparnasse, son élève et successeur, Charles Mutin, lui rend le meilleur hommage : " Et maintenant, Maître, dormez doucement de votre dernier sommeil, votre nom et votre souvenir pieusement conservés. Les Œuvres qui chantent pour vous suffisent à votre entrée dans l'immortalité ".

Le XIXe siècle chavirait ! À Moscou, au Conservatoire Tchaïkovski, Charles Mutin y installait en 1901 un magnifique instrument qu'il jugeait bon de signer " A.Cavaillé-Coll à Paris " comme ultime lien et chaîne d'union entre les organistes, compositeurs et organiers. Charles-Marie Widor, de Saint-Sulpice, avait inspiré le mécénat du baron Von Derviz, auprès de M. Soforov, directeur du conservatoire. Ainsi en soit-il, des " mondes " !

Loïc Métrope


Grand orgue de Saint-Sulpice, travaux en cours par Charles Mutin, 1920
Grand orgue de Saint-Sulpice, travaux en cours par Charles Mutin, 1920
( photo Eugène Atget, Arch. Phot. Paris / S.P.A.D.E.M., aimablement communiquée par L. Métrope )



Le Grand orgue de l’église de La Madeleine
construit par Aristide Cavaillé-Coll

 

Alors que les embellissements intérieurs de l'église de La Madeleine se poursuivent sous l'égide de l'architecte Jean Huvé - successeur de Pierre Vignon depuis 1828 - le curé Jean Baptiste Beuzelin réunit son conseil pour délibérer à propos de la construction d'un grand orgue. Cet automne 1833, un certain Aristide Cavaillé-Coll ayant tout juste 22 ans , quitte sa bonne ville de Toulouse pour " gagner Paris ". Il a du retarder son projet d’un an en raison des désastres causés par le choléra dans la capitale. "Gagner Paris"! L'enjeu est flatteur puisqu'il s'agit de conquérir les parts de marchés dans la construction des orgues dont Lutèce a besoin. L'ascension sociale du jeune organier devient irrésistible, mais elle ne peut que nous étonner. Né à Montpellier le 3 février 1811, Aristide Cavaillé-Coll est à Paris le 21 septembre 1833 sur l’invitation de Rossini. C'est un voyage initiatique au cours duquel il visite les plus beaux instruments pour développer ses connaissances d'un art aussi singulier que celui de la facture des orgues qu’il a appris auprès de son père. Très peu d'orgues du 18ème siècle ont échappé aux désordres de la Révolution. Au mieux, ils ont fait l'objet d’un simple relevage, car le siècle qui vient de basculer ouvre des perspectives d’un terreau d’expériences au tendances exacerbées. L’aventure moderne est en route. Le plus glorieux des rescapés échappe au démantèlement et se trouve sur l’autre rive de la Seine où règne la dynastie des Séjan, organistes. C’est le "foyer de Saint-Sulpice" avec ses agents de change, négociants, notaires, financiers, etc. où le neveu du titulaire Louis Séjan, un certain Henri Place, investisseur de talent a senti l’opportunité d’être le banquier des Cavaillé-Coll dont la réputation grandit. D’ailleurs, le 16 octobre 1834, le financier épousera à l'église de La Madeleine, Isaure Le Blanc, l'une des filles du directeur de Cabinet de la duchesse de Toscane, Elisa Bonaparte et ce, devant un témoin de grande allure du nom de Dominique Ingres, peintre, ami de la famille, tout juste désigné directeur de l’Académie de France à Rome. Le fameux mariage - comme plus tard sera présentée la dépouille de Stendhal devant l’Eglise - est consacré à l’Assomption, située 263 bis rue Saint-Honoré. L'ancienne église avait été démolie en 1801 et le gouvernement avait mis l'Assomption à la disposition des paroissiens. Elle serait de nos jours à l'emplacement de l'actuel n° 8 boulevard Malesherbes.

Jusqu'en février 1834 Aristide Cavaillé-Coll se fixe Quai Voltaire n°11 qu'occupe Louis Nigon de Berty, Procureur du Roi, candidat à une place au Ministère de l'Instruction Publique et des Cultes, qu’il obtiendra. L'Etat vient de lancer une consultation par concours pour la construction à ses frais d’un grand orgue à l'église royale de Saint-Denis et comme la politique culturelle du Ministre Thiers est favorable aux arts, c'est le jeune toulousain qui est choisi! Mais il est vrai que Jacques-Germain Barennes, préfet de Haute-Garonne et franc-maçon a aussi chaudement recommandé le jeune Cavaillé à son ami, Monsieur Thiers. C’est le cosmopolite parisien si bien décrit par Honoré de Balzac "où des hommes qui ont épousé le monde, l'étreignent avec le bras de la science, de l'art et du pouvoir". Tous les regards se tournent vers Aristide, un surdoué, qui implante ses premiers ateliers rue Notre-Dame-de-Lorette dans le quartier de la Nouvelle Athènes1 proche de la maison du chef du gouvernement. Les mois passent et Cavaillé fait entendre le 21 septembre 1841 (jour anniversaire de son arrivée à Paris) un très grand instrument d’une conception à la fois traditionnelle et révolutionnaire. Ce qui n'est pas sans générer convoitise et jalousie !

Mais c’est concrètement à partir de l’année 1838 que la Fabrique de La Madeleine délibère pour la construction d’un orgue qu'elle veut placer dans la nouvelle église, définitivement mise à la disposition des paroissiens le 30 avril 1842. Il est important de souligner que Cavaillé-Coll avait déjà été retenu pour la construction d'un petit orgue réceptionné le 30 décembre 1842 et de ce fait se trouve bien placé face à la compétition. Le garçon agit sur tous les fronts. On le suit à Saint-Roch, paroisse voisine, où il démontre sa supériorité technique aux yeux de ses contemporains en réhabilitant les orgues fameuses du 18ème siècle naguère illustrée par Balbastre et qui ont été malmenées au cours des Journées de Vendémiaire, An IV. Mais c'est le triomphe à Saint-Denis qui retentit partout dans Paris et ce d’autant plus fortement que Cavaillé-Coll s’est montré en publiciste résolument moderne. Il a tout seul organisé une véritable campagne de "communication". Son carnet d'adresses compte cinq cents références2 quand il invite les quarante architectes qui se partagent les plus grands chantiers d'édifices cultuels ou civils, la centaine d'organistes et la totalité des curés des paroisses parisiennes, sans omettre les personnalités représentatives de la vie politique et administrative du moment à cette "célébration nationale". Et comme si cela ne suffisait point, il adresse à 260 personnes le procès-verbal de réception de son premier grand orgue qu’il a pris soin d'éditer avec les signatures des meilleurs représentants de l’Académie : Cherubini, Berton, Paër, Boieldieu, Quatremère de Quincy, Debret, tous Frères Maçons. Car force est de constater que les relations sont, pour partie, facilitées par une sociabilité maçonnique installée depuis la fin du 18ème siècle, laquelle paraît régler une partie des échanges dans le milieu industriel, artistique, financier et dans l'administration.

L'église de Sainte-Madeleine à Paris, vers 1880
( dessin D. Lancelot, © DHM )

Nous l’avons dit, le candidat officiel du gouvernement était déjà implanté à La Madeleine quand l'abbé Beuzelin décide de lancer un appel à concurrence pour répondre aux appétits de l'Etat, car le Ministre des Travaux Publics songe particulièrement à un candidat. IL s’agit de Monsieur Augustin Zeiger, un facteur d'origine alsacienne établi à Lyon qui vient de doter l'église Saint-Polycarpe d'un instrument et dont les sons l’on "vivement impressionné" au cours d’un déplacement à la fin de l'année 1840 3. La Fabrique de La Madeleine est représentée par le colonel Antoine Porcher de La Fontaine qui s’est rapprochée de son ami et compagnon de la 1ère Légion de la garde nationale de Paris4 le banquier Gabriel Caccia, trésorier de la Fabrique de Saint-Roch. Les comptables ont leurs obligations que la raison, même politique, ne connaît point pour se comprendre.

Soucieuse de conserver son indépendance de vue sans contrarier l'invitation ministérielle, la Fabrique de La Madeleine adopte le parti "d'ouvrir un concours entre les facteurs les plus notables de Paris". L’exemple de Saint-Denis a fait école. Elle décide d'une stratégie en proposant d'ajouter à la liste des postulants le nom de Monsieur Augustin Zeiger "pour lui donner toutes ses chances". Mais elle reconduit pour partie la liste d'éminentes personnalités (déjà convoquées pour l'orgue de chœur) et qui forme un jury présidé par le Curé Beuzelin. La Fabrique finance la construction de l'orgue tandis qu'il revient à la Ville de Paris de couvrir la dépense du buffet et ses décors. La composition de ce Jury rappelle encore celui qui a porté ses suffrages vers Monsieur Cavaillé-Coll pour les orgues de Saint-Denis : les Séguier et Cagniard de la Tour, de l’Académie des Sciences; Nicolas Savart, acousticien de la même académie, colonel du Génie, cousin germain de feu Félix Savart, le célèbre physicien; Albert Marloye, fabricant d'appareils acoustiques (assistant du physicien Félix Savart) ; Davrainville, ancien facteur d'orgues; le facteur de pianos, Pierre Erard, dont la sœur avait épousé en 1811, Spontini. Parmi les musiciens et compositeurs, on remarque Adolphe Adam, Ambroise Thomas, membre de l'Institut et parmi les organistes, Messieurs Lefébure-Wély de Saint-Roch, Séjan de Saint-Sulpice, Simon de l'église royale de Saint-Denis et tout naturellement Fessy, organiste de La Madeleine. Vient s'ajouter en qualité de rapporteur un magistrat, Juge au tribunal de Beauvais depuis 1817 et qui partage son temps entre les tribunes et les salles d’audiences5. Il s'agit de Marie-Pierre Hamel, un passionné qui a la caution du milieu de l’orgue et dont l'autorité est reconnue pour ses expertises impartiales.

L'architecte Huvé imagine pour La Madeleine un instrument disposé en tribune au revers de la façade de l'église, un geste architectural unique de grande ampleur comprenant le plan du tambour des portes, de la tribune, de l'orgue et son buffet qu’il soumet à la discussion des Abbey, Dallery, Callinet-Daublaine, Henry de Bordeaux, l’Abbé Larroque de Paris, Zeiger de Lyon et enfin … des Cavaillé-Coll Père & Fils, tous facteurs d'orgues. Certains parlent d’un instrument à 3 claviers et d'autres à 4 claviers pour une capacité de 50 jeux. Bien que l'offre des Cavaillé soit la plus onéreuse avec ses 73.000 francs, elle est retenue, tandis que les autres offres oscillent à hauteur de 50.000 francs. Dans un rapport général du 29 octobre 1846 on peut lire: " vous leur avez donné la préférence (à Messieurs Cavaillé-Coll) sur leurs concurrents. Dans ce devis, rien n’est dicté par la routine, mais tout y est médité, raisonné, calculé ; rien n’y est laissé à l’arbitraire et l’on n’y trouve que la latitude nécessaire pour admettre les améliorations et les perfectionnements que le génie inventif du facteur aurait pu ajouter à ses premières idées ". Avec ses huit arcatures superposées, la menuiserie du buffet est exécutée par M.Lindenberg et les sculptures par M. Marneuf.

Procès-verbal de la réception du Grand orgue de la Madeleine
Procès-verbal de réception du grand orgue de l’église de la Madeleine, 29 octobre 1846.
Dernière page avec les signatures
(Archives historiques de l’Archevêché de Paris, carton "orgue de l’église de la Madeleine")

L'orgue est inauguré le même jour, le 29 octobre 1846, dans un concert réunissant plusieurs artistes aux claviers : Fessy, Séjan, Lefébure-Wély. On entendra encore les Artistes de la Chapelle de La Madeleine et le célèbre ténor Alexis Dupont. On a tenu à faire coïncider cette séance publique devant une Société nombreuse et distinguée, car les dames de la Paroisse souhaitent solliciter la générosité des auditeurs à la faveur d'un quête au profit des malheureuses victimes de l'inondation de la Loire. Une biographie de Lefébure-Wély raconte le fait suivant: "le grand artiste s'inspire des divers accidents du désastre et en fait la peinture. Le fleuve déborde, les eaux déchaînées mugissent et vont porter de tous côtés la ruine et la mort. On entends les gémissements des victimes, leurs cris désespérés. Tout à coup, l'organiste interrompt son improvisation et fait entonner dans le lointain par un chœur de voix humaines le De profundis… Un frisson de mort courut dans l'assemblée, et les yeux mouillés de larmes témoignèrent du triomphe de l'éminent artiste et des immenses ressources de l'instrument". Une deuxième séance d'inauguration est donnée le 13 novembre 1846.

Si le triomphe de Cavaillé-Coll pointe au firmament de l’Histoire, la réalité économique de la jeune entreprise est tout autre et qui a pu dire qu’un artiste pouvait s’enrichir ? De la Société familiale en nom collectif à la commande pour La Madeleine, Aristide Cavaillé-Coll a bien songé à fonder une société en commandite pour prévenir tous les coûts, car sa Manufacture doit " tourner " ! Grâce à un secours financier qu'organise Henri Place auprès de Hippolyte Mosselmann (un membre d’une famille ayant fortune dans les mines et fonderies de zinc de la "Vieille Montagne" en Belgique) un prêt de 20 000 francs est accordé à l'entreprise, dont le remboursement sera garanti par recouvrement des créances sur la Fabrique de La Madeleine6 . On se devait d'observer que Monsieur Henri Place était déjà intervenu en soutien au facteur dans les travaux de Saint-Denis, puis de Saint-Roch ! Henri Place avait épousé le libéralisme en se fondant à l'abri des grands du monde de la Finance: les banquiers Grieninger, Lafitte, Mallet, Mosselmann, Perier, Pereire, Pescatores et leurs mandataires qui régnaient alors sur la place financière de Paris. Un jour il sera impliqué dans la vente de terrains pour le développement du Vésinet, sous la protection du Duc de Morny. Une autre fois il fondera une Société des " Huitrières du Portugal " avec son argentier Mosselmann et grâce à une concession de l’Empereur lui-même, pour l’aménagements des polders de la baie du Mont-Saint-Michel, etc.

Mais au-delà des tractations financières où chacun peut trouver son compte, les orgues de Monsieur Cavaillé-Coll à La Madeleine, comme ailleurs, se font entendre. Elles apaisent les passions des hommes par les sons suaves de leurs flûtes et encore aujourd’hui, l’une des plus belles œuvres de ce révolutionnaire de la facture d'orgues est toujours présente dans l’architecture sonore du temple majestueux. Si elle a pu subir des transformations au cours des années, jouée par des mains habiles de brillants organistes : Fessy, Lefébure-Wély, Saint-Saëns, Théodore Dubois, Gabriel Fauré tous deux organistes et maître de chapelle, Dallier , Mignan, Jeanne Demessieux, Odile Pierre ; elle conserve sa richesse d’interprétation. Et de nos jours, François-Henri Houbart, les nombreux talents invités à cette tribune sont venus relayer le message de leurs devanciers soit à la faveur de concerts ou encore par de brillantes diffusions discographiques.

Sur la trace d'illustres prédécesseurs le répertoire chanté qui unit sa voix à celle des orgues s'est épanoui encore avec Joachim Havard de la Montagne, maître de chapelle durant 30 années, et son épouse l'organiste et claveciniste Elisabeth, tous deux serviteurs dévoués et compétents de la Musique, dont l'action à l'église de La Madeleine est si bien rappelée dans l'ouvrage " Mes longs chemins de musicien "7 à l'église de La Madeleine. 

Loïc Métrope
Historien de la Manufacture d'orgues Cavaillé-Coll

____________

Bibliographie de Loïc Métrope - sources générales du présent article :

- "La Manufacture d'Orgues Cavaillé-Coll, avenue du Maine" - Paris, Aux Amateurs de Livres - Klincksieck, 1988 - 300 pages.

- "Les Orgues de Paris" - participation - Paris, Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, - 1992.

- "13e Arrdt. "Une Ville dans Paris" - avec Gilles-Antoine Langlois " La Paroisse Notre-Dame-de-la-Gare"-pages 164-167; Paris, Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, - 1992.

- Revue professionnelle des Facteurs d'Orgues Français - Paris, " Charles Mutin, successeur de Cavaillé-Coll" n°18, Paris, 1994.

- "Les Grandes Orgues de l'église Saint-Roch à Paris" - L'orgue témoin de l'Histoire - (100 pages) Paris, paroisse St. Roch - 1994.

- "Les Orgues d'Ile-de-France" - Paris / Tome 6 (15e au 20e Arrdt.) - La Manufacture Cavaillé-Coll - Paris, Aux Amateurs de Livres - Klincksieck - "La Maison Cavaillé-Coll à Paris", pages 31 à 83 - 1997.

- Revue professionnelle des Facteurs d'Orgues Français - Paris, " Centenaire de la mort d'Aristide Cavaillé-Coll, Le testament (sans fortune) d'une Gloire Nationale " pages 25 à 44 - Paris, n° 23 - 1999.

- Aristide Cavaillé-Coll (1811-1899) - Site trilingue : http://www.culture.fr/culture/cavaille-Coll/fr/, 1999.

- "Montparnasse et le XIVe Arrdt." - "Les Orgues Cavaillé-Coll"- Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, pages 181 à 184 - 2000.

- " La Nouvelle Athènes " Haut lieu du Romantisme -Les Ateliers de Cavaillé-Coll, rue Notre-Dame-de-Lorette - Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, pages 224 à 227 - 2001.

- " La Famille Séjan - organistes de l'église Saint-Sulpice à Paris " généalogie - biographie (60 pages) - dans la revue "L'Orgue", bulletin des Amis de l'orgue, n° 260 - Publication internationale - en collaboration avec Denis Havard de La Montagne - pages 27 à 58- Paris, - 2002.

- " A Saint-Sulpice, les grandes orgues mythiques de Monsieur Cavaillé-Coll, où les liens financiers de proximité" - Double CD, participation à notice bilingue - "Deux siècles de musique russe pour orgue", par Marina Tchébourkina, organiste - Natives Editions, pages 43 à 57, Paris, - 2003.

____________

1) Loïc Métrope : « La Nouvelle Athènes » Haut lieu du Romantisme -Les Ateliers de Cavaillé-Coll, rue Notre-Dame-de-Lorette (pages 224 à 227 ) - Paris, Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, - 2001. [ Retour ]

2) B.N. Paris, département de la musique, Res Vma Ms. 1364/1. [ Retour ]

3) Archevêché de Paris (orgue de La Madeleine). Remerciements à l'Abbé Philippe Ploix, son directeur. [ Retour ]

4) A.N. Paris, F/9/672 - Garde Nationale à Paris - [ Retour ]

5) Archives départementales de l'Oise, (nomination de M. Hamel) cote 3 Up 1476. [ Retour ]

6) A.N. Paris, Minutier Central, ET/XIII/712. [ Retour ]

7) Joachim Havard de La Montagne : " Mes longs chemins de musicien " - Paris, L'Harmattan, 1999. Signalons le site " Musica et Memoria " www.musimem.com qui est abondamment documenté pour les musicologues. [ Retour ]




Site web sur Cavaillé-Coll.

 


Relancer la page d'accueil du site MUSICA ET MEMORIA

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© MUSICA ET MEMORIA