Un Maître du violon français

Marcel CHAILLEY

1881 – 1936 [1]

 

Marcel Chailley
Marcel Chailley
( coll. Dominique Chailley ) DR

 

 

François-Marcel Chailley [2] est né à Asnières le 3 juin 1881 d'une famille d'origine bourguignonne [3].

 

Il ne semble pas y avoir eu de musiciens professionnels dans son ascendance directe, mais sa mère était bon amateur, et l'un de ses frères aînés s'était déjà révélé aussi doué pour la musique que pour la peinture et la littérature [4].

 

A 16 ans, dès sa sortie de la classe préparatoire du Conservatoire, et en même temps qu'il était reçu dans la classe supérieure de Berthelier, il obtenait au concours, fait exceptionnel à son âge, le pupitre de premier violon aux Concerts Colonne. II devait y rester jusqu'en 1904, après avoir été promu malgré sa jeunesse au poste de second soliste ; le premier soliste était Jacques Thibaud.

 

L'amitié qui ne cessa d'unir Jacques Thibaud et Marcel Chailley débuta par une "bonne farce" que l'un et l'autre rappelaient avec amusement. Quand le jeune Chailley s'assit pour la première fois au premier pupitre du Châtelet, Thibaud, qu'auréolait déjà une certaine célébrité, ne fut pas sans remarquer avec quelle attention son cadet modelait sur lui ses coups d'archet. Ayant choisi avec soin une rentrée ff. de tutti après de longues mesures à compter, Thibaud, une mesure trop tôt, fit avec décision le geste d'attaquer, ce dont évidemment il se garda bien. Un peu surpris mais confiant dans l'infaillibilité de son chef de file, Marcel Chailley, lui, attaqua pour de bon... Edouard Colonne avait une réputation terrible : le fautif crut sa dernière heure venue, d'autant qu'il s'entendait glisser à l'oreille : "Venez me voir après le concert". Il s'y rendit tremblant. Mais Colonne, de sa voix traînante et nasillarde, se borna à lui dire "Votre seule excuse, c'est que c'était juste. Ne recommencez pas".

 

Son concours de sortie du Conservatoire en 1902, fut l'occasion de l'un de ces orages comme il s'en produit périodiquement chaque fois que se présente un candidat hors de la norme. Saisi à son entrée en scène d'un "trac" monstrueux, il fut incapable d'émettre les premières notes. Son archet sautait littéralement sur la corde. Puis par un effort de volonté, très vite il reprit la maîtrise de son instrument, et, si l'on en croit le témoignage de la presse, se classa bientôt comme l'un des meilleurs candidats du concours. La délibération à son sujet, paraît-il, fut houleuse, de même que l'annonce du verdict. Une partie du jury lui savait surtout gré de la maîtrise avec laquelle il s'était ressaisi ; l'autre, tout en reconnaissant l'excellence de son épreuve, considérait son accident comme rédhibitoire pour un premier prix. Finalement, ce fut cette opinion qui l'emporta, et malgré les protestations de la salle, il n'obtint qu'un second prix.

 

Le jeune violoniste commença alors sa carrière de concertiste tout en continuant à travailler et à élargir ses connaissances ; plusieurs séjours en Angleterre lui donnèrent bientôt une connaissance parfaite de la langue. Il travailla le piano, sur lequel il devint assez habile pour pouvoir bientôt accompagner ses élèves, quelle que soit l'œuvre étudiée - qualité qu'il ne cessera de recommander aux jeunes professeurs. Il travailla l'harmonie et publia lui-même vers 1900 une petite pièce pour violon et piano, qu'il jugea plus tard avec sévérité, mais dont l'atmosphère joliment debussyste (c'était alors du modernisme) démontrait la finesse de sa sensibilité musicale.

 

En 1908, les hasards de la carrière lui donnèrent comme partenaire de musique de chambre une jeune pianiste lilloise qui, après un premier prix dans sa ville à 14 ans, était devenue à Paris l'élève préférée de Raoul Pugno, avait obtenu son premier prix à Paris en deux ans et, désignée par lui, avait déjà remplacé son maître souffrant sur la scène du Châtelet. Les deux jeunes artistes découvrirent en eux des affinités qui ne se bornaient pas au plan musical, et bientôt, en l'église Saint-Vincent-de-Paul, Céliny Richez s'apprêta à continuer sa carrière sous le nom de Céliny Chailley-Richez.

 

Désormais Marcel Chailley et sa jeune femme, travaillant sans cesse en commun, se font apprécier comme l'une des meilleures équipes de sonates françaises ; ils donnent des concerts aux Agriculteurs, chez Pleyel, Erard et Gaveau [5] et sont à l'avant-garde de la musique française alors en plein essor : sonates de Franck, Pierné, Lekeu, un peu plus tard Debussy etc...

 

En même temps, Céliny Chailley-Richez poursuit une carrière de soliste et est bientôt célébrée comme l'une des meilleures interprètes de l'école romantique, notamment Franck et Schumann. A Manchester, Saint-Saëns l'a invitée à jouer avec lui à deux pianos et, la veille du concert, a exigé qu'elle tînt la partie de premier piano alors que, par déférence pour le maître illustre, elle avait préparé le second [6]. Quant à Marcel Chailley, de plus en plus conquis par la musique de chambre, une grande idée l'habite désormais : fonder un quatuor permanent, qui, par l'adjonction de sa femme, pourra aisément devenir un quintette. Des essais avaient eu lieu dès 1907 : ils allaient se stabiliser.

 

En 1910, il n'existait aucun quintette permanent, et peu de quatuors ; le plus ancien était celui de Hayot, fondé en 1893, d'où était sorti dès 1900 celui de Firmin Touche ; il y avait aussi le quatuor de Fernand Luquin et celui de César Geloso, dont le violoncelliste Jules Griset, amateur éclairé et mécène influent, avait pris Marcel Chailley en amitié. Celui d'Armand Parent touchait à sa fin, celui de Lucien Capet prenait à peine ses débuts, et ce n'est que pendant la guerre de 14 que devait se fonder celui de Gaston Poulet, avec lequel le quatuor Chailley eut parfois à soutenir des compétitions sportives et amicales.

 

Dès 1909, le quatuor Chailley [7] était assez apprécié pour que Georges Enesco lui confie la création de son Octuor [8] et que Debussy l'invite à venir chez lui , 80 avenue du Bois de Boulogne, lui faire entendre son Quatuor [9].

 

Comme il arrive souvent, l'équipe mit quelque temps à se stabiliser. Elle y parvint le jour où son chef se décida à faire appel, non plus comme il était d'usage à des collègues de même âge, mais à des cadets encore en période de formation, qu' il pouvait façonner à sa guise. Son choix s'arrêta sur de très jeunes artistes dont il sut deviner le talent naissant, un violoniste d' origine russe, Dodka Guilevitch et l'altiste Léon Pascal. Formés entièrement par lui à la discipline de la musique de chambre, Guilevitch et Pascal constituèrent avec lui les trois éléments stables qui assurèrent pendant dix ans la continuité et les traditions du quatuor Chailley ; quant au pupitre de violoncelliste, il fut successivement tenu par Fernand Dussol, Jean Veyron, Louis Ruyssen (qui fit partie aussi du quatuor Poulet) et Diran Alexanian.


Le Quintette Chailley vers 1920
Le "Quintette Chailley" vers 1920 : de gauche à droite, assis : Fernand Dussol et Céliny Chailley-Richez, debout : Léon Pascal, Marcel Chailley et Dodka (Davy) Guilevitch
( coll. Dominique Chailley ) DR

 

Vint la guerre. Marcel Chailley, atteint d'un asthme chronique qui ne devait pas cesser de le faire souffrir jusqu'à sa mort, avait été réformé avant même la fin de son service militaire actif. "Guilé" et Pascal n'étaient pas encore mobilisables. Le gouvernement cherchait à ce moment à renforcer par tous les moyens les amitiés françaises dans les deux Amériques ; il chargea le quintette Chailley d'une mission de propagande artistique au Brésil. Le voyage,  sous la menace des torpillages et de l'épidémie de grippe espagnole qui décimait les passagers, fut dramatique, mais s'acheva par un succès total. Reçu à Rio et à Sao-Paulo par 1'ambassadeur Paul Claudel dont le secrétaire était alors Darius Milhaud, le quintette Chailley obtint du public un accueil si enthousiaste que, à peine rentré en France où il débarqua peu de jours après l'armistice, séance tenante il fut chargé d'une mission similaire en Rhénanie occupée.

 

Depuis lors, le quatuor Chailley, avec ou sans piano, est considéré comme l'un des meilleurs ensembles français. Plus encore qu'en France, il est apprécié en Suisse, en Angleterre, et surtout en Hollande,  où ses tournées, de 1923 à 1925, sont véritablement triomphales.

 

En même temps, la réputation pédagogique de Marcel Chailley commence à se répandre. Mais la vie est difficile, les tournées à cinq, précédées d'un long travail improductif, rapportent plus de satisfactions que d'argent, et il y a cinq enfants à élever. Le musicien, parfois, se sentait angoissé devant l'avenir, et il s'en ouvrait à son frère aîné le négociant exportateur, qui poussé par son bon cœur et totalement étranger aux réactions si particulières d'une sensibilité d'artiste, lui fit une proposition surprenante : de même que son entreprise devait, dans son esprit, assurer l'avenir de ses neveux, elle peut dès à présent apporter la sécurité matérielle à son frère s'il consent à changer de métier et à devenir son associé. Marcel aimait trop son art pour que cette perspective ne lui parût pas monstrueuse. Mais ses responsabilités de père de famille pesaient de plus en plus lourd. Après un an de luttes intérieures, il prit la résolution héroïque de tout sacrifier à ce qu'il considérait comme son devoir. Et à la fin de l'année 1925, il annonça à ses collaborateurs la fin du quatuor Chailley.

 

En même temps il leur offrait la possibilité de continuer, sans lui, le travail dont il avait été l'initiateur. En effet il avait reçu la visite d'un confrère plus jeune, dont le talent lui inspirait toute confiance, Joseph Calvet, qui lui avait fait part de son désir de fonder un quatuor. Avec sa générosité coutumière, l'aîné avait offert à son cadet de devenir son successeur, et Calvet avait accepté. Deux sur trois, des collaborateurs du Quatuor Chailley, les plus anciens et les plus stables, Guilevitch et Pascal, se retrouvèrent ainsi, et pour de longues années, au sein du Quatuor Calvet,  qui devait fournir la prestigieuse carrière que l'on sait [10].

 

Sa décision fut irrévocable. En vain l'imprésario de Koos, mis au courant par lettre, venait-il spécialement d'Amsterdam, porteur de conditions exceptionnelles, pour tenter à tout prix d'obtenir la promesse d'une nouvelle tournée. L'entrevue dura trois heures et il repartit sans que Marcel Chailley eût fléchi. Mais, raconte sa femme, quand l'imprésario fut parti, elle et lui pleurèrent longuement...

 

Les quelques années passées dans un métier et un milieu si différents du sien furent terriblement pénibles ; à la fois moralement et physiquement, car l'asthme qui s'aggravait faisait un supplice quotidien du lever matinal exigé par le nouveau rythme de vie, et, irrité au lever, ne desserrait  son étau que tard dans la journée. Soutenu par le sentiment du devoir accompli, Marcel Chailley supportait tout avec une admirable égalité d'humeur, et nul, sous son affabilité souriante, n'eût pu deviner son drame intérieur. Leçon qu'il devait renouveler bien souvent par la suite.

 

Enfin, à la fin de 1926, son frère finit par comprendre la cruelle absurdité de la situation. A la faveur de 1'entrée dans l'affaire de l'aîné des neveux attendus, qui venait, à 16 ans, de terminer ses deux bachots [11], il le laissa, d' abord à mi-temps puis bientôt complètement retourner à sa véritable profession tout en lui conservant généreusement quelques intérêts dans son entreprise [12].

 

Sur ces entrefaites, Auguste Mangeot fondait son Ecole Normale de musique, basée au départ sur le prestige mondial du célèbre trio Cortot-Thibaud-Casals. Chacun des trois illustres interprètes avait en effet accepté de couvrir de son nom l'enseignement de son propre instrument, et ce fut là le noyau initial de la nouvelle école. Celle-ci, aujourd'hui installée dans un hôtel particulier, boulevard Malesherbes, débuta assez pauvrement dans le médiocre local de la rue Jouffroy où Mangeot rédigeait son "Monde Musical". Mais, contrairement à Cortot qui prenait vigoureusement en mains la direction des études pianistiques, en attendant de diriger plus tard l'ensemble de l'école, Thibaud entendait borner son rôle à une supervision assez lointaine et aux cours publics d'interprétation dont l'école lançait la vogue. Ceci supposait qu'un enseignement suivi serait donné en son nom par un professeur investi de sa confiance, mais en fait entièrement maître de sa propre pédagogie.

 

C'est à Marcel Chailley, son ancien condisciple de Colonne, que Jacques Thibaud songea dans ce but. Ayant bien pesé tout ce qu'un tel rôle comportait de possibilités de rayonnement, mais aussi de renoncement (tout ce qu'il pouvait réussir serait automatiquement attribué à son aîné, que par ailleurs il aimait et admirait), Marcel Chailley accepta, Et, incapable de rien faire à moitié, il décida de se consacrer exclusivement à l'enseignement en renonçant définitivement à paraître lui-même en public. La collaboration avec Thibaud, qui dura jusqu'à la mort de Chailley, fut sans nuage, et Thibaud sut y mettre autant de délicatesse que Chailley y apportait de dévouement et d'abnégation [13].

 

II n'en fut pas toujours de même du directeur de l'Ecole, A. Mangeot, et Chailley eut souvent à souffrir de maladresses qu'il affectait de ne pas remarquer, mais auxquelles il était profondément sensible. Mangeot laissa Marcel Chailley mourir (et peut-être mourut lui-même) sans avoir jamais remarqué que si Thibaud lui avait apporté le prestige d'un nom glorieux, Chailley avait créé de toutes pièces, dans son établissement, l'une des plus brillantes écoles de violon de la capitale. Commencée dans des conditions assez misérables, sa classe était devenue, en dix ans, un lieu de rencontre international, vers lequel convergeaient des violonistes du plus grand talent, des pays les plus lointains.

 

L'été, un grand nombre d'entre eux suivaient leur maître dans la bourgade de l'Yonne où il avait, après la guerre, installé sa maison de campagne, et il n'était pas à Seignelay de tournant de rue où, de juillet à septembre, on ne fût accueilli par quelque gamme en tierces ou par quelque cadence de concerto s'échappant d'une fenêtre. Il donnait ses leçons jusqu'à quatre heures, puis tous les élèves se retrouvaient autour de lui en bande joyeuse dans le jardin familial pour une excursion à bicyclette, une baignade dans le Serein ou quelque divertissement qu'il savait animer avec une extraordinaire bonne grâce. [14]

 

En 1927, Jules Boucherit - que Mangeot avait chargé d'un rôle d'inspection à l'Ecole Normale et qui, pédagogue éminent, était à même d'apprécier l'enseignement de son cadet - lui demanda d'abord d'effectuer quelques suppléances, puis de devenir à demeure son adjoint au Conservatoire. Sa santé fragile l'incitait à de fréquents repos, et il avait besoin à ses côtés non d'un répétiteur subalterne, mais d'un véritable "alter ego".

 

La position qui devait en découler - car Marcel Chailley accepta et la collaboration dura jusqu'à sa mort - était administrativement assez fausse car, bien que  sa mission lui eût été confiée avec le plein accord du directeur Henri Rabaud, le Conservatoire, à cette époque, ne reconnaissait officiellement aucun des auxiliaires que pouvaient s'adjoindre les professeurs. Mais, de 1927 à 1936, tous les élèves qui se succédèrent au Conservatoire à la classe Boucherit furent en fait, à des degrés divers, élèves simultanément de Boucherit et de Chailley [15], même s'ils ne pouvaient officiellement se réclamer que du seul titulaire de la classe. De même, tous ceux qui, jusqu'en 1936, se réclament de l'enseignement de Jacques Thibaud à l'Ecole Normale de Musique ont toutes les chances d'être en réalité élèves de Marcel Chailley. [16]


Marcel Chailley et Jacques Thibaut
La classe de violon de l'École Normale de Musique de Paris en 1926. Assis au centre : Marcel Chailley et, à sa droite, Jacques Thibaut
( coll. Dominique Chailley )

 

Pendant 10 ans, celui-ci se dévoua corps et âme [17] à un enseignement dont le renom s'étendait de plus en plus, quelque soin qu'il prît de toujours s'effacer devant ses chefs de file [18]. Il s'y épuisait. L'asthme qui le rongeait depuis l'adolescence ne cessait de s'aggraver et le faisait maintenant souffrir en permanence. Par volonté, il parvenait à dissimuler pendant ses leçons, et devant son affabilité et son humeur toujours égale, nul ne devinait son effort intérieur. [19]

 

Le Vendredi 5 juin 1936, jour d'examen à l'Ecole Normale, il resta le dernier et accompagna au piano ses élèves jusqu'à la fin. II fut alors saisi d'un grand froid, se mit à claquer des dents et fut pris d'une fièvre violente. Deux élèves le soulevèrent et le ramenèrent chez lui, plié en deux, privé de respiration.

 

Pendant ce temps son fils aîné dirigeait tous les soirs au Parvis de Notre-Dame  la musique du "Vray Mystère de la Passion", son autre fils était à la veille d'un examen de licence en Sorbonne et sa fille Marie-Thérèse, âgée de 15 ans, était à quelques  jours de son premier concours du Conservatoire [20]. Pendant les cinq jours que dura l'agonie, et sur ses instructions formelles, l'activité professionnelle de la maison ne se ralentit point. Le soir, d'un café proche de Notre-Dame, Jacques téléphonait pendant les pauses du spectacle pour être tenu au courant ; à Marie-Thérèse, qui fut accueillie chez un parent, sa mère cacha une partie de la vérité ; elle ne cessa de la faire travailler journellement chez des amis jusqu'au concours.

 

L'agonie fut douce ; la respiration, calme et régulière, devint de plus en plus lente, et il s'éteignit discrètement, comme il avait vécu, le 10 juin 1936, à 15 heures.

 

Comme elle l'avait promis, sa femme, les derniers devoirs rendus, partit rejoindre sa fille Salle du Conservatoire, où avait lieu la dernière répétition avant le concours. Personne ne se douta du drame qui se nouait. Et ce n'est que dans le taxi du retour que Marie-Thérèse,  ayant tout compris, se jeta dans les bras de sa mère. Rentrées à la maison, elles y trouvèrent Georges Enesco qui, ayant appris la maladie de son ami, était accouru aux nouvelles et fut ainsi le premier à être informé. [21] Puis, sans que l'on sût comment, et avant même que la presse n'en fît mention, la nouvelle se répandit et les témoignages de sympathie les plus touchants commencèrent à affluer.

 

Marcel Chailley avait souvent exprimé son désir : "Quand je vous quitterai, ne prévenez que quelques intimes ; je ne veux déranger personne pour les obsèques, que je désire simples et sans fleurs".

 

Son vœu, sauf sur un point, se trouva exaucé. On était au plus fort des remous du Front Populaire et, les Pompes Funèbres étant en grève, le cercueil fut déposé sur des tréteaux, sans tenture ni ornement ; ce n'est qu'à la dernière minute que  l'on sut  qu'il pouvait  être transporté jusqu'au caveau de famille, en Seine-et-Marne.

 

Mais sans que l'on eût envoyé le moindre faire-part, l'église Saint-Ferdinand-des-Ternes se trouva remplie d'une véritable foule, profondément émue, et le cercueil disparaissait sous une montagne de fleurs, tandis que la classe du Conservatoire,  par une délicate pensée de Jules Boucherit,  et sous sa direction, adressait à son "professeur adjoint" un émouvant adieu en jouant à l'unisson l'Intrada de Desplanes et le Largo de Pugnani-Kreisler.

 

Six mois plus tard, dans le même lieu, le même geste fut renouvelé, cette fois par un groupe de ses élèves de l'Ecole Normale et de ses élèves particuliers [22] au cours d'un concert spirituel dédié à sa mémoire. Du haut de la chaire, l'ancien supérieur de Fontgombaud, Mgr Lagrange,  tira la moralité de cette vie exemplaire : "Si Marcel Chailley n'avait travaillé que pour lui, qui se souviendrait? S'il a laissé une trace, c'est qu'il a fait une oeuvre, c'est qu'il a servi..." Et dans une lettre privée, il précisait sa pensée : "Monsieur Chailley ... un saint qui s'ignorait".

 

Quant à l'opinion des professionnels, elle fut résumée par l'un des plus illustres d'entre eux, Georges Enesco : celui-ci la formula devant son compatriote Romeo Alexandresco, qui la relata dans un document officiel [23] : "Marcel Chailley a été un admirable musicien et un grand professeur de violon devant qui je m'incline."

 

Jacques CHAILLEY (1973)

 


A Marlotte, chez Jules Boucherit, en 1935. De gauche à droite : Mlle Charmasson, Mlle N..., Denise Soriano et son chien, Jacques Chailley (derrière), Céliny Chailley-Richez, Jules Boucherit, Marcel Chailley, Eldar Aram et Ivry Gitlis
( coll. Dominique Chailley ) DR

 

 

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APPENDICE I

 

 

LA PEDAGOGIE DE MARCEL CHAILLEY

 

Bien que non violoniste, Jacques Chailley avait reçu de son père, dès l’âge de quatre ans, quelques leçons qui restèrent sans lendemain. Mais il suivit la formation et la carrière de sa sœur Marie-Thérèse et ils échangeaient souvent leurs points de vue sur « l’âme et la corde » comme dit Ivry Gitlis. En 1982 encore, J. Chailley organisa une rencontre, au Musée du Conservatoire, entre sa directrice, Mme Bran-Ricci, et Devy Erlih, dont le titre évoque bien un certain agacement engendré par les excès des « baroqueux » dénoncés par Gérard Zwang : « A propos de « l’esthétique d’accordéon » dans la musique de violon du XVIIIe siècle ». Nous ignorons si les « exercices pratiques », violons et archets en mains, furent enregistrés, mais un compte-rendu en a été publié en 1983, aux pp. 131-156 des « Actes des journées d’étude d’Aix-en-Provence » consacrées à « Jean-Joseph Mouret et le théâtre de son temps ». Les interventions de Jacques Chailley montrent qu’il était familier des aspects techniques de l’art violonistique. (Dominique Chailley)

 

Marcel Chailley n'a rien écrit.  Il est d'autant plus difficile de décrire sa pédagogie qu'il n'avait pas de recettes toutes faites applicables "a priori" dans n'importe quel cas, mais plutôt une merveilleuse aptitude à déceler en chaque élève, considéré individuellement, l'origine cachée d'un défaut visible et à trouver le remède adapté a chacun.

 

Il n'en avait pas moins certains principes, certains procédés pédagogiques, de même qu'il y avait certaines qualités auxquelles il était particulièrement attaché, qui formaient ce à quoi se reconnaissaient volontiers ses élèves.

 

L'archet "à la corde", le "grain du son" était son souci majeur; il aimait comparer l'archet du violoniste à l'aiguille du phonographe [24] engendrant par-dessus le bruit de grattage un son rendu consistant par la parfaite adhérence de l'aiguille au sillon du disque. Il exigeait aussi que l'on sût se servir avec la même égalité de son de toute la longueur de l'archet, la pression du doigt rétablissant sans crispation du poignet les différences de poids entre talon et pointe. Il fallait aussi savoir "filer un son" comme le font les chanteurs et parvenir au plus extrême "pianissimo"  sans que jamais l'adhérence de l'archet se relâche sur la corde, sans que l'archet saute ou patine, ni perde son parallélisme au chevalet.

 

De cette course rectiligne de l'archet sur les cordes, il donnait une explication rationnelle en montrant comment le poignet, puis l'avant-bras se déplient efficacement autour d'un axe imaginaire ; particulièrement dans la dernière partie de la course entre le milieu et la pointe,  alors que la tendance naturelle est de "tirer en arrière".

 

Pour le travail musical, il se mettait le plus souvent au piano, de façon que l'élève réagisse sur l'ensemble et non sur sa seule partie. Par contre, pour la partie technique, il quittait rarement son violon, et se plaisait à faire toucher à l'élève le bras de son maître, afin d'ajouter à l'exemple la sensation exacte, déterminant le travail des muscles, des articulations, le dosage des mouvements.

 

Il utilisait, pour renforcer ses exemples, des comparaisons savoureuses.

 

L'exercice du "grattage" lui était bien personnel et donnait souvent des résultats remarquables: il s'agissait, en jouant, "pianissimo" et en ne donnant aucune force du bras, de fabriquer un son pareil au bruit d'un moteur "tournant rond" ; ceci pour obtenir, uniquement par la pression égale des doigts sur la baguette, une adhérence parfaite des crins sur la corde, rigoureusement égale qu'il s' agisse de la pointe, du milieu ou du talon. On était soi-même surpris de la belle sonorité que l'on obtenait après cet exercice parfois risible.

 

Il tenait essentiellement à la souplesse de toutes les articulations du bras, épaule, coude et poignet, et les comparait volontiers aux bielles d'un moteur bien huilé. Un de ses élèves se souvient l'avoir vu en station prolongée devant une vitrine de roulements à billes, lesquelles rebondissaient sur des plateaux d'acier avec une robustesse et une force élastiques, tel un sautillé idéal. Tout ce que la nature et la vie quotidienne peuvent nous offrir d'exemples alimentait sa soif de recherches, et venait à chaque instant enrichir la matière de son enseignement.

 

Il tenait également essentiellement à la "propreté" de la main gauche, On a peine aujourd'hui à s'imaginer (les vieux disques pourtant, en témoignent) en quelle faveur pouvait être, il y a cinquante ans, l'abus des ports de voix, des notes attaquées "en dessous", et tous les à-peu-près que l'on "faisait passer" avec un vibrato complice. La guerre vigoureuse - et parfois solitaire –qu'il mena à ces impuretés n'est sans doute pas étrangère au "nettoyage général" aujourd'hui réalisé.

 

II préconisait pour les débutants une méthode originale, que d'autres ont depuis adoptée mais dont il semble avoir été l'initiateur : il leur faisait d'abord travailler isolément la main gauche, la main droite ne faisant que des pizzicati, puis  isolément, pour la main droite, la tenue d'archet sur les cordes à vide, et il ne réunissait les deux éléments que lorsque la sonorité  d'une part, la justesse de l'autre, étaient jugées suffisantes. Il évitait ainsi ces affreux miaulements des commençants qui écorchent les oreilles des autres et finissent parfois par fausser celles de l'intéressé.

 

Des notes que nous ont adressées plusieurs de ses anciens élèves en vue de la rédaction de la présente notice, nous extrairons cette conclusion de l'un d'eux :

 

"Enfin je ne dirai jamais assez à quel point Marcel Chailley était bon et désintéressé, et l'espèce de sentiment de sécurité éprouvé par l'élève à la leçon. Alors que tant d'autres maîtres ne réussissaient à communiquer qu'un sentiment de gêne provoquant une tension nerveuse nuisible à la qualité du travail, Monsieur Chailley travaillait et faisait travailler en souriant. C'était incontestablement un pédagogue et un psychologue."

 

 

 

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APPENDICE II

 

 

ELEVES DE MARCEL CHAILLEY

 

La liste qui suit, probablement incomplète, a été reconstituée d'après des documents de provenances diverses. On en excusera les erreurs involontaires.

 

Le signe ° précédant le nom indique les principaux élèves ayant, à notre connaissance, fourni une carrière professionnelle.

 

Les abréviations "CNM" et "ENM" indiquent les élèves inscrits au Conservatoire National de Musique (aujourd'hui "Supérieur") ou à l'Ecole Normale de Musique.

 

Ces indications n'excluent pas que les intéressés aient également été, en privé, les élèves personnels de Marcel Chailley.

 

°ADASKIN, Harry (Canada)

ALEXANDRESCO, Mme Eugénie (Roumanie) ENM

ALI Abdoul Halin (Egypte)

°ANDRADE, Janine CNM

ARAM, Eldar (Norvège)

ARGYROPOULOS, Mlle (Grèce)

ARNOULD, Antoinette ENM

AUBERT, Régine ENM

AUDOUIN, Mlle

AVDOR, Mosché Lévin (Israël)

 

BALABAN, Mme Odette (Roumanie)

BARBILLOY, Mlle CNM

°BARRION, Madeleine (Mme de BOISREMOND) ENM. Prof. au Conservatoire de Grenoble.

°BARTHELEMY, André CNM – Sté des Concerts & Opéra.

BAUDRE, Mlle CNM

BEAUPUY, Mme ENM

BENEZIT, Guy

BLANC, Marie ENM

BERGER, Mlle ENM

°BIKELAS, Hélène CNM. Prof. au Conservatoire de Lille.

BLOCH, Mlle CNM

BLOCH, Mlle ENM

BLUM CNM

°BEAUFOND, Brigitte de

°BOBESCO, Lola (Roumanie) CNM

BONNET, Mlle

°BORDE, Germaine (Mme Gilbert BREL)

BORNAND-VIGO, Mlle ENM

BRABANT, Georgette

BRANDSTRUP, Mlle ENM

°BREL, Gilbert CNM - Orchestre Colonne.

°BRILLI, Jacqueline (Mme André GIRARD) CNM

°BRUNSCHWIG, Dany ENM

 

CANDES, Mlle

CARCOPINO, Majo (Mme VENDRYES)

CARRIERE, Madeleine ENM

°CHAILLEY, Marie-Thérèse (Mme GUIARD)

°CHAMPEIL, Jean CNM - Prix Nadaud & Ysaye - Orchestre Lamoureux - Opéra.

CHARMASSON, Mlle CNM

CHARPENTIER CNM

CHEF, Simone (Oran) ENM

°CIOMPI, Giorgio (Italie) CNM

COLOMBANI CNM

CRISTESCO, Mlle (Roumanie) ENM

°CYROULNIK, Charles

 

DARIGON CNM

DAVIDOGLOU, Mlle ENM

DEAUD ENM

DEGEORGE, Mlle CNM

DELCROIX, Alice

°DERIAZ, Marcelle (Suisse)

DESCHAMP ENM

DESNOES, Mlle ENM

°DUFORESTEL ENM - Prof, au Conservatoire de Beauvais.

°DUMONT, Jacques CNM - Prix Nadaud 1930 - Violon solo de la Sté des Concerts du Conservatoire - 1er Violon du Quatuor de l'O.R.T.F.

 

EUVERTE, Lison (Mme NOURRY)

EIZON CNM

 

°FERLET, Lisette (Mme DELANAY) CNM - Répétitrice au Conservatoire.

°FERRAS, Robert - Prof. de son fils Christian.

°FIGUEROA, Jaime (Porto-Rico) ENM

°FIGUEROA, José (Porto-Rico) ENM

°FILON, Simone ENM

FORESTIER, Jeanne ENM

°FRANTZ, Colette ENM

 

°GABEZ, Fernand – Prof. au Conservatoire d'Orléans.

GAMEL, Mlle

GAMALCA (de) ENM

GAUBERT, Pierre

°GAUDU, Marie-France ENM – Prof. au Conservatoire de Saint-Brieuc.

°GENTIS, Christian CNM - Opéra.

GEOFFRE, Mlle CNM

GERARD, Mlle ENM

°GITTON, Jean CNM - Sté des Concerts du Conservatoire.

GIRARD, Mlle ENM

GIRARDOT, M. ENM

GIRAULT, Mlle ENM

°GITLIS, Isaac (dit Ivry) CNM

GOIRZMAN CNM

GOLDENBERG  CNM

°GRABOWSKA, Edwige - 1ère Médaille au Concours international de Genève.

GROUSSET CNM

GUIGNARD, Mlle CNM

GUERRA, Mlle CNM

GUIKOVATY ENM

 

HALLEY ENM

HAMOUTH CNM

HERO, Stephen (U.S.A.)

HUSSON ENM

 

°IBOS, Marie-Thérèse

 

JOFFRE, Mlle

JOUHAUD, Mlle (Oran)

 

KARREN CNM

KELLER (Suisse)

KOUZNETZOFF ENM

°KURTZ, Arved (U.S.A.) - Dir. de Conservatoire a New-York.

 

LACHAMP, Maurice ENM

LE BEL, G. ENM

LERATE (Espagne)

LEVY, Francine (Mme POCHET)

°LEWKOWICZ, Henri ENM

LOYNES, Dorothy (Grande-Bretagne)

 

MA (Chine) CNM

MALLOZAL, Suzanne ENM

MARCEL, Gabriel - Philosophe et violoniste amateur.

MARTIN, David (Grande-Bretagne)

°MARTINON, Jean

MASSON, Mlle CNM

MAZIOUX CNM

MEITOUR (de)  CNM

MEYNIEU, Suzanne CNM

°MONCEAU (de), Ghislaine  CNM

°MORLANGE, Lily (Mme QUESNEL) - Orchestre de l'O.R.T.F.

°MOTTE ROUGE (de la), Pierre

 

°NEVEU, Ginette CNM

NIVET, Mlle CNM

 

OGER, Mlle CNM

ORSALLION, Simone CNM

 

PAPAHATGIS, Takis (Grèce) ENM

°PEPPER, Herbert (A.E.F.)

°PERRING, Alban CNM - Prix Nadaud.

PESET, Suzanne ENM

°PLAZONICH, Suzanne (Mme Gaston POULET) CNM

PONS CNM

 

°QUESNEL, Jacques CNM

 

RIBERA ENM

RICUCCI ENM

RITZ, Mlle (Pays-Bas) CNM

ROCHELAMBERT, Mlle de ENM

ROTH ENM

RUILLIER, Mlle (Mme FLOTTARD) ENM

 

SAINT-GERMIER ENM

SALOMONS, Jacqueline (Mme Marcel GAZELLE)

SCHERMANSKI

SEGURA, Mme (Mexique)

SERVANT, Mme ENM

°SERPINET ENM - Orchestre Colonne.

SIEBENTHAL, Marguerite de (Suisse) CNM

°SORBETS, Francine

°SORIANO, Denise (Mme Jules BOUCHERIT) CNM

°SOROKER, Yakov – Prof. à l'Institut pédagogique de Drohobych (Ukraine), de 1962 à 1976

SOULETIS ENM

SOUVIGNET, Mlle ENM

°STERN, Marcel CNM - Grand Prix de Rome.

STANEC ENM

°SZERYNG, Henri CNM

 

TALTAVEL, Simone

TISSERANT CNM

 

VANHECKE, Mlle ENM

°VAUTIER, Madeleine ENM

 VAYSER, Mlle ENM

 VERSY, Georgette ENM

°VIGNERY, Jeanne ENM - Prof. au Conservatoire de Gand

VINCENT CNM

°VOULFMANN, Vladimir (U.R.S.S.)

 

WARLOP CNM

 

ZEKI ENM

ZELLER ENM

 

 

 

 



[1] Cette plaquette de 39 pages a été tirée à 100 exemplaires (hors-commerce) en 1973 (imprimée en offset, Imprimerie S.I.E.P., Albi, dépôt légal : 4e trimestre 1973). Exemplaire n° 085 appartenant à M. Dominique Chailley.

 

[2] Le nom est celui d'un bourg voisin de Saint-Florentin (Yonne) où se situe l'ascendance paternelle. Depuis 1590, le nom de Chailley est fréquent dans les archives de la région de Saint-Florentin où il est d'abord orthographié Chaillé ou Chaillié. L'orthographe Chailley apparaît en 1626, en alternance avec les précédentes (pour les mêmes personnages) et se stabilise au XVIIIe siècle.

 

[3] Son arrière-grand-père, Jean-Barnabé, était en 1830 maire de Venizy, commune limitrophe de Saint-Florentin. D'autres branches du même nom, originaires de la même région, et comme celle-ci d'origine terrienne, ont aujourd'hui encore de nombreux représentants dont plusieurs ont acquis la notoriété dans les domaines les plus divers. L' une de ces branches a pris le nom de Chailley-Bert depuis qu'en 1885 deux frères Chailley épousèrent les deux filles du célèbre homme d'Etat. Une rue Joseph Chailley, dans le 12e arrondissement de Paris, rappelle le souvenir de leur père qui fut aux côtés de Paul Bert l'un des principaux organisateurs de l'Indochine française. Une autre branche de la famille, installée à Toulon, s'est illustrée dans la marine, notamment lors de la guerre 1939-1945 dans l'épopée du sous-marin "Casablanca".

 

[4] Marcel était le cadet de trois frères (un quatrième plus jeune étant mort en bas âge). L'aîné, Raymond, succéda à son père dans la carrière de négociant exportateur et devint une personnalité importante du commerce franco-portugais. Le second, André, aux dons exceptionnels, tint un rôle dans les cercles littéraires de la fin du siècle: il a laissé un manuscrit de poèmes dans la ligne de Heredia : on le trouve cité avec estime dans les entretiens de Paul Léautaud et les mémoires de Rosny aîné. II jouait de la flûte et, comme sa mère Hélène Chailley, peignait à l'aquarelle. La guerre de 1914 interrompit une carrière d'avocat brillamment commencée. Gravement atteint par la maladie à Verdun où il était sous-officier, il ne devait plus guère que se survivre ensuite.

 

[5] De ces quatre salles, alors toutes au premier plan de la vie musicale parisienne, seule la dernière est encore vivante, provisoirement dit-on. Les "Agriculteurs", rue d'Athènes, sont devenus un cinéma, la petite salle Pleyel de la rue Rochechouart, où s'illustra Chopin, disparut en 1927 et la jolie Erard blanc et or de la rue du Mail, après avoir servi, ternie et défigurée, de studio d'enregistrement à la Radio, est aujourd'hui désaffectée.

 

[6] On trouve plusieurs fois mention de Marcel Chailley dans la correspondance de Saint-Saëns, qui l'avait en amitié. (Cf. Jean-Michel Nectoux, Correspondance Saint-Saëns-Fauré dans Revue de Musicologie, 1972, n° 2, et Yves Gérard, Correspondance Saint-Saëns-Lecocq (en préparation).

 

[7] Alors composé, outre Marcel Chailley, de Louis Gravrand, Philippe Jurgensen et Henri Schidenhelm.

 

[8] Le Samedi 18 décembre 1909, Salle des Agriculteurs. Pour cette circonstance, le quatuor Chailley s'était joint, sous la direction de l'auteur, au quatuor Geloso, dont l'altiste, Pierre Monteux, devait devenir célèbre comme chef d' orchestre.

 

[9] On conserve dans la famille un pneumatique daté du 24 janvier 1909 par lequel Debussy invite Marcel Chailley avec ses collaborateurs pour le lendemain lundi, vers 5 heures. Détail amusant, il l'avertit qu'il n'a pas de pupitres chez lui, et lui demande d'en apporter.

 

[10] Léon Pascal, à son tour, a formé sous son nom le Quatuor de la Radiodiffusion Nationale dont le premier violon Jacques Dumont était lui aussi un ancien élève de Marcel Chailley, et il est devenu professeur d'alto au Conservatoire de Paris. Quant à Dodka ( ou Davy ) Guilevitch, il est aujourd'hui, sous le nom francisé de Daniel Guilet, professeur de violon à l'Université de Bloomington (Indiana, U.S.A.).

 

[11] D'un dévouement et d'un désintéressement admirables, Raymond Chailley n'eut pas de chance dans ses pronostics familiaux : le neveu tant attendu pour lui succéder, fils aîné de Marcel, [Jacques Chailley, l'auteur de cette notice] et qui devait sans succès essayer pendant 7 ans [fin 1926 à fin 1932] de s'habituer au "métier" avait lui aussi une vocation musicale incoercible; il devait devenir secrétaire général, puis sous-directeur et professeur d'ensemble vocal au Conservatoire, et enfin professeur de l'histoire de la musique à la Sorbonne et Inspecteur Général de la musique. Le certificat d'études supérieures d'histoire de la musique auquel il prépara longtemps ses étudiants, il l'avait passé lui-même à 19 ans devant le redoutable André Pirro, en cachette de son patron, feignant d'avoir des "bons de commission" à placer rue du Sentier. Ses parents eux-mêmes ne le surent que beaucoup plus tard.

 

[12] Celle-ci fut liquidée, en 1932, lorsqu'il se fut avéré qu'il était illusoire de compter sur le neveu déjà mentionné pour en prendre la succession ; en outre une crise très grave frappait l'exportation en cette période et enleva tout regret devant cette solution.

 

[13] Un détail significatif apparaît dans la confrontation des photos de classe prises à l'occasion des cours d'interprétation de Thibaud. Chailley priait toujours Thibaud de se placer au centre, et celui-ci accepta parfois. Mais le plus souvent il refusait et obligeait Chailley à occuper le milieu pour bien marquer qu'il était le véritable professeur de la classe; c'est lui qui se mettait à sa droite.

 

[14] A titre d'exemple, l'été de 1929, on put dénombrer à Seignelay des élèves de 13 nations différentes. Ils s'unirent cette année-là pour donner à l'église, au profit de l'acquisition de l'orgue, un "concert des nations" auquel participèrent l'organiste Jean Huré et la grande cantatrice Yvonne Gall.

 

[15] Certains, comme Lola Bobesco, furent presque exclusivement les élèves de Chailley ; d'autres, comme Denise Soriano, presque exclusivement les élèves de Boucherit ; mais le plus souvent les deux maîtres, en continuelles  consultations  pédagogiques réciproques, intervenaient indistinctement l'un et l'autre dans la formation de chacun des élèves, dont plusieurs devinrent célèbres (Cf. Appendice II)

 

[16] A l'exception du petit nombre qui suivit l'enseignement éphémère d' un professeur américain, Bernard Sinsheimer, à qui Thibaud fit confier pendant quelque temps une seconde classe ; celle-ci ne put se maintenir longtemps.

 

[17] II suffisait d'un regard malheureux, vrai ou simulé, pour qu'au moment d'aborder la question de paiement (ce qu'il  faisait toujours à contrecœur), l'élève s'entende dire : "Ne vous  tourmentez pas, et n'en parlons plus".  On n'en parlait plus en effet". (Notes de sa femme). Le jour où il tomba d'épuisement, son carnet portait 7 leçons : trois seulement devaient être rétribuées.

 

[18] "Je suis le second,  disait-il à sa femme ; je crois que mon seul mérite  est  de savoir le rester". Cette attitude est peut-être une excuse à l'habitude qu'ont prise certains de ses anciens élèves d'oublier de le citer dans la liste de leurs maîtres. Une jeune violoniste étrangère de grand talent [Lola Bobesco], qui lui avait été confiée dans son plus jeune âge, fut pendant de nombreuses années non seulement enseignée, mais hébergée, nourrie, élevée à ses frais et sous son toit avec ses propres filles. La presse annonça, voici peu de temps [note de 1971], qu'elle avait fait ses études avec X, Y et Z, Marcel Chailley étant absent de l'énumération. La même aventure se renouvela avec des violonistes aussi célèbres qu' Ivry Gitlis ou Ginette Neveu.

 

D'autres cas aussi pénibles pourraient être cités,  mais aussi des exemples touchants d'un affectueux attachement d'anciens élèves à son souvenir. L'un des plus remarquables est sans doute celui de Christian Ferras, trop jeune pour avoir été élève de Marcel Chailley, mais qui n'omit jamais de mentionner qu'il en avait reçu l'enseignement par son père et, comme beaucoup d'élèves directs (dont Ivry Gitlis), vint après la mort du maître travailler la musique de chambre avec sa femme, C. Chailley-Richez.

 

[19] "Le matin, après une nuit d'insomnie, il se sentait épuisé et obligé de prendre un repos. C'est alors que survenait un coup de téléphone de Boucherit qui, se sentant fatigué, désirait ne pas faire sa classe.  J'entendais ses réponses au téléphone : "Bien sûr, mon vieux, ne te tourmente pas, repose-toi et compte sur moi". Puis, se tournant vers moi : "Quelle ironie! Mais puisqu' il compte sur moi, je dois être à mon poste". (Notes de sa femme).

 

[20] Ayant jusqu'à l'année précédente travaillé le violon avec son père, Marie-Thérèse Chailley venait de se mettre à l'alto sous la direction de Maurice Vieux et, d'emblée, avait été admise au concours d'entrée dans la classe de ce dernier. Dès la fin de sa première année de classe, lors du concours passé dans les circonstances que nous relatons, elle obtint le premier prix première nommée.

 

[21] Il n’y a pas de raison de douter de ce témoignage ; mais il est curieux de trouver dans les archives familiales un mot de condoléances d’Enesco seulement daté du 21 juin. (Note de Dominique Chailley)

 

[22] Cette exécution "in memoriam" fut fixée par un disque (Lumen, n° 30.063, 25 cm) L'église Saint-Ferdinand d'alors n'existe plus ; la recette du concert spirituel dont il est question fut versée pour la construction de la nouvelle église, aujourd'hui édifiée sur le même emplacement.

 

[23] Cf. Mémoire sur la musique française. Bibliothèque documentaire de l'Union des Compositeurs de Roumanie, n° de fichier F .M. 8871. Romeo Alexandresco a par ailleurs consacré à Marcel Chailley un excellent article (en français) dans la revue roumaine Muzica de Mai 1972, pp. 40-49. Signalons encore qu'une bonne photographie  de Marcel Chailley et de Céliny Chailley-Richez au milieu de la classe de l'Ecole Normale, avec Georges Enesco, a été reproduite in : Vasile Tomesco, Histoire des relations musicales entre la France et la Roumanie, p. 452. Relevons au passage que Marcel Chailley, qui ne reçut  jamais aucune distinction officielle en France, était Officier de la Couronne de Roumanie.

 

[24] On rappelle que dans les phonographes construits pour les anciens disques, où le sillon était tracé en profondeur, l'adhérence de l'aiguille au sillon était obtenue par le poids du diaphragme, contrairement aux appareils actuels [en 1973, rappelons-le], conçus pour des disques  dont le sillon est tracé latéralement, de sorte que cette donnée devient négligeable et permet des bras ultra-légers. La comparaison est évidemment basée sur les anciens appareils à bras lourds, seuls en cause à l'époque dont il s'agit.

 

 


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