L’harmonium d’église
un instrument, une méthode, un répertoire


Harmonium, presbytère de l'église Sacré-Coeur, Chicoutimi (QC) Canada
Harmonium, D.W. Karn & Co., Woodstock, Canada.
( Presbytère de l'église Sacré-Coeur, Saguenay (QC) Canada. Photo Michel Baron. )

Souvent oublié dans un coin de sacristie ou remisé au fond de l’église, l’harmonium, progressivement remplacé par l’orgue électronique à partir des années 1960 est un instrument de collection à redécouvrir et protéger. Un de ses intérêts réside dans la possibilité de varier les nuances, impossible à réaliser dans l’orgue autrement que par le biais de la " boîte expressive ". L’harmonium est riche d’un répertoire insoupçonné. Il partage avec l’orgue le clavier, les registres, la soufflerie. Mais, plutôt que les tuyaux, c’est le principe de l’anche libre qui est ici retenu. Ce sont les facteurs Debain (1809-1877), Victor Müstel (1815-1890) et Alexandre Père et Fils – Jacob (1804-1876) et Edouard (1824-1888) - qui lui donnèrent ses titres de gloire. Aristide Cavaillé Coll avait lui aussi participé à l’enfantement de l’instrument avec son Poïkilorgue (1834). On peut également retenir les manufactures suivantes dont les noms constituaient à eux seuls un gage de qualité : l’abbé Clergeau, Dumont-Lelièvre, Kasriel, Richard, Christophe et Etienne.

Voici maintenant quelques notions concernant les timbres de l’harmonium et la manière de les utiliser :

Bien que certains modèles possèdent une vingtaine de jeux, deux ou trois claviers, un pédalier et une soufflerie mue par un ventilateur électrique, l’exemple le plus répandu de cet instrument à anches libres dans les paroisses était l’harmonium d’un clavier coupé en basses et dessus entre le mi et le fa de la troisième octave et comprenant quatre jeux et demi dont la composition se répartissait comme suit :

BASSES DESSUS
   
(1) Percussion ou cor anglais (1) Percussion ou flûte
(2) Bourdon (2) Clarinette
(3) Clairon (3) Fifre
(4) Basson (4) Hautbois
(S) SOurdine (VC) Voix céleste
(O) Forte (5) Musette
  (T) Trémolo
  (O) Forte
  (1)
       (G) Grand jeu
       (E) Expression

 

Les registres (1), (2), (3) et (4) basses et dessus doivent être tirés ensemble pour avoir la même sonorité sur toute l’étendue du clavier. La Sourdine parle avec les anches du (1) sous une pression moindre et la Voix céleste combine les anches du (2) avec une série limitée aux dessus et accordée en battements. Le Trémolo fait vibrer les anches du (2) avec des houppements obtenus avec une alimentation d’air dérivée. La Musette n’est pas présente sur tous les types d’instruments.

Clavier et tirants
Les pédales
Le clavier et les tirants. Sur le bord inférieur des pédales, en métal moulé, on peut lire "MOUSE PROOF PEDAL" : le constructeur garantissait que les souris ne pouvaient pas s'introduire dans le système de soufflets.
( Presbytère de l'église Sacré-Coeur, Saguenay (QC) Canada. Photos Michel Baron. )

Pour préciser le caractère et l’emploi de ces registres dont les tirants sont répartis au dessus du clavier, René Vierne auteur d’une " Méthode pour orgue-harmonium suivie de vingt préludes-exercices réalisant les principales règles de la théorie et de douze pièces de différents caractères " [Paris, Leduc, 1913] fournit les détails suivants [p. 3] :

" Parmi ces différents timbres, les (1) et (4), comparables aux fonds et anches de 8 pieds de nos grandes-orgues, forment la base de l’instrument et doivent être préférés pour exécuter l’écriture à 4 voix.

On peut parfois, pour obtenir plus d’éclat, y adjoindre les (3), comparables aux 4 pieds des orgues à tuyaux et parlant à l’octave supérieure des (1) et (4).

Les (2), comparables aux 16 pieds des grandes-orgues et parlant à l’octave grave des jeux normaux, seront d’un usage beaucoup moins fréquent.

Employés seuls, ils exigent la transposition à l’octave supérieure du passage ainsi registré. En aucun cas on ne doit s’en servir si l’écriture se maintient dans la partie grave du clavier.

Le registre (G) tire à lui seul les différents timbres de l’harmonium.

Enfin les (O Forte) augmentent de façon fixe et continue la sonorité des différents timbres et ne doivent jamais être tirés si l’on a dessein de se servir de l’Expression.

Je passe sciemment sous silence le Trémolo, dont l’usage désuet en antimusical s’est, par bonheur, complètement perdu aujourd’hui. "

On utilise parfois la ressource de la coupure du clavier afin de mettre en valeur une phrase par une registration plus forte dans la basse ou le dessus, selon le cas.

Deux méthodes ont eu un grand succès durant la première moitié du XXè siècle : en premier lieu celle de René Vierne (1878-1918), organiste à Notre-Dame-des-Champs à Paris et frère de Louis Vierne, qui précise en préambule de son recueil :

" Cette méthode s’adresse aux personnes ayant déjà une certaine pratique du piano : c’est pourquoi nous n’avons pas cru devoir y faire figurer d’exercices destinés à l’indépendance proprement dite des doigts, tels qu’en renferment les ouvrages spéciaux ayant trait à l’enseignement de cet instrument. [...] La présente méthode peut servir, sans aucune suppression ni adjonction, à l’étude des claviers manuels de l’orgue à tuyaux ; la technique, à cet égard, étant la même pour l’orgue et pour l’harmonium. " [Ibid., p. 1]

René Vierne ne fait pas l’économie d’une présentation complète du mécanisme de l’harmonium en tête de son ouvrage. Chaque exercice y est, de même, commenté, permettant, à l’extrême rigueur, de se passer d’un enseignant. Les principales difficultés inhérentes au jeu de l’harmonium (articulation, expression, substitutions, glissés, accords, notes communes, ornements) sont consignées. Il faut reconnaître que la méthode de René Vierne s’adresse à des pianistes déjà confirmés car les pièces y sont à quatre parties dès le début du recueil. Celui-ci comporte, de plus, une série de pièces plus complexes placées en complément.

La célèbre " Méthode d’orgue " de Louis Raffy (1868, ca. 1955) s’adresse plutôt aux débutants [Arras, Procure générale de musique religieuse, 1908]. Elle comprend toute la théorie musicale, aborde les différentes notions solfégiques avec pour chacune, un exemple à jouer au clavier, et, surtout, les pièces sont progressives, avec deux, trois puis quatre parties. Outre quelques extraits de grands maîtres contemporains ou de musiciens allemands de la période baroque, elle contient des compositions personnelles de Raffy. A partir de formules modulantes et de gammes harmonisées de façon plus ou moins riche, l’improvisation est évoquée, du moins dans ses grandes lignes. La culture musicale est développée à travers les chapitres consacrés aux grandes formes musicales et une présentation de la terminologie propre à la musique vocale.

A l’orgue comme à l’harmonium, la registration permet de jouer sur les couleurs propres à chaque timbre :

" L’écriture instrumentale à l’orgue rappelle de manière simplifiée celle de l’orchestre. Il est des pages, comme le Prélude de Lohengrin de Wagner, où l’instrumentation par masses évoque les différents plans qu’on distingue à l’orgue symphonique.

Ainsi la registration s’apparente-t-elle au travail d’orchestration. Suivant le type de pièce considérée, elle sera fixe ou, au contraire, se conjuguera avec les divers caractères de la thématique et les articulations de la forme. S’il existe des modèles de registration, ceux-ci sont modifiables selon les instruments ou le goût du musicien. " [Naji Hakim, " Guide pratique d’improvisation ", Londres, UMP, 2001, p. 56]

En mentionnant la registration pour l’harmonium dans leurs pièces, les compositeurs établissent souvent une correspondance avec l’orgue puisque certaines œuvres peuvent être destinées indifféremment à l’un ou l’autre instrument. Dans ce cas, on fait correspondre l’ensemble (1) (3) (4) aux fonds 8 et 4 pieds ajoutés aux mixtures.

Quant aux crescendo et decrescendo parfois demandés, ils sont obtenus à l’harmonium grâce au registre d’expression qui désolidarise le réservoir des pompes, permettant à l’instrumentiste exercé d’agir directement sur la quantité de vent qui fait vibrer les anches libres et par conséquent sur les nuances. Sur l’orgue, on parviendrait au même résultat en fermant les jalousies du récit par le moyen de la pédale expressive.

D’une manière générale, les pièces pour harmonium sont relativement courtes afin d’être employées sans aucune contrainte au sein de la liturgie en se souvenant du principe énoncé par Louis Vierne dans l’avertissement de ses 24 Pièces en style libre :

" Les pièces du présent recueil sont calculées de façon à pouvoir être exécutées pendant la durée normale d’un offertoire. Elles sont registrées pour un harmonium de quatre jeux et demi et pour un orgue à deux claviers et pédalier de 18 à 20 jeux. [...] Tous les morceaux de cette collection peuvent se jouer entièrement avec les mains ; quand on les exécutera sur un orgue à pédalier, il sera bon de diviser entre les mains les passages sous lesquels on emploiera la pédale. " [Paris, Durand, 1914]

Les registres disponibles sur un harmonium classique ne permettent que peu de fantaisie et déterminent un langage plus harmonique que contrapuntique même si, comme on l’a signalé, la coupure du clavier permet d’isoler un thème sur un jeu de détail. Il est nécessaire, dans ce cas de ne pas dépasser un ambitus réduit à la moitié du clavier.

Olivier Geoffroy



Page extraite du Compendium musicale ad usum clericorum de Hermann Le Bel, Maître de chapelle de la métropole d'Auch
( 1ère édition, Auch, l'Auteur, et Paris, Chanche/Valyn, 1878, réédition début XXe siècle par la Procure de musique religieuse, 10 rue Frédéric Degeorge à Arras,
coll. Max Méreaux ) DR

 


Relancer la page d'accueil du site MUSICA ET MEMORIA

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© MUSICA ET MEMORIA

tumblr hit counter