LE VIOLON D’INGRES

Ingres
( photographié par Etienne Carjat )

Au sens large de l'expression, avoir un violon d'Ingres représente toute activité à laquelle on aime se consacrer en dehors de sa profession pour se distraire de ses préoccupations et, le plus souvent, assouvir une passion. Ce peut être la pratique d'un sport, la passion d'une collection, la musique, la peinture, le jardinage, que sais-je encore !

Comme chef de chœur d'une part et comme professeur dans un conservatoire d'autre part (cours d'adultes), je suis émerveillé par la passion que peut susciter la musique chez tant de personnes qui prennent sur leur temps de loisirs et de repos plusieurs heures consacrées à la musique : répétitions de chorale, cours de solfège et de chant, étude d'un instrument que ces mélomanes commencent à pratiquer à vingt-cinq ou trente ans ou même au-delà!

Que de sottises et de légendes n'a-t-on pas inventées à propos du grand peintre Jean Auguste Dominique Ingres qui vécut de 1780 à 1867. Sa passion pour la musique a souvent été mal interprétée: n'a-t-on pas raconté qu'il supportait la critique de sa peinture mais ne la tolérait pas de son jeu de violoniste.

Et pourtant la modestie de Dominique Ingres comme violoniste est attestée par de grands musiciens qui l'approchèrent. Il est intéressant de connaître leurs témoignages.

Laissons la parole à Camille Saint-Saens : " Un jour, je devais avoir une quinzaine d’années, j’osai lui parler de son talent de violoniste et réclamer l’honneur d’une sonate exécutée en collaboration. Il s’y refusa. Je n’en joue plus depuis longtemps, dit-il, d’ailleurs je n’ai jamais bien joué ; j’ai fait quelquefois le deuxième violon dans les quatuors. "

Toutefois Saint-Saëns paraît avoir été quelque peu froissé dans son amour-propre de compositeur puisqu'il ajoute:

Grand amateur de musique, comme beaucoup de peintres, Ingres se croyait en outre grand connaisseur, et cependant toute la musique moderne (Saint-Saëns pensait donc à la sienne !) lui inspirait à priori une insurmontable horreur.

Mais en lisant les Souvenirs de Charles Gounod, on constate que le jugement de Saint-Saëns est suspect de parti pris. Gounod avait fait la connaissance d'Ingres à Rome; voici en quels termes il en parle :

" Monsieur Ingres était fou de musique ; il aimait par-dessus tout Haydn, Mozart, Beethoven et peut être plus particulièrement Glück... Nous restions souvent une partie de la nuit à nous entretenir des grands maîtres. "

Et Gounod raconte que, jusqu'aux premières heures du matin, ils s'oubliaient tous deux dans la partition de Don Juan de Mozart au point que Madame Ingres, tombant de fatigue, était obligée de fermer le piano pour les séparer et les envoyer dormir. Dans une de ses lettres, Ingres écrit qu'il se tourne vers Glück, Haydn, Mozart comme l'héliotrope se tourne vers le soleil. A chaque instant, dans sa correspondance, ces noms reviennent sous sa plume. Quelques jours avant sa mort (1867), Ingres tient encore sa partie de violon dans un Quatuor de Haydn. Mais laissons encore la parole à Gounod :"Qui n'a pas connu intimement M. Ingres ne peut avoir de lui qu’une idée inexacte. Il avait des tendresses d'enfant et des indignations d'apôtre. Il avait une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre pas chez les poseurs , comme on s’est plu à dire qu’il était. Je l’ai beaucoup aimé et je n’oublierai jamais qu’il a laissé tomber devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent à éclairer la vie d’un artiste quand il a le bonheur de les comprendre... Par exemple à propos de Mozart : " Il n’y a pas de grâce sans force. "

Une autre pensée de ce grand peintre exprime bien sa passion pour la musique : Cet art divin, qui embaume ma vie.

Enfin, Liszt témoigne de la même admiration que Gounod dans une lettre qu'il adresse, en 1839, à Berlioz, racontant que, se trouvant un soir à la Villa Médicis à Rome, il avait demandé à Ingres d'interpréter une Sonate de Beethoven : " Allons, Maître, lui dis-je, n'oublions pas notre chère musique ; le violon vous attend, la sonate en la mineur s’ennuie sur le pupitre ; commençons. Si tu l’avais entendu alors : avec quelle religieuse fidélité il rendait la musique de Beethoven et avec quelle fermeté pleine de chaleur il maniait l’archet ! Quelle pureté de style ! Quelle vérité dans le sentiment. "

Tel est le vrai sens de la " légende " du Violon d’Ingres. L’expression, passée dans le langage courant, convient donc à merveille à tant d’amoureux de la musique qui se consacrent à leur passion avec tant de désintéressement et de courage.

Joachim HAVARD DE LA MONTAGNE (1987)


Ingres : Jupiter et Thétis
Jupiter et Thétis (1811), Dominique Ingres, Musée Granet, Aix-en-Provence
( © cliché Bernard Terlay, conservateur du Musée Granet, avec son aimable autorisation )

 


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