RAYMOND LOUCHEUR
(1899 - 1979)

Raymond Loucheur (Cl. Lipnitzki)
Raymond Loucheur vers 1956
( photo Lipnitzki )

Né à Tourcoing (Nord), le 1er janvier 1899, mort à Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne), le 14 septembre 1979, Raymond Loucheur débuta ses études musicales au Havre, avant de les achever au Conservatoire de Paris. Premier Grand Prix de Rome en 1928 pour sa cantate Héraclès à Delphes, il fut ensuite nommé inspecteur général de l’Instruction publique (1946), puis directeur du CNSM (1956 à 1962). Grand Prix national de la musique en 1974, ce compositeur, " d’une intelligence et d’une probité exceptionnelles ", a écrit une musique colorée, qui, selon Marc Honegger, " d’une grande vitalité rythmique, peut atteindre à une profonde intensité dramatique. "

En attendant la mise en ligne d’une notice biographique détaillée, nous publions, ci-après, un entretien entre Jean Rollin et Raymond Loucheur, peu de temps après la nomination de ce dernier à la tête du Conservatoire de la rue de Madrid (1956), paru dans Le Guide du concert et du disque du 23 novembre 1956.

D.H.M.

 

ENTRETIEN AVEC RAYMOND LOUCHEUR
Directeur du Conservatoire National

Raymond Loucheur vers 1955
Raymond Loucheur vers 1955
( photo X... ) DR

De nombreux tableaux aux couleurs claires : le maître des lieux ne s'intéresse pas qu'à une seule forme d'art.

Dans ce décor révélateur, le nouveau directeur apparaît armé de son sourire énigmatique, prêt comme toujours à manier avec un bonheur redoutable une ironie de façade qui se hâte de masquer une sensibilité profonde, mais rigoureusement hostile aux épanchements désordonnés.

Avec cet homme d'ordre, il n'y aura pas place aux compliments d'usage. Prenons le temps toutefois d'évoquer quelques faits lointains. 1928 : un jeune professeur de musique et chant dans les écoles communales de la Ville de Paris, M. Raymond Loucheur venait de poser un problème ardu aux services administratifs, en se faisant recevoir Premier Grand Prix de Rome et en sollicitant un congé de trois ans pour déférer aux obligations de son nouveau titre. Nous parlons de directeurs d'écoles, d'instituteurs, puis des élèves, de toute cette population très modestement musicienne.

" L'occasion qui m'a été donnée d'enseigner les rudiments de la musique à des enfants de condition généralement modeste, puis de contribuer à la formation pédagogique et culturelle de jeunes gens et jeunes filles voués aux professorats a été pour moi une chance que je souhaite à beaucoup, cette chance de ne jamais perdre le contact avec la réalité, la réalité humaine, la réalité sociale. "

" Ma biographie? Je ne fais pas un mystère de ma date de naissance : Tourcoing, 1er janvier 1899. "

Et Raymond Loucheur évoque rapidement et avec une grande simplicité ses premiers pas : venu tout enfant dans la Seine-Maritime, il fait partie d'une harmonie régionale en qualité de clarinettiste, puis est admis dans l'Harmonie du Havre. Il parle avec émotion de son maître Henry Woollett, musicologue et pédagogue qui, tout en l'initiant à l'harmonie, ne lui laissait rien ignorer de la production contemporaine. C'est enfin le Conservatoire de Paris où il aura de nombreux maîtres : harmonie, H. Dallier, P. Fauchet, N. Boulanger ; contrepoint et fugue, A. Gedalge ; composition, P. Vidal et Max d'Ollone; direction d’orchestre, V. d'Indy; timbales, J. Baggers.

En 1925, il avait été reçu professeur de musique dans les écoles de la ville de Paris. Trois ans plus tard, il devait demander le congé plus haut évoqué en obtenant le Premier Grand Prix de Rome avec sa cantate " Héraklès à Delphes " (1928).

Trois années à Rome : " le poussin fait craquer sa coque ", dit Raymond Loucheur avec une pointe de léger humour. Les envois de Rome, cependant, seront bien plus que des essais : le Quatuor à cordes, la Première Symphonie, les trois Pièces pour sextuor de clarinettes comptent aujourd'hui parmi les œuvres achevées. Le Psaume XXXIX toutefois n'est évoqué qu'avec une moue légère, et je rappelle en vain l'accueil du public de la Société Nationale indépendante le 18 mai 1932 à la première audition du Quatuor.

Première Symphonie (Rome, 1930 à 1932). Elle devait recueillir les suffrages enthousiastes de Florent Schmitt.

Et Raymond Loucheur veut bien assurer :

" Je suis plus à mon aise dans la musique d'orchestre que dans la musique de chambre. Cependant celle-ci n'est pas sans m'attirer et c'est avec un grand intérêt que je me penche sur le problème des combinaisons de timbres. "

La Deuxième Symphonie ? (1943-1944).

" Si, dans la Première Symphonie, je persiste à voir avant tout le souci, le besoin d'un jeune homme de faire éclater sa personnalité, j'ai été dominé, dans la composition de la deuxième, par la volonté d'écrire français. On comprendra mieux, si l'on songe à la date de son achèvement. "

La Rhapsodie malgache, commande de la radio (1945) ?

" Mon cheval de bataille; elle se propose de commémorer le cinquantième anniversaire, du rattachement de Madagascar la France. La création ? 10 mars 1946, par l'Orchestre National. "

Rappelons quelques œuvres pour orchestre : Défilé (1936), Nocturne (1941), Pastorale (1938), groupées sous un titre unique : Plein Air.

Et nous arrivons à l'œuvre maîtresse, Hop-Frog, ballet-pantomime en deux actes d'après le célèbre conte d'Edgar Poe, qui a classé Raymond Loucheur parmi les tout premiers noms de la musique contemporaine. Elle eut les honneurs de l'Opéra le 17 juin 1953.

— Pensez-vous que nous serons comblés d'une prochaine reprise ?

Ce que je puis affirmer, c'est que la gravure en est faite chez Pathé-Marconi et qu'elle sera bientôt à portée de toutes les mains et de toutes les oreilles. "

— Vous avez dit, il y a un instant, que, bien que la musique de chambre vous intéresse par les problèmes qu'elle pose, vous vous sentiez plus à votre aise dans les grandes œuvres orchestrales. Est-ce à dire que vous avez renoncé à écrire pour petits ensembles et que vous avez abandonné vos recherches sur les combinaisons de timbres ?

" Non, à la vérité. Depuis le Quatuor, j'ai écrit d’abord En Famille, dont la version originale se présente sous l'aspect de cinq petites pièces pour sextuor de clarinettes. Par la suite, je les ai orchestrées. Ensuite vient Portraits, pour trio d'anches. Et mes dernières compositions, comme pour me contredire, sont du cadre de la musique de chambre : quatre Pièces pour quintette instrumental (harpe, flûte et trio à cordes), et Concertino pour trompette et sextuor de clarinettes, lequel a bénéficié, lui aussi, d'une version orchestrale. À cela, ajoutez environ vingt-cinq mélodies. "

Je crois qu'il nous reste à rappeler deux œuvres encore pour clore la liste.

" En effet, mais nous retournons à l'orchestre. Trois Duos pour soprano et mezzo (Colonne, 13 novembre 1955). Et l’Apothéose de la Seine, commandée à propos de l'Exposition de 1937 et qui posa de véritables problèmes de timbres (dix instruments à vent, percussion et ondes Martenot)."

— Peut-on demander si le directeur du Conservatoire permettra au compositeur de s'adonner à son art ?

" Hum... Le directeur est, pour l'instant totalement absorbé par les exigences de la rentrée scolaire. Toutefois, le compositeur a en chantier quelques travaux... "

— Si je comprends bien, le directeur sera aussi surmené que I'ex-inspecteur général; car le compositeur Raymond Loucheur a derrière lui une longue carrière administrative. Nous n'en avons dit qu'un mot au début de cet entretien et je sais qu'on peut en dire beaucoup plus.

" En revenant de Rome, j'ai tout simplement repris mon poste de professeur. "

— Puis ç'a été la montée progressive : Inspecteur divisionnaire de l'Enseignement musical dans les écoles de la Ville de Paris et de la Seine...

En 1938. "

— Inspecteur principal...

" En 1941, en remplacement du maître Roger-Ducasse. "

— Enfin le passage au Ministère de l'Education Nationale en qualité d'Inspecteur général de l'Instruction publique et de chargé de mission d'Inspection générale dans les établissements du premier degré.

" Janvier 1946. "

— Dans ces nombreuses fonctions, votre passage a laissé des traces durables sous forme d'amélioration sensible.

" II est de fait que la situation morale et matérielle des professeurs de musique des écoles de la Ville de Paris et des lycées s'est élevée au niveau de celle des professeurs d'enseignement général. La musique tend à prendre une place de plus en plus importante, non seulement dans l'Enseignement du premier et du second degré, mais aussi dans l'Enseignement technique... "

— Où vous avez reçu, là encore....

"...en octobre 1955…"

—... une mission d'inspection.

" J'avais, en prenant le poste il y a dix ans, 140 professeurs; j'en laisse 652 à mon successeur. "

— Je suis certain que, de l'œuvre entreprise par vous en faveur de l'éducation musicale, votre ex-personnel vous restera reconnaissant. Quelle position le nouveau directeur a-t-il vis-à-vis de la production musicale contemporaine ?

" D'une façon générale, je me méfie des systèmes préétablis; ou, pour mieux dire, ils me laissent indifférent. Je pense que la musique doit être un langage, une expression humaine et non pas le résultat de calculs plus ou moins savants.

Je déplore que le tragique pour ne pas dire l'obscur, ait une si grande place dans la production musicale contemporaine. Nul n'est plus heureux que moi lorsque surgit — quel que soit l'âge de son auteur — une œuvre jeune, gaie, alerte; je n'en suis pas à croire que cette jeunesse, cette gaîté, cette alacrité, soient réservées aux grands vieillards, mais il faut constater, pour le déplorer, qu'un trop grand nombre de nos jeunes confrères (et je suis persuadé que les talents ne sont pas plus rares aujourd'hui que dans le passé) se croient obligés, lorsqu'ils s'expriment en musique, de traduire un désespoir, un " cafard " fort peu compatible avec leur âge réel. "

— Quelle position le compositeur doit-il adopter vis-à-vis du public ?

" II est très difficile de définir ce que l'on entend par " public ". D'une façon générale, je suis opposé au principe de la " Tour d'ivoire ". Je pense que le compositeur qui a su émouvoir un seul de ses auditeurs, émouvoir dans le sens le plus réel, le plus total du mot, ce compositeur, à mon sens, n'a certes pas perdu son temps. "

— Vous n'avez pas encore abordé le théâtre lyrique. Penseriez-vous que le genre soit mort, comme d'aucuns l'affirment parfois aujourd'hui ?

" Non. Au contraire, je pense qu'un bel avenir s'ouvre au théâtre lyrique, à condition qu'il s'inspire de la mobilité à laquelle nous a habitués le cinéma. Menotti a ouvert la voie quant au choix du sujet, encore qu'il s'exprime souvent dans un style conformiste. Marcel Landowski me semble donner la mesure de ce que l'on peut attendre musicalement de l'évolution du genre. "

— Avez-vous des projets à l'endroit du Conservatoire ?

" Oui. Mais il serait encore prématuré de les exprimer. Je me tiens en contact étroit avec cette glorieuse Maison dont les murs s'accommoderaient fort bien de quelque toilette. Mais, " le moine, dit-on, ne vaut pas que par son habit " : je vois affluer à notre Conservatoire de nombreux candidats, français ou étrangers, attirés par l’incomparable qualité de l'enseignement donné dans cet illustre établissement.

Sans vouloir préciser davantage certaines de mes intentions, je puis vous assurer que le problème des débouchés offerts trop chichement aux lauréats du Conservatoire retient mon attention. Sans pouvoir prétendre qu'à un Premier Prix doive nécessairement correspondre un emploi rétribué, je ne puis rester indifférent à la détresse matérielle d'un trop grand nombre d'anciens élèves. "

— Quelle est l'importance du problème de l'instruction générale au Conservatoire ?

" Sur ce point, je ne crois pas que la situation soit tellement grave. Fort heureusement, la curiosité de la plupart de nos élèves ne se limite pas à la musique. Grâce à la collaboration de professeurs attachés à l'Etablissement, du Centre National de l'Enseignement par Correspondance et de quelques établissements privés, les exigences de la culture générale sont le plus souvent satisfaisantes. Un projet beaucoup plus vaste fait l'objet d'une étude approfondie entre les Directions intéressées. Dès qu'il sera possible de réaliser ce projet, les élèves recevront à l'intérieur de l'établissement des cours qui, sans porter préjudice à ceux qui existent déjà, étendront sensiblement le champ de leurs connaissances; et ceci plus particulièrement en Histoire de l'Art, Histoire générale et Littérature. "

Cet entretien va s'achever. Raymond Loucheur reprend l'habit du directeur. Surmené par la période des concours d'entrée... en attendant les autres, le compositeur n'aura que bien rarement le temps de s'attardera sa table de travail, mais notre Conservatoire National, lui, y gagnera un bel artiste et un grand administrateur.

Jean ROLLIN

 


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