Inauguration du Grand orgue
de l'Eglise de la Madeleine (1846)
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Tel a été l'empressement du public de choix invité à cette fête religieuse et musicale, qu’il a fallu, dans une seconde séance d’inauguration, trouver les moyens d'offrir une consolation aux nombreuses personnes qui n'avaient pu, faute de place, assister à la première séance. Celle-ci a eu lieu le 28 octobre [1846] ; une quête improvisée, à la sortie de la magnifique église enrichie aujourd’hui de l'orgue dont nous allons parler, a été faite au profit des inondés de la Loire. Dans l’invitation que MM. les facteurs Cavaillé avaient adressée pour la seconde audition, la quête était indiquée dans cette intéressante cérémonie : elle à été fort abondante aussi, et a répondu à la pensée charitable de l’artiste habile dont avons à enregistrer le succès comme facteur, et à célébrer le travail comme chef-d’œuvre. Cette nouvelle séance a eu lieu le 13 novembre devant une foule de notabilités dans les sciences et les arts, qui fait rarement défaut à l’appel du talent.

L’église de la Madeleine, par son grandiose et sa magnificence, ne peut être comparée a aucun autre monument religieux connu. L'originalité de sa construction intérieure, au dire de certaines gens, n’est pas celle d’un temple chrétien : quoi qu'il en soit de cette critique, on ne peut lui refuser un caractère de grandeur qui la fera visiter avec empressement par les connaisseurs, et lui méritera toujours une belle place parmi les monuments de la capitale.

Le grand orgue, qui complète aujourd'hui le mobilier artistique et sacré de l’église, encadre d’une manière heureuse le dessus de la grande porte d'entrée. Le buffet en bois de chêne, a été exécuté par M. Lindenberg, sur des dessins de M. Huvé2, architecte du monument. Les sculptures de M. Marneuf sont d’un fort bon goût, et toutes les dorures qui encadrent les boiseries se marient très bien avec les autres richesses de l’église. Les tuyaux d’orgues disparaissent dans les ornements de menuiserie qui les étreignent de toutes parts, on hésite à croire à la puissance et à la multiplicité des sons qui doivent sortir de ces tuyaux.

Il y a à peine 10 ans l'artiste, dont nous décrivons la nouvelle œuvre, M. Aristide Cavaillé, arrivait, tout jeune et inconnu alors, de sa province à Paris ; il enlevait au concours, devant un jury composé de membres de l’académie des Beaux arts et des Sciences de l'Institut, la confection de l’orgue de la basilique de Saint-Denis. Dans ce travail, qui a été un véritable coup de maître, l'artiste s'est placé aux premiers rangs.

Les touristes qui ont visité à l’étranger les cathédrales de Harlem, de Francfort et de Fribourg, dont les orgues ont une réputation européenne, s’accordent à dire que celles de Saint-Denis ne le cèdent point à ce qu'ils ont entendu dans ces trois villes ; on est aussi d’accord pour reconnaître dans les ingénieux mécanismes employés par le facteur français à Saint-Denis une foule de perfectionnements et d’inventions qui lui méritent les éloges des savants. Il était dès lors bien naturel que le conseil de la fabrique de l’église de la Madeleine s’adressât à MM. Cavaillé ; ces facteurs appelèrent eux-mêmes un concours à la suite duquel, à la majorité de 8 voix contre 9, ils furent choisis pour exécuter l’orgue de la Madeleine. Ce travail, entrepris et commencé vers le milieu de l’année 1842, a été achevé au mois d’octobre 1846. La commission, nommée par le conseil de fabrique pour procéder à la vérification du mécanisme, à l’audition partielle et simultanée des jeux, a reçu l’orgue de MM. Cavaillé à l’unanimité, en donnant plus particulièrement à M. Aristide Cavaillé, qui en a conçu le projet et dirigé l’exécution, les éloges que mérite ce beau travail qui peut être considéré comme un chef-d’œuvre. Telles sont les expressions textuelles dont s'est servie la commission, composée de MM. baron Séguier, baron Cagnard de Latour et Savart, membres de l’Académie des sciences, Adolphe Adam et Ambroise Thomas, compositeurs de musique, Huvé, architecte du monument, Hamel, amateur de factures d’orgues, Erard, facteur de pianos, Marloye, professeur d’acoustique, Davrainville, facteur d’orgues ; Simon3, Séjan4, Lefébure5 et Fessy6, organistes dans les premières églises de Paris.

Bien que l’orgue de la Madeleine ne soit composé que de 48 jeux et de 2880 tuyaux, celui de Saint-Denis en a 6000, il est d’une puissance extraordinaire, et les effets en sont variés à l’infini ; car, outre tous les mélanges que l’on peut obtenir au moyen des divers registres joués séparément ou combinés entre eux, l’organiste a encore à sa disposition 14 pédales qui viennent offrir des ressources nouvelles, et dont les combinaisons s’élèvent à des quantités incroyables ; tout ce travail est admirablement conçu, la disposition en est claire, rien ne s’y trouve gêné ni embarrassé ; on peut circuler partout, chacune des pièces de ce mécanisme compliqué peut être facilement démontée pour être réparée au besoin. La partie sonore de l’instrument n’est pas moins digne d’éloges, et avec la grande sonorité de l’église elle-même, on peut lui faire produire les accents les plus doux comme les plus forts.

C’est ce qu’a été à même de pouvoir juger le public qui a assisté aux deux séances d’inauguration : MM. Séjan, Fessy et Lefébure ont tour à tour improvisé, sur l’orgue, des morceaux qui ont enlevé tous les suffrages. Chacun de ces organistes renommés a fait valoir l’instrument suivant son goût et sa manière ; tous les trois ont produit sur la nombreuse assemblée qui remplissait l’église des effets et des impressions dont on se faisait part en sortant avec un sentiment d’admiration que nous avons partagé. Rien de saisissant comme l’effet produit par les jeux imitant les voix humaines ; et la première fois que cet effet a été entendu, des milliers d’auditeurs se demandaient si toutes ces voix de prêtres et d’enfants de chœur, si bien imitées par l’orgue, n’étaient pas véritables et ne sortaient pas de derrière l’instrument. L’orage improvisé par M. Lefébure n’a pas fait moins de sensation, et après tout le fracas imposant et lugubre jeté par ces trois mille tuyaux, on se trouvait ravi de les entendre produire les accents les plus suaves et les plus tendres. M. Alexis Dupont7 et les artistes de la chapelle de la Madeleine ont alterné avec les organistes déjà cités, et chanté des morceaux religieux qui n’ont pas moins été goûtés. Ils ont bien préparé, on peut le dire, les assistants à l’aumône abondante recueillie, ainsi que nous l’avons dit en commençant, en faveur des inondés. En mentionnant cette bonne œuvre dont la pensée, pour la seconde séance d’audition, est due à MM. Cavaillé, nous devons savoir gré à M. le curé de la Madeleine8 de s’y être associé lui-même dans ces quelques mots pleins de convenance et d’onction qu’il a adressés au commencement de cette solennité, à tout ce public d’élite qui se pressait dans l’église. Le jeune artiste qui a fait une si belle œuvre, celui dont l’opinion publique vient de ratifier le jugement que nos savants ont déjà porté de son habilité, aurait bien quelque droit à l’attention de l’autorité. Lorsque les faveurs ministérielles sont accordées à de semblables talents, elles ont pour elles l’approbation de tous. Nous souhaitons que M. Cavaillé en soit un nouvel exemple.

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1) Article signé " E.S. " paru dans L'Esprit public du vendredi 20 novembre 1846. (Toutes les notes de cet article sont de la rédaction de Musica et Memoria). [ Retour ]

2) Jean-Jacques-Marie Huvé (1783-1852), membre de l'Institut, président de la Société des Beaux-Arts, fut également l'architecte des châteaux de Saint-Ouen et de Compiègne, et de l'Administration des Postes. Il termina la construction de la Madeleine succédant à Pierre Vignon, décédé en 1828. [ Retour ]

3) Charles Simon (1788-1866), expert de la Commission des Arts et édifices religieux, organiste de Notre-Dame-des-Victoires et de Saint-Denis. [ Retour ]

4) Louis Séjan (1786-1849), organiste de St-Louis-des-Invalides , St-Sulpice et de la Chapelle royale. [ Retour ]

5) Alfred Lefébure-Wély (1817-1869), organiste de St-Roch et plus tard de la Madeleine, puis de St-Sulpice. [ Retour ]

6) Alexandre-Charles Fessy (1804-1856), organiste de la Madeleine. Il échangera par la suite (mars 1847) son poste avec Lefébure-Wély à St-Roch. [ Retour ]

7) Alexis Dupont, né au début du XIXème siècle, ténor à l'Opéra et à la Société des Concerts du Conservatoire, était alors très en vogue. Maurice Bourges dans son article consacré à l'inauguration de la salle des concerts spirituels du Conservatoire de Musique religieuse (Gazette musicale, n°6 du 2 janvier 1853) parle de lui en ces termes " Alexis Dupond, dont la voix se conserve fraîche et pure à l'ombre du sanctuaire, comme le lis virginal sur l'autel, a parfaitement chanté un gracieux O Salutaris... " [ Retour ]

8) Jean-Baptiste Beuzelin (1787-1857). Il fut nommé curé de la Madeleine en 1833. C'est sous son ministère que fut achevée la construction de l'église, au début de l'année 1842, livrée au culte le 30 avril, inaugurée le 24 juillet et consacrée par Mgr Affre le 9 octobre 1845. [ Retour ]

 

 


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