Pierre MAILLARD-VERGER
(1910 – 1968)

Pierre Maillard-Verger, vers 1965
Pierre Maillard-Verger, Paris, vers 1965
( coll. Mme Maillard-Verger ) DR

 

"Homme d'une discrétion égale à ses immenses qualités d'homme et de fin musicien insuffisamment reconnues", élève de Paul Dukas et de Roger-Ducasse, la carrière de pianiste soliste et accompagnateur n'a jamais attiré les projecteurs de la célébrité sur Pierre Maillard-Verger, bien que ses paires reconnaissaient en lui un brillant pianiste doublé d'un compositeur habile.

Né le 5 décembre 1910 dans le quinzième arrondissement parisien, Pierre Jean Alfred Maillard-Verger fit ses études musicales au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, où il était admis en 1922 au Concours d'admission dans la classe de piano préparatoire de Joseph Morpain et dans celle de solfège instrumental d'Emile Schwartz. Première médaille de solfège cette année, et de piano en 1925, il intégrait l'année suivante la classe de piano supérieur d'Isidore Philipp et à l'âge de 16 ans et demi obtenait en 1927 le 1er Prix de piano. Cette même année, un 1er Prix d'harmonie lui était également décerné dans la classe de Jean Gallon. Suivirent en 1929 un 1er Prix d'accompagnement au piano, en 1930 un 1er accessit de direction d'orchestre et en 1932 un 1er Prix de fugue (classe de Noël Gallon). Il suivit ensuite les cours de composition de Paul Dukas puis de Roger-Ducasse et décrocha en 1935 un premier Second Grand Prix de Rome, avec la scène lyrique Le Château endormi (texte de Bernard Simandre) qui lui valut ces commentaires du Jury de la Section musique de l'Institut de France : "jolies idées musicales ; de la couleur, du charme, de la distinction" et du Ménestrel du 5 juillet :

"Sa cantate fut interprétée par Mme Turba-Rabier, Mlle Germaine Cernay et M. Georges Cathelat, avec, au piano, l'auteur et Mlle Simone Féjard. Elle est agréable, avec son motif berceur du début, dans la calme tonalité de fa, sa déclamation debussyste, rapide et juste, alternant avec des inflexions mélodiques plaisantes, le tout soutenu par un accompagnement où le piano se révèle plus que le symphoniste, et avec sa cadence plagale terminale, ajoutant à l'ensemble le paraphe ultime du classicisme."

En 1939 lui était décerné le Premier Grand Prix avec la cantate La Farce du mari fondu, adaptée de l'ancien théâtre français du XVe siècle par Paul Arosa (éditée chez Durand : opéra-bouffe en un acte). En voici le sujet :

Pernette, robuste et accorte commère, joue mille tours à son vieux mari cacochyme, Collart, auquel elle reproche surtout de lui faire, au jeu d'amour, des parts trop petites. Survient un fondeur qui, non seulement remet à neuf les chaudrons, mais sait refondre les hommes en faisant d'un vieillard un homme de vingt ans. Pour quinze écus, Collart tente l'expérience, qui réussit à merveille. Pernette trouve alors son mari charmant, mais lui ne trouve plus assez jeunette cette donzelle déjà vieille de trente printemps. Il lui enjoint de lui remettre les clefs de la maison. Elle refuse. Il la bâtonne et part, en dansant, chez les belles, tandis que Pernette supplie en vain le fondeur de le revieillir. Et les trois personnages tirent, pour terminer, la morale de cette "très philosophique sotie."

Pierre Maillard-Verger au piano, Villa Il Paradisio, Nice, 1942
Pierre Maillard-Verger, Paris, vers 1965
Pierre Maillard-Verger au piano, Villa Il Paradisio, Nice, 1942
( coll. Mme Maillard-Verger ) DR
Pierre Maillard-Verger, Paris, vers 1965
( coll. Mme Maillard-Verger ) DR

Le compositeur et critique musical Gustave Samazeuilh, disciple et ami de Dukas, commentait à l'époque cette partition en ces termes :

"M. Maillard-Verger, qui eut la bonne fortune d'être d'abord guidé dans ses études par le maître Paul Dukas, et par son successeur qualifié M. Roger-Ducasse, est un de ceux qui ont su échapper à ces dangereux « sortilèges », et peut-être le seul qui soit parvenu à créer dans sa partition une unité véritable, des progressions adroitement contrastées et bien soutenues, un style à la fois archaïque et vivant, plein de verve et adéquat au sujet. Je n'en veux pour preuve que la franche allure, la solide structure de son prélude, l'adroite façon dont il a su lier à l'action les interventions du fondeur, le rythme net et allant de son trio final. C'est un musicien, doublé d'un pianiste remarquable, dont il sera intéressant de suivre le développement. Je souscris donc volontiers au jugement de l'Académie des Beaux-Arts, qui lui a décerné le Premier Grand Prix."

Et Paul Bertrand d'écrire dans Le Ménestrel (7 juillet 1939) :

"Le Premier Grand-Prix a donc été décerné à M. Pierre Maillard-Verger, né à Paris le 5 décembre 1910, élève de Paul Dukas et de M. Roger-Ducasse. Premier Second Grand-Prix en 1935 et qui avait de nouveau concouru, en vain, en 1936. Sa Cantate, interprétée par Mme Maria Branèze, MM. Robert Laurence et José Beckmans, avec, au piano, l'auteur et M. Tony Aubin, est certainement l'une des meilleures qu'il nous ait été donné d'entendre. Depuis quatre ans, M. Maillard-Verger a visiblement beaucoup travaillé et il a surtout beaucoup pensé. Il est parvenu à une maturité, à une maîtrise de conception et de réalisation remarquable, en demeurant toujours en étroit contact avec le sujet développé. Les rythmes ont beaucoup de relief et de franchise, le tour mélodique est frappant et original, la diction spirituelle et bien en dehors, s'accompagne d'un babillage orchestral toujours exempt de monotonie. Le chant du fondeur prend judicieusement une importance, qui s'accuse par des rappels dans le développement symphonique de la forge, puis pour souligner en decrescendo la sortie du personnage : intention dramatique qui se manifeste également dans la scène de la bastonnade, tandis que la chanson de Collart rajeuni donne lieu à une habile construction d'un chant de caractère avant tout musical, qui constitue une réussite, ainsi d'ailleurs que l'ensemble final, aux heureux rebondissements."

En 1937, il était lauréat du 3e Concours international Frédéric Chopin à Varsovie, en même temps que Monique de la Bruchollerie et Lélia Gousseau.

Fait prisonnier au début des hostilités, puis libéré, Pierre Maillard-Verger se rendait en 1942 à la Villa Il Paradisio de Nice. En effet, Mussolini ayant confisqué la Villa Médicis, l'Académie de France à Rome avait choisit, en 1941, de se réfugier dans cette demeure, où elle resta durant les années de guerre. Située dans le quartier de Cimiez et construite à la fin du XIXe siècle par l'architecte Constantin Scala pour la baronne Hélène de Zuylen de Nyevelt de Haar (née de Rotschild), elle accueillera plus tard (1949) le Conservatoire de musique de Nice jusqu'en 2006 et de nos jours est occupée par la Direction centrale de l'Education de la Ville de Nice. C'est ainsi que Pierre Maillard-Verger effectua à Nice le traditionnel séjour réservé aux Grands Prix de Rome, aux côtés notamment de Dutilleux. Il fréquenta ensuite quelque temps (1943) le village d'Oppède-le-Vieux dans le Lubéron, devenu, après l'Armistice de 1940, le lieu de refuge des artistes en "zone libre". Consuelo, l'épouse de Saint-Exupéry, qui séjourna en ce lieu jusqu'en 1942, racontera plus tard dans un livre l'histoire du "Groupe d'Oppède", constitué d'artistes aux horizons très divers et qui compta jusqu'à 40 membres : des architectes, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, parmi lesquels on peut citer Bernard Zehrfuss, Etienne-Martin, François Stahly, Jean-Claude Janet, Jean Le Couteur, Robert Humblot… C'est à Oppéde que Pierre-Maillard fit la connaissance de sa future épouse, Hélène Le Bris qui lui donnera deux enfants : Laure et Jérôme.

Au sortir des hostilités Pierre Maillard-Verger pouvait reprendre sa carrière parisienne de pianiste, qui avait débuté dès le début des années trente avec son engagement de soliste aux Concerts Lamoureux, peu après l'obtention de son 1er Prix de piano. Au cours de cette décennie, il se produisait fréquemment en concerts, notamment le 7 novembre 1937 à la Salle des Concerts de l'ancien Conservatoire, sous la direction de Philippe Gaubert à la tête de l'Orchestre des Concerts du Conservatoire, avec la Raphsodie pour piano et orchestre de Busoni-Liszt. Quelques mois auparavant, le 15 novembre 1936 au Salon d'Automne, il avait créé en compagnie du flûtiste G. Deschamps les Trois mouvements pour flûte et piano de Jehan Alain, l'un de ses condisciples dans la classe de Dukas. Le 25 mars 1933, lors d'une "soirée artistique", 1 rue Gustave-Doré à Paris, cette fois il tenait la baguette de chef d'orchestre et de chœurs pour l'interprétation de l'oratorio Le Jugement dernier de Marthe Renaud-Simonetti, avec pour solistes : Mmes Midha-Potia et C. Lecomte, M. Vérut, les danses étant assurées par Mme Catherine et le "Groupe Catherine". En outre, durant cette même période d'avant-guerre, il se produisait aussi souvent à Radio Paris, en formation de chambre avec le "Trio Maillard-Verger" qu'il avait constitué avec Jacques Quesnel, violon et Geneviève Martinet, violoncelle.

Pierre Maillard-Verger, Paris, vers 1965
Pierre Maillard-Verger, Paris, vers 1965
Pierre Maillard-Verger, Paris, vers 1965
( coll. Mme Maillard-Verger ) DR

En 1946, l'une de ses premières prestations au lendemain de la guerre était de jouer, aux côtés de Pierre Nerini et Lucien Lavaillott, au Théâtre des Champs-Elysées, avec l'Orchestre de la Société des Concerts dirigé par André Cluytens, dans une série de concerts ayant pour thème "L'Art symphonique" (11, 13 et 14 décembre, concerts J.M.F.) En effet, c'est à cette époque que René Nicoly l'engageait, l'un des premiers, pour illustrer ses concerts des J.M.F. et pour lesquels sera créé spécialement un prestigieux trio composé de Ginette Neveu, André Navarra et Pierre Maillard-Verger. Cette collaboration se poursuivra durant plus de 40 années!

Plus tard, dans les années cinquante, il continua de jouer en compagnie de Geneviève Martinet avec laquelle il interprétait notamment, le 23 janvier 1956 à l'Ecole Normale de Musique, des Sonates de Bach (3e), de Beethoven (4e), de Brahms (2e) et d'Hindemith (2e). Ses interprétations des Mélodies de Fauré avec Camille Maurane, qu'il a enregistrées chez Musidisc, restent célèbres et l'on y relève ici tout l'art subtil de l'artiste qui ne se contente pas d'être un accompagnateur passif mais un "maître de musique au piano" [suivant le mot de Mario Facchinetti], véritable "collaborateur, entraîneur, directeur de... conscience".

Parallèlement à ses activités de pianiste, Pierre Maillard-Verger enseigna l'écriture à la Schola-Cantorum dès le début des années cinquante, et à partir de 1965 le déchiffrage au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris.

Comme compositeur on lui doit des pièces pour piano éditées chez Durand : Caprice, Etude en quartes, Petite Suite (7 pièces faciles : Rêverie, Jeux, Polka, Echo, Valse, Plainte, Tarentelle) ou autre instrument : Quelques airs faciles du folklore français, harmonisés pour ensemble de pipeaux de bambou (Lemoine, c. 1963) ; des oeuvres vocales : Noël des bergers et des mages, chœur enregistré au début des années 1950 par le R.P. Emile Martin et Les Chanteurs de Saint-Eustache (LP PAC.3480), Les Anges dans nos campagnes à 4 voix mixtes (Lemoine), d'autres noëls profanes : Allons ouïr sur nos têtes (Bas Quercy) à 5 voix mixtes (Lemoine), Jacotin (Savoie) à 4 voix mixtes (Lemoine), ainsi qu'un recueil de 25 Chants de Noël dont il a effectué l'harmonisation (éditions Van de Velde, Tours, 1957, 54 pages, illustrations de Robert Guinard) et des musiques de films : Le Monde étrange d'Axel Henrickson, court-métrage de Jean Painlevé (1955), Quelques danses pour Calenda!, court-métrage de Jean Painlevé, 1960. Il est également l'auteur d'un ouvrage pédagogique : Le Déliateur : cours gradué de technique pianistique par Ernest Van de Velde, nouvelle édition entièrement revue et développée par Pierre Maillard-Verger (1963), de la musique de La Chanson de Roland (version de Georges Hacquard, 1955) et de celle de l'Antigone de Sophocle (composée en 1936) qui a été donnée en 1980 au Grand amphithéâtre de la Sorbonne pour la célébration du centenaire du Collège de Sévigné de la rue Pierre-Nicole (Paris Ve).

Pierre Maillard-Verger a participé à l'enregistrement de nombreux disques, tant comme interprète que comme compositeur. Si de nos jours seules les Mélodies de Fauré (avec Camille Maurane) sont encore disponibles et rééditées en CD (Accord/Universal Music SA), il a néanmoins enregistré également : en 1957 des Mélodies de Mozart et de Schumann avec la soprano Estel Sussman (Club national du disque CND 1008) et la même année, toujours avec Estel Sussman, d'autres Mélodies de Moussorgski (Club national du disque CND11), en 1958 des oeuvres de la Renaissance (Josquin des Prés, Clément Janequin, Claude Goudimel, Guillaume Costeley, Thoinot Arbeau...), en compagnie notamment du Sextuor Vocal de France, de l'Ensemble vocal Sine Nomine, de la Maîtrise de l'Oratoire, de Monique Rollin (luth) partageant la direction avec Horace Hornung ("L'Encyclopédie sonore", Hachette-Ducretet 32 E 811), en 1955 La Chanson de Roland dans une version transposée et présentée par Georges Hacquard, avec Jean Deschamps (récitant) et Bernard Demigny (baryton) dont il a écrit la musique "qui prolonge très agréablement le texte sans le surcharger" ("L'Encyclopédie sonore", Hachette-Ducretet 270 E 047), en 1962 avec le Quatuor Syrinx, des Noëls pour pipeaux qu'il a harmonisés (Noël de Saboly, Noël nouvelet, A Minuit fut fait un réveil, Entre le bœuf et l'âne gris, Faisons réjouissance) (Erato LDEV479) et l'année suivante, avec le même Quatuor, un "Concert pour pipeaux" comportant plusieurs oeuvres dont son harmonisation de Nous n'irons plus au bois (Erato LDEV492).

Pierre Maillard-Verger est décédé le 30 avril 1968 à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu à Paris IVe, alors qu'il venait d'être nommé professeur de la classe de musique de chambre au CNSM, poste qu'il aurait dû occuper à partir d'octobre de la même année! L'un de ses derniers concerts, le 28 février au Théâtre de la Musique, fut pour les Jeunesses Musicales de France qu'il avait servies durant tant d'années. Son interprétation de l'Horizon chimérique de Fauré chanté par Camille Maurane, qu'il accompagnait ce soir-là, avait été particulièrement brillante. "Homme discret, musicien raffiné, [il]était assoiffé de culture. Il laissera un profond souvenir dans l'esprit de ses élèves au Conservatoire de Paris, et, dans le cœur de tous ceux qui l'ont connu, l'image d'un être d'exception, étranger à notre siècle si réaliste." (René Nicoly)

Denis Havard de la Montagne

 


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