La fille de Molière et la musique

Molière, par Mignard.
Portrait de Molière par Mignard
( musée Condé à Chantilly )
Samedi 17 janvier 1671 au Palais des Tuileries sur la rive droite de la Seine à Paris, Madeleine, âgée de 5 ans, revêtue d'une jupe de couleur rose avec un corps de taffetas vert garni de dentelle n'est pas très rassurée par toute cette foule qui se précipite pour assister à la première représentation de la comédie-ballet Psyché. Elle doit jouer le rôle d'une des grâces avec notamment Thérèse Lenoir âgée elle de 7 ans, la future comédienne Melle Dancourt après son mariage en 1680 avec Florent Carton d'Ancourt. Le Roi en personne, Louis XIV, est venu assister au spectacle. Les acteurs s'apprêtent à entrer en scène, les musiciens sont déjà installés. Le hautboïste Martin Hotteterre et le claveciniste Jean-Henry d'Anglebert sont présents, sans oublier le grand Lully qui, un an plus tard, va être nommé par Louis XIV directeur de "tout le théâtre en musique". C'est d'ailleurs lui qui a composé la musique de cette tragi-comédie. Sur une chorégraphie de Charles Louis Beauchamp, c'est en fait l'un des tout premiers opéras. En cinq actes en vers libres, avec un prologue et des intermèdes, cette œuvre est née de la collaboration de trois illustres poètes et auteurs dramatiques: Quinault, Corneille et le père de Madeleine, Jean-Baptiste Pocquelin, beaucoup plus connu sous le nom de Molière. Malgré le trac bien compréhensible pour cette enfant de 5 ans tout se déroula parfaitement et la pièce eut un grand succès !

Comme on le sait Molière manifesta toute sa vie un goût prononcé pour la musique. Né le 15 janvier 1622 il avait fondé sa propre troupe l'Illustre théâtre avec Madeleine Béjart (1618-1672) dès le 30 juin 1643 et le 31 octobre de cette même année il engageait un orchestre. C'est son grand-père maternel, Louis Cressé, tapissier de son état mais grand amateur de spectacles qui lui donna cette passion pour le comédie. Mais sans doute faut-il mieux chercher du côté de la famille de sa grand-mère paternelle pour la musique. Celle-ci, née Agnès Mazuel (morte en 1644) était issue de la fameuse dynastie des violonistes du Roi qui, aux XVI° et XVII° siècles ont produit plus d'une douzaine de musiciens. Molière se souvient d'avoir rencontré dans sa jeunesse ses cousins Jean, Pierre et Michel Mazuel, ainsi que René et Balthazar Duburet, tous violonistes du Roi.

J-B Lully
Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
( Gravure de l'époque, Paris, B.N. )
C'est surtout lors de sa collaboration avec Lully, à partir de 1664, que son inclination pour la musique se manifesta pleinement. Ainsi naîtra le grand spectacle visuel avec la comédie-ballet où les paroles, le chant, la musique, la danse et le décor s'entremêlent délicatement pour soutenir l'action dramatique. C'est en somme l'ancêtre de l'opéra. Cette collaboration avec Lully devait cesser en 1672 à la suite d'une brouille au sujet de la mainmise de ce dernier sur tous les spectacles. Mais, elle avait donné bien de belles œuvres : Le Mariage forcé (Louvre, 29 janvier 1664); Les Plaisirs de l'Isle enchantée (Versailles, 8 mai1664), La Princesse d'Elide (idem); L'Amour médecin (Versailles, 15 septembre1665); La Pastorale comique (St-Germain, 5 janvier 1667); Le Sicilien (14 janvier 1667); Les Festes de Versailles et George Dandin (Versailles, 18 juillet 1668); Monsieur de Pourceaugnac (Chambord, 6 octobre 1669); Les Amants magnifiques (St-Germain, 4 février 1670); Le Bourgeois gentilhomme (Chambord, 14 octobre 1670); Le Ballet des Ballets (St-Germain, 2 décembre 1671).

Portrait supposé de Marc-Antoine Charpentier
Portrait supposé de Marc-Antoine Charpentier, extrait de l'Almanach royal gravé par Landry en 1682.

Molière collabora également avec Marc Antoine Charpentier avec les ouvertures et intermèdes du Mariage forcé (1672), de La Comtesse d'Escarbagnas (1672), du Malade imaginaire (1673) ainsi que de la pastorale La Couronne de Fleurs. D'autres musiciens travaillèrent aussi avec lui, notamment Beauchamp qui fit la musique des Fâcheux (1661) ainsi Labarre et Lambert, le beau-père de Lully, qui mirent en chant à une ou plusieurs voix certaines de ses poésies.

Maison de Molière
La maison de Molière,
rue de Richelieu à Paris.
( Dessin de Régnier, Paris,
B.N., Cabinet des Estampes. )
Lors de l'inventaire après son décès dressé du 13 au 21 mars 1673, on trouva au domicile de la rue de Richelieu de Molière, tapissier et valet de chambre du Roi un grand clavesin de sept piedz de long à deux claviers sur son pied de bois de noyer avecque une housse de crin et un autre petit clavesin de cinq piedz de long. Cela démontre bien que non seulement on aimait la musique chez les Molière mais en outre on la pratiquait également en famille!

Mais revenons-en à notre petite Madeleine Pocquelin. Sa date de naissance précise n'est pas connue. On sait cependant qu'elle fut baptisée à l'église Saint-Eustache à Paris le 4 août 1665 ; elle est donc née très certainement le 2 ou le 3 août de cette année où fut créé Dom Juan. Elle fut prénommée Esprit Magdeleine du prénom de son parrain, Esprit de Rémond, comte de Modème, familier de Gaston d'Orléans et ami de Madeleine Béjart et de celui de sa marraine Madeleine Béjart. En 1665 , Molière et sa femme Armande Béjart qu'il avait épousée le 20 février 1662 en l'église de St-Germain-l'Auxerrois, habitaient rue Saint-Honoré. Il s'était marié avec l'une des sœurs de sa compagne de fortune Madeleine Béjart avec laquelle il avait débuté sur les planches en 1643. On raconte qu'il fut longtemps amoureux d’elle mais elle en aimait un autre, le Comte de Modème, et par dépit il aurait fini par épouser sa sœur!


Madeleine-Esprit Molière
La rue Saint-Honoré au XVIIIe siècle :
à l'extrême droite, le portail des Religieuses de la Conception.
Madeleine-Esprit (1665-1723),
la fille de Molière.
( Miniature de Mignard,
musée du Vieux-Meudon. )

Hélas, le surmenage conduisit Molière au tombeau ! Déjà affecté par la mort de Madeleine Béjart, survenue le 17 février 1672, et malgré un épuisement dû à un grand travail, il répugnait à se reposer après la première du Malade imaginaire le 10 février 1673 ; à la quatrième représentation, le vendredi 17 février, il était pris d'un malaise sur scène, retournait rapidement dans son logement de la rue de Richelieu mais mourrait à dix heures du soir au cours d’une crise d'hémoptysie. Sa fille unique, ses deux fils Louis étant mort en 1664 à l'âge de 8 mois et Jean-Baptiste-Armand en 1672 à 10 jours, Madeleine Pocquelin n'avait que 8 ans lorsqu'elle devint orpheline de père. Soumise à l'autorité de sa mère qui était nommée tutrice le 7 mars 1673, elle était mise en pension au couvent des Dames de la Conception de la rue St-Honoré à Paris.1 La veuve de Molière ne voulait pas abandonner son métier de comédienne après le décès de son mari et le 3 mai 1673constituait en société les anciens comédiens de Molière pour dix ans. Elle quittait le logement de la rue de Richelieu au mois de juillet de la même année pour s'installer rue de Seine et se remariait le 31 mai 1677 en la chapelle basse du Palais avec Isaac-François Guérin d'Estriché, officier de la Maison du Roi, qui lui donna en 1678 un fils prénommé Nicolas.

Le Pont-Neuf et la Cité (Paris) . Eau-forte par Ch. Pinet
( Coll. D.H.M. )

La jeunesse de Madeleine Molière semble avoir été peu heureuse et terne, et aucun événement particulier ne transparaît durant plus d'une quinzaine d'années passées au couvent des Dames de la Conception où elle reçut une éducation des plus austères. Sans doute reçut-elle dans cet établissement religieux des leçons de musique comme cela se pratiquait couramment à cette époque dans ce genre d’établissement. Les cérémonies religieuses auxquelles devait assister la fille de Molière étaient accompagnées de chants grégoriens et de pièces d'orgue. C’était bien souvent d'illustres musiciens qui occupaient alors les postes d'organistes et de maîtres de musique dans ces monastères, couvents et autres abbayes. Nicolas Clérambault était en 1709 aux Grands Augustins près du Pont-Neuf; Louis Couperin en 1650 au Grand couvent des Carmes de la Place Maubert, Claude Daquin en 1732 à celui des Cordeliers situé à coté de l'Ecole de Médecine, Jean-Henri d'Anglebert chez les Jacobins de la rue St-Honoré (vers 1660), André Raison chez ceux de la rue St-Jacques (1687), Michel-Richard Delalande, Marc-Antoine Charpentier et Henry Desmarest, chacun à leur tour au XVII° siècle chez les Grands Jésuites de la rue St-Antoine, Jean-Philippe Rameau chez les Pères de la Merci (1706) et les Foucquet durant près d'un siècle exercèrent à l'abbaye Saint-Victor tenue par les Chanoines Réguliers...

Le 30 juin 1691, alors âgée de 26 ans révolus, Madeleine Pocquelin, toujours pensionnaire des religieuses, réclamait ses comptes de tutelle à sa mère. Il y eut contestation, arbitrage puis une transaction intervint le 26 septembre 1693. C'est à cette période, en 1691, qu'elle quittait le couvent pour aller résider rue du Temple où on la trouve en 1695. On ne sait trop ce qu'elle fit durant une dizaine d'années car des détails sur sa vie nous manquent. Cependant l'on sait qu'elle possédait une certaine fortune lui venant de son père la mettant à l'abri du besoin. Quoi qu'il en soit elle fit la connaissance de Claude Rachel de Montalant, écuyer, originaire de la petite commune de Saint-Martin-d'Etréaux (Loire) où il était né le 26 février 1646. De 19 ans son aîné, il s’était installé depuis longtemps à Paris. Ce gentilhomme, après avoir habité rue du Cimetière Saint-André (actuelle rue Suger), résidait alors rue Christine à proximité du Pont-Neuf. Madeleine, elle, avait quitté la rue du Temple pour la rue du Petit-Lion (actuelle rue St-Sulpice).

Les grandes orgues de St-Sulpice
Les grandes orgues de Saint-Sulpice
construites en 1781 par Clicquot.
Bien que normalement paroissienne de l'église Saint-Sulpice, où le fondateur du séminaire et de la compagnie de Saint-Sulpice Jean Olier avait été curé de 1642 à 1652, elle fréquentait l'église Saint-André des Arts située à seulement cinq minutes de chez elle. A St-Sulpice l'organiste était le célèbre Gabriel Nivers et à St-André c’était Rachel de Montalant qui tenait les orgues depuis le 24 décembre 1669. Auparavant, alors tout jeune, il avait été durant deux ans, en 1662 et 1663, organiste de l'église de la Madeleine-en-la-Cité avant de céder sa place à son frère François Rachel de Montalant qui la garda jusque novembre 1691.2

Nul doute que Madeleine, élevée par les Religieuses de la Conception dans le respect de la religion catholique, était très croyante et fort pieuse. C'est certainement à St-André des Arts qu'elle fit la connaissance de M. de Montalant appréciant ses talents d'organiste. Sa renommée n'était plus à faire. C’est ainsi que le ler novembre 1706 il avait l'un des musiciens choisis comme juge du concours ouvert à l'église de la Madeleine-en-la-Cité pour la succession de l'organiste François d'Agincourt qui partait pour la cathédrale de Rouen. Ce fut d'ailleurs Antoine Dornel, préféré à l'illustre Rameau, qui remporta la place. Il la conservera jusque septembre 1716 avant de rejoindre Ste-Geneviève-du-Mont .!

La famille de M. Rachel habitait Paris depuis plusieurs décennies. Les obsèques de sa mère furent célébrées à Saint-André des Arts le 19 juin 1691. Marié en premières noces à Anne-Marie Alliamet, il avait eu d'elle 4 enfants, dont probablement Marie-Louise Rachel de Montalant morte à à Argenteuil le 4 mars 1737, l'âge de 60 ans environ et qui fut inhumée le lendemain dans l'église de ce lieu. Elle était veuve de Jean Préon, écuyer, seigneur des aides, conseiller du Roi, président trésorier général de France au bureau des Finances de la généralité de Limoges. Peut-être également cette Cinthie Montalant, femme du chanteur Damoreau, plus connue sous le nom de scène de Laure Cinti-Damoreau, née à Paris en 1801 et morte en 1863, célèbre cantatrice aux Italiens puis à l'Opéra et à l'Opéra-Comique, est-elle aussi de cette famille ?

Église St-Sulpice
L'église Saint-Sulpice où s'épousèrent en 1705
Madeleine Molière et Claude Rachel de Montalant.
Les célèbres tours de la façade principale
n'apparaîtront que plus tard, en 1733.
Le 29 juillet 1705 un contrat de mariage entre Claude Rachel de Montalant et Madeleine Pocquelin est signé et le 5 août le curé de St-Sulpice célèbre la messe de mariage dans son église. C'est ainsi qu'un musicien d’église devint le gendre du grand Molière! Pour quelles raisons sa fille, alors âgée de 40 ans, riche et à l'abri du besoin (son avoir est estimé à 60 000 livres lors de son mariage) épousait-elle un veuf, père de famille, sans fortune (il ne possède qu'une rente viagère de 500 livres et 350 livres d'honoraires par an pour ses fonctions d'organiste), de petite noblesse, âgé de près de 60 ans? Nul ne le saura jamais, mais il n'est pas étonnant, en raison de son éducation et de ses goûts, qu'elle ait ainsi pu tomber amoureuse d’un artiste musicien, homme de cœur et profond chrétien.

Le littérateur Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest, qui vécut de 1659 à 1713, dans sa Vie de M. de Molière écrite en 1705 et 1706 dit de la fille de Molière : " Melle Pocquelin a fait connaître par sa bonne conduite et l’agrément de sa conversation qu’elle a moins hérité des biens de son père que de ses incomparables dons. "

Le couple Montalant resta à Paris, tout d'abord rue des Fossoyeurs3 puis rue des Petits-Augustins4, non loin de Saint-André des Arts, dont la première pierre avait été posée le 12 octobre 1212. Cette église sera fermée en 1791 lors de la Révolution, vendue le 21 août 1797 puis démolie entre 1800 et 1808! La vie se déroule tranquillement et le couple sans enfant est heureux. En 1715, M. de Montalant, alors âgé de 69 ans, se sentant fatigué décide de se retirer. Le 25 décembre il présente au Conseil de la Fabrique de St-André son remplaçant, un certain de La Croix dont il est d'ailleurs question en ces termes dans "L'Agenda du Voyageur ou calendrier des fêtes et solennités de la Cour et de Paris, dressé en faveur des étrangers pour l'année bissextile 1732" par M.S. Valhebert :

" 30 novembre, S. André. Ceux qui aiment à entendre toucher l’orgue d’une main savante, vont aujourd’hui entendre M. de la Croix, organiste de l’église paroissiale de S. André des Arcs, qui joue la veille aux premières Vêpres et le lendemain à la grande messe aux aux Vêpres. C’est un des organistes de Paris du premier ordre, il suffit de dire qu’il est fils d’un habile maître, et que de plus il avoit été choisi par le feu Roi pour jouer à son petit couvert, ce qu’il a fait jusqu'à la mort de ce grand prince. "

Le Conseil accepta sous condition que le sieur de La Croix verse à M. de Montalant 150 livres sur les 350 annuelles de ses honoraires à titre de retraite. Entre temps, en 1713,5 Madeleine Molière et son époux avaient acheté aux héritiers d'André Beaudouin deux maisons mitoyennes avec un jardin à Argenteuil6, situées au numéro 25 de l'actuelle rue des Calais. En plus des 7 pièces du rez-de-chaussée et des deux chambres de l'étage, une chapelle fut édifiée à côté des deux chambres. Ils n'habitèrent pas de suite dans cette maison puisqu'en 1719 on les trouve encore domiciliés rue des Petits-Augustins à Paris ; ce fut d'abord une maison de campagne. Peu après, le ménage finissait par s’installer à Argenteuil où il mena une vie retirée, calme et paisible. Argenteuil était cependant à l’époque une ville quelque peu remuante où vivaient en bonne intelligence plusieurs communautés religieuses et un régiment de Gardes suisses.7 Plusieurs personnages de la Maison du Roy résidaient également ici : Jean Delaulne, sieur de Morinval, chef des Gobelets de feue Madame la Dauphine, Claude Delaulne, chef d’Echansonnerie du Roy, Charles Meslin, garde des Plaisirs du Roy en sa capitainerie de Saint-Germain...

Feu M. Louis Lhérault8 rapporte dans un article consacré à La Fille de Molière à Argenteuil qu'un écrivain de l'époque se promenant un jour avec un ami lui déclarait :

" Comme j’étais au pied des vignes avec mon ami, je vis descendre un vieux monsieur qui levait haut la tête avec une dame encore jeune qui paraissait plus grande que lui. J’ai remarqué chez l’un comme chez l’autre un air de commandement. Mon ami me dit : " Ne prenez pas garde ! C’est la fille du fameux Molière. " Quoique fière, elle nous a salués avec douceur. Elle avait des gants avec de grandes franges, ce qui prouvait qu’elle n’avait pas vendangé. On ne lui voyait rien sur elle qui ne fut de prix. Ses porteurs l’attendaient avec sa chaise à roues. Son époux lui dit un mot et continua sa promenade d’un autre côté. J’ai appris avec un grand contentement qu’on les voyait souvent tous les deux dans les églises ; on aime mieux savoir cette dame à l’église qu’au théâtre comme son père. On dit pourtant qu’elle a commencé par jouer la comédie, mais sans doute pour obéir à ses pères et mère. Nous ouimes la messe paroissiale. Dans la procession, je reconnus portant un cierge ce M. Montalant suivi d’une manière de laquais ; j’ai reconnu aussi son épouse, elle avait toujours un air de femme de qualité fort relevée. Il faudrait d’ailleurs n’avoir pas de sentiment pour ne pas être touché de la grâce devant les saintes reliques d’Argenteuil. On m’a pourtant dit que ce pays était plein d’aveugles. "

Il est fort probable que M. de Montalent, devenu fidèle paroissien de l'église Saint-Denys d'Argenteuil, toucha en diverses occasions les claviers de l’orgue dont on sait qu’il en existait un depuis au moins 16249. Les organistes titulaires se nommaient alors Germain Bourgoin10, Joachim Dedoué11 et Pierre Leroux12. Jean-Baptiste Moreau (1656-1733), professeur de chant et de composition de Jean-François d’Andrieu et de Nicolas Clérambault, maître de musique organiste de la Maison Royale de Saint-Louis à Saint-Cyr-l'Ecole, auteur de nombreux motets et de musique de tragédie dont certaines de Racine (Esther, Athalie), rencontra assurément Claude Rachel de Montalant à Argenteuil, où il venait parfois visiter Germain Bourgoin13. Notre homme vécut ainsi durant plusieurs années dans la douceur d’une petite ville de province bercée par le rythme des cloches de l’église qu’actionnait alors un certain Nicolas Salboeuf. Sans doute sollicita-t-on son avis autorisé lorsque la Fabrique autorisa le 11 avril 1728, pour la somme de 50 livres, le peintre Gaignon à faire vernir et mettre en couleur les orgues de la paroisse ?

Ancienne église d'Argenteuil
Intérieur de l'ancienne église d'Argenteuil
Ancienne église d'Argenteuil
où fut inhumée Madeleine Molière en 1723
(église démolie en 1865).
Intérieur de l'ancienne église
paroissiale d'Argenteuil
telle que la connut
la fille de Molière.

La Sainte Tunique du Christ
La Sainte Tunique du Christ
conservée dans l'église d'Argenteuil.
Elle fut apportée dans cet endroit
par Charlemagne qui l'offrit
à sa fille Théodrade alors abbesse
du monastère d'Argenteuil.
Madeleine Molière et son mari devaient être au mieux avec les religieux et religieuses des diverses communautés installées à Argenteuil à cette époque. On y rencontrait en effet les Révérends Pères Religieux Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur14 dans leur prieuré Notre Dame d’Humilité, les Augustins Déchaussés15, les Bernardines, ordre de Citeaux16; et enfin les religieuses de Sainte-Ursule17. Sans doute également se sont-ils recueillis maintes fois devant cette chasse de vermeil doré contenant la Sainte-Tunique18 de N.S.J.C., entreposée au Prieuré Notre-Dame, ainsi que devant les reliques de Saint Octavien martyrisé en l'an 304 lors des persécutions de l'empereur Dioclétien, conservées dans l'église des Augustins Déchaussés?

Le dimanche 23 mai 1723 la fille de Molière mourrait dans sa maison de la rue des Calais. Son acte de décès inscrit sur les registres paroissiaux de l'église Saint-Denys d'Argenteuil est ainsi rédigé:

"Le lundy 24 may 1723 Esprit madeleine pocquelin de molière agée de cinquante septs ans et demy, épouse de Mre claude Rachel, Ecuier, Sieur de montalant, décédée le jour précédent en sa maison d'argenteuil rue des calais a esté inhumée dans l'Eglise dudit lieu en présence de André Potheron maçon de la maison soussigné."

M. Rachel de Montalant alors âgé 76 ans se retrouvait veuf pour la seconde fois ! On sait qu’il conserva pieusement par dévers lui certains objets ayant appartenu à Molière lui-même dont sa femme avait hérité ; notamment des tableaux et portraits de famille. Une grande partie de ceux-ci, en même temps que sa propre succession, fut vendue après son décès par son exécuteur testamentaire. En 1736, il fondait un de Profundis et une messe perpétuelle pour le repos de son âme chez les Augustins Déchaussés d'Argenteuil19. Auparavant, le 11 janvier 1734, sentant ses forces l'abandonner il avait fait son testament par lequel il léguait, entre autres, un portrait de son beau-père à Arthus de Lusignan de Saint-Gelais. Le 13 août 1737 il dictait un nouveau testament nommant l’un de ses petits-neveux, Pierre Chapuis20, son légataire universel et exécuteur testamentaire. Peu de temps après, le mercredi 4 juin 1738 il s'éteignait dans sa maison de la rue des Calais. Conformément à ses dernières volontés il était inhumé le surlendemain dans la chapelle des Augustins Déchaussés d'Argenteuil. Voici la transcription de son acte de décès tel qu'ont pet le lire de nos jours dans les registres paroissiaux de l'église Saint-Denys d'Argenteuil :

"le Vendredy sixième Juin mil sept cent trente huict, le corps de Claude Rachel écuier Sieur de montalant agé de quatre vingt treize ans ou environ, décédé le quatre du présent mois, a été aporté dans l'Eglise de cette paroisse et après la messe Solennelle chantée a été conduit par le clergé de ladite paroisse en l'Eglise des pères augustins de ce lieu pour y être inhumé ainsy qu'il l'avait demandé et ce en présence du Sieur Pierre Chapuis bourgeois de paris y demeurant rue des gravilliers paroisse S. Nicolas des Champs exécuteur du testament dudit Sieur de montalan."

La tombe de Madeleine Molière, inhumée dans l'église paroissiale d'Argenteuil, disparut lors de la démolition de cette église en 1864. De même, celle de son époux, enterré chez les Augustins, fut rasée par la suite en même temps que la chapelle qui la contenait au moment de la tourmente révolutionnaire! Le 26 septembre 1743, Marie-Elisabeth Pocquelin, petite nièce de Molière et belle-soeur de Pierre Chapuis, fit vendre la maison d'Argenteuil à Louis Martin moyennant la somme de 4500 livres....

La vie de la fille de Molière est quelque peu singulière ! Elle aurait pu aisément devenir une comédienne de talent et se lancer dans une brillante carrière théâtrale mais elle préféra au contraire l'anonymat et mena une vie simple et même parfois austère en se consacrant principalement à la charité, la prière et la piété. C'était là sa volonté et certainement son bonheur. Comme quoi la félicité ne se trouve pas forcément dans la gloire, la célébrité ou la richesse !

Denis Havard de la Montagne 21 

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1) Un siècle après le passage de la fille de Molière chez les religieuses de la Conception, la chapelle de ce couvent servit d'église aux paroissiens de la Madeleine durant quelques années. Avec la fermeture des églises sous la Révolution et la vente, puis la démolition de l'ancienne église de la Madeleine, les fidèles de cette paroisse se trouvèrent sans lieu de culte. C'est ainsi qu'ils utilisèrent la chapelle de la Conception de 1795 à 1803, avant que leurs soient donnés l'église Notre-Dame de l'Assomption, située juste en face du couvent de la Conception (actuelle Mission catholique polonaise depuis 1850, 263 bis rue Saint-Honoré) qu'ils fréquentèrent jusque 1842, année où furent enfin terminés les travaux de la nouvelle église de la Madeleine. Les religieuses de la Conception, ordre cistercien fondé en 1484 au Portugal, adoptèrent par la suite la règle de Sainte-Claire. Le couvent de la rue Saint-Honoré avait été fondé en 1635 et se trouvait à l'emplacement actuel de la rue Duphot. On sait par les recherches de M. Martinot qu'un orgue était installé là depuis au moins 1696. [ Retour ]

2) Note de Pierre Hardouin, rédacteur en chef de la revue Connaissance de l'orgue. [ Retour ]

3) Actuelle rue de Servandoni dans le sixième arrondissement depuis 1806. [ Retour ]

4) Actuelle rue Bonaparte, également dans le sixième arrondissement parisien. [ Retour ]

5) Cette même année, exactement le 22 décembre, Messire Jacques-Bénigne Bossuet, abbé de Saint-Lucien de Beauvais, seigneur du château du Marais à Argenteuil, futur évêque de Troyes, neveu du célèbre auteur des Sermons, achetait un héritage à Léonard Pionnier, vigneron d'Argenteuil. [ Retour ]

6) On ignore les raisons qui ont conduit Madeleine Molière à acheter ce bien dans cette commune située seulement à quelque kilomètres de Paris ? Il n'est pas impossible, bien que non encore prouvé, qu'elle voulait ainsi se rapprocher d'une hypothétique cousine (?), une certaine Marie Pocquelin, religieuse ursuline à Argenteuil, connue sous le nom de Sœur Sainte Madeleine de Pary et dont on trouve trace entre 1699 et 1732. Cependant le lien de parenté entre les deux femmes est incertain ! [ Retour ]

7) C'est en 1616 que Louis XIII créa le Régiment des Gardes suisses. Argenteuil accueillit jusqu'à la construction des casernes vers 1760 de Rueil et de Courbevoie, environ 300 hommes en permanence. Il est bon de rappeler que c'est à eux que l'on doit l'usage des musiques militaires composées de tambours, fifres, clairons, trompettes et autres lansquenets allemands. [ Retour ]

8) M. Lhérault, président de la Société historique et archéologique d'Argenteuil et du Parisis, adhérent de l'Association EHM dès la première heure, est décédé en février 1988 (voir Musica et Memoria, n° 29, pp. 22). L'article dont il est question ici a paru dans le n° 24 (pp 34-37) du bulletin Le Vieil Argenteuil édité par ladite Société historique. [ Retour ]

9) On doit à M. Jean-Marc Baffert la découverte dans les archives notariales la de l'existence d'un certain Charles Olivier, prêtre et organiste à Argenteuil qui appose sa signature au pied d'un acte daté de 1624. C'est le document le plus ancien actuellement connu attestant de la présence d'un orgue dans cette église. [ Retour ]

10) Germain Bourgoin, né vers 1660, mort vers 1745, exerça à Argenteuil depuis au moins 1687 jusque 1731. En 1735, il allait recueillir la succession de François Fresneau à la collégiale Notre-Dame de Melun. Dix ans plus tard, Louis-Anthoine Thomelin lui succédait à son tour. Germain Bourgoin, fils d'autre Germain Bourgoin, également organiste, était issu d'une importante dynastie d'organistes de la Brie, originaire de Chaumes-en-Brie, tout comme les Couperin. [ Retour ]

11) Joachim Dedoué, né vers 1698 et décédé en 1756 à Bourges, ne fit qu'un très bref passage durant quelques mois (juillet 1731 à avril 1732) à Argenteuil, avant de s'installer à Bourges. Il exerçait auparavant à Paris, à St-Germain-le-Vieux et à Ste-Opportune. Tout comme son prédécesseur il était également issu d'une importante famille de musiciens. [ Retour ]

12) Pierre Leroux, né vers 1712, décédé en 1743 à Argenteuil, fut reçu organiste le 27 avril 1732. Son inventaire après décès, daté du 14 novembre 1743, nous apprend qu'il détenait chez lui un clavecin monté sur son pied de bois de chene prisé et estimé à la somme de vingt livres. [ Retour ]

13) Notamment le dimanche 24 avril 1689 lorsqu'il est parrain de Marguerite, la fille de Germain Bourgoin et qu'il signe le registre des baptêmes. [ Retour ]

14) Tout d'abord monastère de femmes, où Héloïse fut abbesse, il fut réformé en 1129 par Suger qui y introduisit les Bénedictins. Vendu à la Révolution, le prieuré fut entièrement démoli. On sait qu'il abritait un orgue entretenu par Nicolas Collard, puis par Cliquot père et fils au XVIII° siècle. [ Retour ]

15) C'est en 1627 que les Augustins s'installèrent à Argenteuil pour y diriger l'hôpital. [ Retour ]

16) A l'époque où Claude Rachel de Montalan résidait à Argenteuil la supérieure, religieuse professe du couvent et monastère de Saint-Bernard, était Françoise Moutier. Elle était assistée de Sœur Marie-Anne Hindret, sous-prieure et de Sœur Catherine Masson, dépositaire. [ Retour ]

17) Ce monastère accueillera par la suite plusieurs jeunes filles issues d'illustres familles, notamment Laure de Mac Mahon (1737), Marie-Nicole de Bragelongne (1747) et Marguerite Toustain de Richebourg (1752). [ Retour ]

18) Sur l'histoire de La Sainte-Tunique d'Argenteuil voir notre article in Musica et Memoria, n°14 (avril 1984), pp. 11-32 ou in Chrétiens Magazine, n°71 (15 mai 1994), pp. 16-21. [ Retour ]

19) Parfois surnommés Petits Pères.Retour ]

20) Bourgeois de Paris, domicilié rue des Gravilliers, il avait épousé par contrat du 24 novembre 1723 Louise Pocquelin, fille de Jean-Baptiste Pocquelin et d'Elisabeth Garoche, petite-fille de Jean Pocquelin, tapissier de son état et frère de Molière. [ Retour ]

21) Les sources principales consultées, en dehors de nos propres recherches dans divers dépôts d'archives, sont les remarquables études d'Eudore Soulié sur Molière, publiées entre 1863 et 1865, le livre de Georges G.-Toudouze intitulé Molière, bourgeois de Paris et tapissier du Roy (Paris, Librairie Floury, 1946) ainsi que l'ouvrage de Mmes Jurgens et Maxfiled-Miller : Cent ans de recherches sur Molière... (Paris, Imprimerie Nationale, 1963). N'omettons pas également le musicologue Georges Servières qui donne quelques détails sur l'organiste Rachel de Montalant dans ses Documents inédits sur les organistes français (Paris, Au bureau d'édition de la Schola Cantorum, 1923). [ Retour ]

 


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