Le Panthéon des musiciens

De juillet 2008 à décembre 2008

Pierre HARDOUIN - Gianni RAIMONDI - Michel PINTE - Jean FOURNET - Michel BOULNOIS

 

Musicologue, organologue, plus spécialement passionné par la facture de clavecin et d'orgue, Pierre HARDOUIN s'est éteint le 29 septembre 2008 aux Sables-d'Olonne (Vendée), dans sa 95ème année. Chercheur assidu et très soucieux d'exactitude historique, il fréquenta régulièrement toute sa vie les dépôts d'archives, notamment les Archives Nationales dont il arpentait encore les couloirs voilà quelques années à 80 ans passés. Ses innombrables notes, relevées d'une fine écriture en dépouillant durant plusieurs décennies des milliers de manuscrits et autres documents, entre autres au Minutier Central des notaires parisiens et dans les séries LL (registres des délibérations, des comptes des paroisses de Paris) et Y (Châtelet de Paris), sont d'une grande richesse pour l'histoire de l'orgue, des facteurs d'orgues et des organistes. Il laisse derrière lui les matériaux nécessaires à la rédaction d'un dictionnaire des maisons de facture d'orgues à Paris depuis le début du XVIe siècle, sur lequel il a longtemps travaillé mais qu'il n'a pas eu le temps de publier. Son article Panorama de la facture d'orgues à Paris sous l'Ancien régime, paru dans l'inventaire des Orgues de l'Ile-de-France (tome 4, Paris, Aux Amateurs de Livres, 1992, pp. 33-39) résume habilement ses travaux sur ce sujet. On peut également se rendre compte de l'importance de ses recherches en feuilletant Connaissance de l'orgue, la revue de l'Association Française pour la Sauvegarde de l'Orgue Ancien (AFSAO), dont il a été rédacteur en chef durant plus de 30 ans et dans laquelle il publiait au fil des années une partie de ses découvertes. Assurément, dans le domaine de l'orgue son oeuvre prend rang à la suite ou aux côtés de celles des Pirro, Gastoué, Raugel, Fellot, Dufourcq et Brunold qui ont très activement contribué au développement des études musicologiques. Il se réclamait d'ailleurs lui-même élève de ce dernier.

Pierre Hardouin
Pierre Hardouin en 1996
( © coll. famille Hardouin ) DR

C'est le 9 août 1914, au moment où l'Allemagne vient de déclarer la guerre à la France, que voit le jour Pierre-Jean Hardouin dans le cinquième arrondissement parisien, où sa famille habite rue Saint-Jacques. Lui-même y résidera durant plus de soixante années, avant de déménager dans le quatorzième arrondissement (rue de Coulmiers), puis dans le treizième (rue de la Santé). A proximité se trouve la Sorbonne, qu'il va bientôt fréquenter et surtout, de l'autre côté de la Seine, sur la rive droite, l'église Saint-Gervais avec l'orgue historique des Couperin. Après des études classiques effectuées au Lycée Henri IV, il entreprend des études supérieures qui le conduisent à la Sorbonne et à l'obtention en 1939 de l'agrégation de grammaire, qui, on le sait est une des agrégations les plus difficiles et des plus prestigieuses. Léopold Sédar Senghor (1935) et Henri Bonnard (1937), autres lauréats célèbres, l'ont précédé de quelques années dans cette discipline spécialisée en grammaires et linguistiques françaises et anciennes (latin, grec). Ses parents, mélomanes avertis, l'initient très tôt à la musique et c'est ainsi que, fréquentant dans les années trente l'église Saint-Gervais où l'histoire et la musique sont étroitement unis, il se lie avec le titulaire du grand orgue Paul Brunold (1875-1948). Claveciniste, organiste et musicologue réputé, ancien élève de Lavignac et de Marmontel au Conservatoire de Paris, et également de Paderewski, il est l'auteur de plusieurs publications touchant principalement le clavecin, entre autres ouvrages un Traité des signes et agréments employés par les clavecinistes français (1925), une Anthologie des maîtres français du clavecin des XVIIe et XVIIe siècles (en collaboration avec Henri Expert) et des Suites ou Pièces de clavecin de Dieupart, Clérambault, Jacquet de la Guerre..., ainsi qu'une Histoire de l'orgue de Saint-Gervais (Paris, L'Oiseau-Lyre, 1934), classé Monument historique en 1924. C'est auprès de lui que va se développer son intérêt pour la musique et l'organalogie. Devenu son "maître", Paul Brunold lui prodigue notamment des leçons d'orgue, ce qui lui donne l'occasion de toucher l'instrument de Saint-Gervais. Dans cette même tribune, il rencontre Jean Ver Hasselt († 1987), lui-même alors élève de Brunold, qui quelques années plus tard (1948) succédera à son maître à l'orgue des Couperin et surtout deviendra "l'ami de toute la vie". Pierre Hardouin côtoie également dans ce lieu Paul Le Flem et ses "Chanteurs de Saint-Gervais", ainsi qu'Edouard Barraud († 1944), le maître de chapelle et organiste de chœur jusqu'en 1939. Mais la guerre interrompt ses projets. Mobilisé, il est fait prisonnier dès juin 1940 et envoyé en captivité à l'Oflag 10 B de Nienbürg-sur-Weser en Allemagne. Situé dans le Hanovre, à 60 kilomètres au sud de Brême, ce camp de prisonniers accueillait environ 1500 officiers français de tous grades répartis dans onze baraques comportant chacune une trentaine de chambre avec 6 lits. Au sein du camp, une université (Lettres, Sciences, Droit) fut organisée avec des cours dispensés par des professeurs prisonniers. En tant qu'agrégé de grammaire, il est probable que Pierre Hardouin a quelque peu enseigné à cette époque. De même fit-il certainement partie du groupe artistique regroupant des acteurs, chanteurs et musiciens, qui donnait des concerts, des comédies et des spectacles de variétés. Parmi ces artistes-prisonniers, Emile Goué (1904-1946), professeur agrégé de physique, ancien élève du Conservatoire de Toulouse et de Charles Koechlin, dispensait des cours d'esthétique et d'histoire de la musique, et avec Philippe Gordien avait monté un orchestre de 50 exécutants ainsi qu'une chorale. Le 5 avril 1945, l'Oflag 10 B fut attaqué par les blindés britanniques et les occupants du camp transférés pour quelques jours à celui de Wietzendorf près de Soltau. Le 22 avril, tous les prisonniers étaient enfin libérés...

En avril 1945, après ces 5 années d'enfermement, Pierre Hardouin retrouve la rue Saint-Jacques et Paul Brunold à l'église Saint-Gervais. Tout en enseignant le français, le latin et le grec au Lycée Voltaire de la rue de la République (1946 à 1954), puis au lycée Montaigne (rue Auguste-Comte) durant 20 ans (1954 à 1974), Pierre Hardouin débute d'importantes recherches sur le clavecin et l'orgue. Ses premières études datent de la fin des années quarante et sont naturellement consacrées à l'orgue des Couperin qu'il connaît bien. Elles paraissent dans la revue L'Orgue sous le titre de Le Grand Orgue de St Gervais à Paris (n° 52 et 53 de 1949, 54 de 1950). Tout au long de sa vie d'ailleurs, au fil de ses découvertes, il ne va cesser de compléter ses textes et notamment ceux concernant l'histoire de cet instrument, sujet qui lui tint toujours très à cœur. Sa monographie du grand orgue de Saint-Gervais, parue également en 1949 à Paris, chez Floury, fera l'objet de nouvelles publications en 1975, dans Connaissance de l'orgue (numéro spécial) et en 1996 aux Editions J.M. Fuzeau. Dans L’Orgue, au cours des années 1950, il publie ensuite des articles et autres monographies tous abondamment documentés et très remarqués : Le grand orgue de Saint-Médard à Paris (n° 58-59, 60, 61), Le grand orgue de Notre-Dame de Paris à l'époque classique (n° 66 à 68, 70, 72 et 73), Les grandes orgues de St-Etienne-du-Mont à Paris (n° 76), Du premier grand orgue de St-Etienne-du-Mont à l'achèvement du second (n° 86), Facteurs parisiens en province (n° 64), Notes biographiques sur quelques organistes parisiens des XVIIe et XVIIIe siècles : Florent Bienvenu, Simon Bierman, Charles Pillet (n° 82 et 83)... La Revue de Musicologie, organe de la Société française de musicologie, publie aussi dès 1952 certains de ses travaux, parmi lesquels nous relevons : Notes sur la famille de Lully (tome 34, 1952), Jean-Baptiste Buterne (tome 36, 1954), Quelques documents relatifs aux Couperin (tome 37, 1955), Notes sur quelques musiciens français du XVIIe siècle : Date probable du décès de Gaspar Le Roux ; Les Chabanceau de la Barre ; Testament de Jacques Champion de la Chapelle, père de Chambonnières ; Jean Lebègue, premier organiste des Invalides (1650-1684) ; Le contrat de mariage de Louis Marchand (tome 38, 1956), Quatre parisiens d'origine : Nivers, Gigault, Jullien, Boyvin (tome 39-40, 1957), Alexandre-Jacques-Denis Thomelin ; Une adresse de Dieupart à Londres ; Deux actes notariés concernant Lasceux (tome 41-42, 1958), François Roberday (1624-1680) (tome 45-46, 1960), Constitution d'un orchestre de chambre au XVIIe siècle (tome 47, 1961) ; De l'orgue de Pépin à l'orgue médiéval ; Jeux d'orgues au XVIe siècle; La jeunesse de Boyvin (tome 52, 1966). Ses recherches sur la facture du clavecin au XVIIe et XVIIIe siècles sont plus particulièrement publiées dans The Galpin Society Journal (organe de la Galpin Society, société savante anglaise consacrée aux instruments de musique) sous le titre de Harpsichord Making in Paris : Eighteenth Century, avec une introduction et des notes de Frank Hubbard (n° 10 de 1957 et 12 de 1959). A cette même époque, il collabore activement aux "Journées internationales d'études sur la musique instrumentale de la Renaissance" qui se déroulent à Paris, du 28 mars au 2 avril 1954 et sa communication sur La composition des orgues que pouvaient toucher les musiciens parisiens aux alentours de 1600 est ensuite publiée par Jean Jacquot (Paris, C.N.R.S.,1955). Quelque trente années plus tard (1985), il est encore présent au "Colloque de Souvigny" sur l'orgue français classique, au cours duquel il expose une étude sur les Pleins-Jeux classiques français.

Au cours des années soixante, à l'occasion du 3e centenaire de la naissance de François Couperin, une polémique importante naît à propos d'une nouvelle restauration de l'orgue historique de Saint-Gervais. D'aucuns souhaitent en effet supprimer des parties anciennes (dont certaines remontent au tout début du XVIIe siècle) antérieures à la reconstruction de Clicquot (1769). Le 21 décembre 1967 voit alors la création de l'Association Française pour la Sauvegarde de l'Orgue Ancien (AFSOA) par un groupe de défenseurs de l'orgue ancien, au sein duquel on relève notamment les noms de Michel Chapuis, Jean Fonteneau, Pierre Hardouin, René Delosme, Dominique Chailley, Michel Bernstein, Jean-Albert Villard, Jean Ver Hasselt, René Saorgin, Francis Chapelet, Pierre Cochereau... et dont l'activité principale, ainsi que son nom l'indique, consiste à la sauvegarde d'instruments, en tout ou partie, représentant "un patrimoine musical et historique sans prix, qu'il importe de préserver tout à la fois de l'abandon et de la rénovation." Grâce à son action, des corrections à la restauration de l'orgue de Saint-Gervais par les Ets Danion-Gonzalez seront ajoutées et les jeux anciens, même ceux non réutilisés, conservés dans le buffet. Active jusqu'à la fin des années 1990, cette association sera présidée successivement par Jean Fonteneau (1968-1969), Robert Gronier (1970-1972), Jean-Albert Villard (1973-1982), Jean-Christophe Tosi (1983-1992) et Pierre-Paul Lacas (dernier président élu en 1992). Rédacteur en chef de la revue de l'AFSOA (Renaissance de l'Orgue, puis à partir de 1971 Connaissance de l'Orgue) qui paraît durant 32 années, Pierre Hardouin y publie entre 1969 et 2000 (dernier numéro paru : 109/110) des centaines d'études et autres articles touchant l'orgue, la plupart du temps totalement inédits, réunissant toujours "une documentation d'une rigueur et d'une solidité admirables." Le fil conducteur de ses travaux durant tant d'années sera toujours le même : l'histoire de la facture d'orgues française, pour laquelle un véritable intérêt prend son essor au début de la seconde moitié du XXe siècle, après des premiers travaux datant des années 1920/30. Sa communication intitulée Où en est l'histoire de la facture d'orgues française?, parue en 1958 dans Acta musicologica (vol. 30, fasc.1/2, pp. 52-77), organe de la Société Internationale de Musicologie (rappelons-le, fondée en 1927 par Henri Prunières), résume fort bien sa pensée et les objectifs qu'il s'était fixé : "sauvegarder dans leur authenticité multiple les orgues d'autrefois, d'aujourd'hui et de demain". Quelques années plus tard, il publie dans cette même revue un Essai d’une sémantique des jeux de l’orgue (vol. 34, 1962, pp. 52-77).

Helléniste, latiniste, grammairien, musicologue, Pierre Hardouin, discret, voire secret, n'aimait guère parler de lui et encore moins se mettre en avant. Mais, intarissable sur les sujets qu'il étudiait avec beaucoup de soin et d'objectivité, il n'hésitait pas à partager ses immenses connaissances et nombreuses découvertes archivistiques avec quiconque le sollicitant. Sa probité intellectuelle exemplaire et son incessante curiosité le poussaient à constamment compléter ou corriger ses communications pour aboutir in fine à des textes d'une grande rigueur scientifique. Retiré depuis quelques années, ayant dû renoncer à sa chère publication Connaissance de l'orgue qu'il avait dirigée haut la main pendant trois décennies. Pierre Hardouin s'est éteint aux Sables d'Olonne à l'âge de 94 ans où il a été inhumé. Il laisse une épouse, née Jeanine Lassalle, professeur de mathématiques retraitée du Lycée Montaigne et claveciniste amateur, et deux enfants : Jean, comptable, et Catherine (Mme Lévy), également professeur de mathématiques et organiste amateur.

Assurément, la création dans un dépôt d'archives public (BNF?) d'un "Fonds Pierre Hardouin", rassemblant ses publications et ses notes inédites patiemment collectées durant un demi-siècle, la plupart du temps inédites, serait une source précieuse pour les musicologues et autres chercheurs !

Denis Havard de la Montagne

Le 19 octobre 2008 à Pianoro, près de Bologne (Italie), s’est éteint le ténor italien Gianni RAIMONDI à l’âge de 85 ans. Considéré comme « une des plus grandes voix de son époque », aux dires même de la Scala de Milan où il était entré en 1956 pour être le partenaire de Maria Callas dans La Traviata, avant de chanter aux côtés de Mirella Freni, puis de Joan Sutherland, Leyla Genser et Montserrat Caballé, il rayonnait dans le bel canto romantique. Il s’était retiré définitivement de la scène en 1979, après avoir chanté sur toutes les grandes scènes internationales, pour se consacrer à l’enseignement. Ténor léger, sa voix naturelle et chaleureuse lui permit d’interpréter les plus grands rôles des opéras de Verdi, Bellini, Puccini. A l’Opéra de Paris en 1953, le public français l’avait ovationné dans Rigoletto (le Duc), tout comme il le fera à plusieurs reprises à Marseille au cours des années cinquante dans ce même opéra, ainsi que dans La Traviata et La Bohème.

Gianni Raimondi
Gianni Raimondi
( Photo X...  )

Né à Bologne le 17 avril 1923, Gianni Raimondi étudie au Conservatoire de sa ville natale auprès d’Albertina Cassani et Antonio Melandri, puis à Milan avec Gennaro Barra-Caracciolo et Ettore Campogalliani. En 1947, il débute au théâtre à Budrio dans Rigoletto (rôle du Duc), avant de chanter l’année suivante Don Pasquale (Ernesto) de Donizetti à Bologne. Il se produit alors à travers toute l’Italie et le succès est rapidement au rendez-vous. Dès 1952, sa route croise celle de Maria Callas et tous deux se produisent à Florence dans Armida de Rossini. Quatre années plus tard, il entre à la Scala et à nouveau chante aux côtés de Maria Callas (La Traviata, rôles d’Alfredo et de Violetta) sous la direction de Carlo Maria Giulini. En 1957, ce sont les Etats-Unis qui lui ouvrent ses scènes avec l’Opéra de San Francisco et le Lyric Opera de Chicago avant de se produire en septembre 1965 au Metroplitan de New-York (Rodolfo dans La Bohème de Puccini), aux côtés de Mirella Freni, toute jeune débutante. A la Scala, on le voit également chanter Anna Bolena de Donizetti (Lord Riccardo Percy) avec Maria Callas (1957) et Sémiramide de Rossini avec Joan Sutherland (1962). En 1963, commence sa collaboration avec Karajan qui l’emmène plus tard chanter La Bohème à l’Opéra de Vienne puis à Moscou et à Monaco et avec lequel il enregistre cet opéra en 1965 (filmée par Franco Zeffirelli, DVD Deutsche Grammophon 00440 073 40 71). Au début des années 1970 Gianni Raimondi élargit son répertoire avec notamment les Vêpres siciliennes et Simon Boccanegra de Verdi puis se retire de la Scala en 1975, après s'y être produit 270 fois durant 20 saisons au cours desquelles il chanta Mignon (Massenet), Faust (Gounod), Madame Butterfly, La Tosca (Puccini), Lucia di Lammermoor, La Favorite, Lucrèce Borgia (Donizetti), Moïse, Guillaume Tell (Rossini), Nabucco (Verdi) et La Norma (Bellini). En 1977, il se retire également de l'Opéra d'Hambourg où il avait été engagé en 1969, et du State Opera de Vienne où il avait fait ses débuts en 1957. Parmi ses dernières apparitions sur scène furent particulièrement remarqués ses rôles de Cavaradossi de La Tosca à Moscou (1974) et Rodolfo de La Bohème à Zurich (1976). Après s'être essayé durant quelques années au commerce de la fourrure pour lequel les résultats furent loin d'être probants, il revint à ses premières amours : la musique. C’est ainsi qu’il se lançait dans l'enseignement, notamment à l’Académie de la Scala, tout en profitant pleinement de la vie avec son épouse, la soprano Gianna dal Sommo, et leurs nombreux amis, dans leur villa de Riccione, près de Rimini, située sur les bords de l'Adriatique.

La discographie de Gianni Raimondi est peu abondante. Citons cependant ses enregistrements les plus remarquables : La Bohème filmée en 1965 par Zeffirelli (DVD Deutsche Grammophon), Anna Bolena en 1957 avec Maria Callas (EMI), La Traviata en 1962 avec Renata Scotto (Deutsche Grammophon) et La Favorita en 1955 (Warner-Fonit). Signalons également deux volumes de compilations, parus chez Opera d’Oro dans la collection Récitals (OPD 2021 et OPD 2026), qui contiennent des « Arias et Scènes » extraits de Lucia di Lammermoor, Linda di Chamounix, Anna Bolena, La Traviata, Faust et La Bohème.

Denis Havard de la Montagne

"Poète de l’orgue", Michel PINTE s’est éteint le 21 octobre 2008 à l’hôpital international Xanit de Benalmadena (Malaga, Espagne), des suites d’un infarctus. Après avoir longtemps tenu l’orgue de chœur de l’église Saint-Augustin à Paris, ainsi que le grand-orgue durant une vingtaine années, une fois retraité en 1997, il s’était installé en Espagne, à Marbella, tout en continuant de se produire en récital. Il devait d’ailleurs au cours de l’année 2009 inaugurer l’orgue français Norbert Duputel (1884) de l’église de los Sagrados Corazones de Miranda de Ebro (Burgos), récemment restauré, et donner un concert à la Cathédrale de Madrid (6 février). Bach, Mendelssohn, Brahms, Boély, Guilmant, Widor, Vierne qu’il affectionnait plus particulièrement étaient inscrits à son répertoire, de même que Jeanne Demessieux sur laquelle il nous écrivait en 1988 : "Je garde [d’elle] un souvenir émerveillé et une admiration sans bornes pour l’avoir vue, entendu jouer et improviser à St Godard et à St Ouen de Rouen d’une façon quasi surhumaine… C’est avec émotion que voilà 2 ans [1986] je jouais son Te Deum, op. 11, à St John the Divine [New York] où elle l’improvisa, inspirée par la fameuse State Trumpet, puis l’écrivit de mémoire en rentrant des USA".

Michel Pinte
Michel Pinte, août 2007
( coll. Michel Barbier ) DR

Né le 21 juillet 1936 en Normandie, à Etrépagny (Eure), Michel Pinte découvre l’orgue à l’église de son village et à l’âge de 10 ans tient déjà les claviers. Mais, c’est lors de ses études secondaires effectuées au collège Join-Lambert de Rouen, qu’il se passionne réellement pour cet instrument et en 1948, à 12 ans, commence à suppléer à l’orgue de la chapelle son premier professeur, Jules Lambert, également organiste de chœur de la cathédrale. Il accompagne alors des œuvres chantées par la maîtrise du collège, principalement des pages de Jules Haelling, ancien maître de chapelle de la cathédrale de Rouen. Admis au Conservatoire de cette ville, il poursuit sa formation musicale auprès de Marcel Lanquetit qui aura un rôle déterminant dans sa vocation de musicien d’église. En 1956, il quitte Rouen et après un court séjour dans l’enseignement, il est appelé sous les drapeaux et envoyé en Algérie. Le poste d’organiste de la cathédrale Saint-Philippe d’Alger est vacant et, bien que militaire, il est nommé au grand-orgue Merklin et Kuhn (25 jeux). Il sera le dernier titulaire de cet instrument avant la décolonisation.

De retour à Paris après la fin de la guerre d’Algérie (juillet 1962), Michel Pinte reprend ses études musicales auprès d’Irène Baume-Psichari (piano), Yves Margat (écriture), ancien élève de Gabriel Fauré, et Henri Potiron (chant grégorien), maître de chapelle du Sacré-Cœur de Montmartre et professeur à l'Institut grégorien. A la Schola Cantorum, il suit également les cours d’orgue de Jean Langlais et en 1964 il obtient son diplôme de virtuosité en exécution et improvisation (jury présidé par André Marchal). A cette époque, en 1963 il est le suppléant de Jeanne Baud-Cayron à l’orgue de la chapelle du Sacré-Cœur de la Cité universitaire (boulevard Jourdan) et, de 1963 à 1965, de Raphaël Tambyeff à celui de Notre-Dame-de-Grâce de Passy (rue de l’Annonciation). Après deux années à l’orgue de chœur de la cathédrale Saint-Louis de Versailles, où il succède en 1964 à Geneviève Lesecq, il devient l’année suivante suppléant de Pierre Delpit, organiste de chœur de l’église Saint-Augustin à Paris. En 1968, lors du départ de celui-ci pour prendre l’orgue de Notre-Dame du Rosaire, il lui succède naturellement et est titularisé. Une dizaine d’années plus tard (1979), il est nommé adjoint de Suzanne Chaisemartin, titulaire du grand orgue (1868, Barker/Cavaillé-Coll-Mutin, 3 claviers et pédalier, 53 jeux) de cette même église, puis en 1990 co-titulaire.

Instrument relativement important, l’orgue de chœur Cavaillé-Coll-Mutin (1899) de Saint-Augustin, que Michel Pinte touche durant trois décennies, lui permet de "jouer la majeure partie du répertoire qui [lui] est accessible, en tous cas selon les critères définis par Vierne dans la préface de ses Pièces de fantaisies (orgue moyen de deux claviers)", ainsi que l’intéressé nous écrivait lui-même en 1988, ajoutant ces quelques détails : "celui qui est à ma disposition a 32 registres sur 2 claviers et l’adjonction de 6 combinaisons ajustables lui confère un confort et une appréciable autonomie pour les casuels et messes courantes ; refait par Gonzalez il y a plus de 10 ans [1973], revu par Dargassies il y a peu de temps, il donne toute satisfaction". A son départ en retraite en juin 1997, son poste est supprimé et ses fonctions assurées par les deux nouveaux co-titulaires du grand orgue, Didier Marty et Christophe Martin-Maëder, nommés (septembre 1997) à la suite de son départ et de celui de Suzanne Chaisemartin (août 1997), partie également en retraite.

Son diplôme de virtuosité et ses cours de perfectionnement suivis plus tard (1974) auprès de Marie-Madeleine Duruflé-Chevalier, de Marie-Louise Girod, et enfin de Suzanne Chaisemartin plus particulièrement pour l’improvisation, permettent à Michel Pinte de mener une carrière d’organiste concertiste "pour son travail personnel et son plaisir", parallèlement à ses fonctions d’organiste liturgique à Saint-Augustin. C’est ainsi qu’il donne des concerts en province, notamment à Marseille, Angoulême, Reims, Rouen, Antibes, Autun…, mais, jugeant lui-même que "la carrière musicale étant spécialement en France complètement saturée ou difficile", c’est à l’étranger qu’il se produit le plus souvent, principalement aux USA : New York, Chicago, Washington, Boston, Detroit, San Francisco, Minneapolis, Rochester, Salt Lake City… Cultivant de préférence un répertoire romantique, symphonique et moderne, sans négliger pour autant les pages essentielles du répertoire classique, il sait conclure habilement ses récitals par une improvisation qui obtiennent toujours un vif succès : en 1986, à Saint-Maclou de Rouen, "sur un thème donné par Pierre Labric, Michel Pinte réalise une improvisation d’un style ouvert, brillant, une sorte de Prokofiev pour une "Chevauchée fantastique", comme une guerre des étoiles dans le maelström de la toundra… Des images inouïes, du spectacle en profondeur" (R.B.). Un an auparavant, lors d’un concert le 3 juillet à l’orgue de la National City Christian Church de Washington D.C., H. Stein-Schneider rapporte dans le journal France Amérique : "l’improvisation sur un thème de Duruflé -dont la mort toute récente fut annoncée au cours d’une brève introduction- continuait cette pulsation rapide et le brio de Jeanne Demessieux [Te Deum], avec, en plus, des modes poétiques et plus calmes que le feu d’artifice précédent. L’imagination créatrice de Pinte, encore sous l’influence de la grande virtuose, transporta l’auditoire vers une joie spirituelle, parfaitement appropriée pour un sanctuaire rempli des sons de l’instrument royal de la plus haute qualité". L’année suivante, se produisant à nouveau dans cette ville, mais cette fois à St John’s Church, l’église des Présidents, le même journaliste écrit "Michel Pinte termina le récital avec des variations sur un thème donné, qui fut en ce cas America the beautiful en hommage aux Américains présents. Dégageant le thème petit à petit dans une invention en cinq parties, Michel Pinte nous en dévoila toute la puissance en une finale éblouissante". Et le quotidien Les Dépêches du 11 août 1987 d’écrire, dans le compte-rendu de son récital au château de Lessay (Côtes-d’Or), sur un orgue Allen à trois claviers et pédalier rayonnant : "Clou de la soirée : l’improvisation finale, sur un thème donné par M. Gérard de la Hausse. Etant donné la personnalité de ce directeur d’Ecole de musique de l’Ile Maurice, on s’attendait au Salve Regina. C’est Cadet Roussel qui sortit! […] Ce fut le début d’une belle débauche de créativité et de technique. Le début témoigna quelque peu de l’influence de Paul Dukas de l’Apprenti sorcier qui fut le maître de Jean Langlais, lui-même grand orchestrateur, avec lequel Michel Pinte travailla à la Schola Cantorum. Ceci pouvant expliquer cela… Travail de dentelle autour du thème central, utilisation très large de tout l’éventail des jeux, l’improvisation alla crescendo dans la difficulté et le volume sonore, jusqu’à devenir quelque chose d’énorme et de grandiose dans le sublime. Le témoin d’une aisance parfaite et du bonheur d’un artiste accumulant à plaisir difficultés techniques et subtilités harmoniques avec une maestria… forcément diabolique! Décontraction suprême d’un artiste qui finit sa prestation en applaudissant l’orgue : petite touche d’humour dont Pinte ne se départit jamais. Révélateur d’un parti pris de liberté qui fait fi des querelles d’école (choix de l’orgue, toucher, etc…) Pinte non-conformiste? Peut-être ! Pour notre plus grand bonheur à tous". (Corinne Dauron).

En 1997, Michel Pinte s’installe en Espagne, à Marbella (Malaga) et, bien que retraité poursuit sa carrière d’organiste concertiste. Si les USA, l’Allemagne, l’Italie et Malte l’accueillent pour quelques concerts, ainsi que la France (22 juillet 2003 : hommage à Eugène Gigout à la cathédrale de Bourges, 14 octobre 2006 : 10e Festival Toulouse les Orgues, œuvres de Bach à la basilique St-Sernin, 15 octobre 2006 : St-Nicolas-du-Chardonnet à Paris…), c’est principalement en Espagne qu’on le voit se produire, notamment en 1999 à la Semaine internationale d’orgue de Grenade, l’année suivante à celle de Madrid, en 2004 au Festival de Leon (la Baneza), en 2005 à la cathédrale de Malaga et l’année d'après à celle de Barcelone. Durant l’année 2007, il joue au Palais de la Musique de Valence, à la basilique de San Juan de Dios de Grenade, à la Cathédrale et à l’église du Salvador de cette même ville, ainsi qu’en Lettonie à la Cathédrale de Riga. En 2008, il donne un concert le 29 février à Marbella (iglesia de la Encarnacion) avec des œuvres de Boély (Fantaisie et fugue en mi bémol), J.L. Krebs (Trio sur le choral "Mein Gott das Herze bring ich dir"), G. Bélier (Toccata de 1912), Flor Peters (Choral en trio "How lovely shines the morning star"), Guilmant (Sonate n° 3  en ut mineur, op. 56), Widor (Pastorale de la 2e Symphonie, op. 13, n° 2), A.G. Ritter (Sonate n° 3 en la mineur, op. 24) et en final, une improvisation. Son ultime récital a lieu le 18 mars en la Cathédrale Santa Maria de Caceres avec ce programme : Prélude n° 2 en sol mineur de Haendel, Trio BWV 585 et Fugue en sol mineur BWV 542 de J.S. Bach, Praeludium de la 20e Sonate, op. 196, de J. Rheinberger, Attende Domine n° 3 (des 12 Chorals préludes, op. 8) de Jeanne Demessieux, Toccata de 1912 de G. Bélier, Sonate n° 3, op. 56, de Guilmant, Final de la 6e Symphonie, op. 42, de Widor, et une improvisation sur un thème marial. Depuis 2005, il accompagnait la messe tous les samedis soir, sur un orgue numérique Johannus à 3 claviers, à l’église Nuestra del Carmen d’Estepona, ce qui lui avait valu d’être nommé "organiste honoraire" par le Curé de cette paroisse.

Médaille de vermeil de la Ville de Paris, médaille d'argent du Mérite Diocésain, Michel Pinte s'est éteint dans sa soixante-treizième année et a été inhumé le 28 octobre dans le petit cimetière de Doudeauville-en-Vexin (Eure), situé non loin d'Etrépagny. Une messe de requiem a été célébrée à son intention le 8 novembre en l'église Saint-Augustin (Paris). Il laisse le souvenir d'un artiste complet et d'un homme particulièrement chaleureux, tout dévoué à la cause humanitaire à travers ses actions menées au sein du Lion's Club d'Espagne.

Denis Havard de la Montagne

Remerciements pour leur contribution à M. Michel Barbier et Mme Nicole Ortega
Autres photos à l'orgue des cathédrales de Barcelone et de Riga


Doyen des chefs d’orchestre français, Jean FOURNET nous a quittés dans sa 96ème année le 3 novembre 2008 à Weesp (Pays-Bas), où il résidait. Oublié dans son propre pays depuis pas mal de temps, ce grand chef était pourtant régulièrement invité, et adulé, aux Pays-Bas et au Japon, qui lui ont décerné les plus hautes distinctions honorifiques. Une fois encore, l’adage « nul n’est prophète dans son pays » se vérifie avec Jean Fournet, qui en avait d’ailleurs bien conscience, soulignant lui-même en 2002, sans cependant marquer d’amertume, « que pas un seul des grands orchestres parisiens, y compris les associations symphoniques et même l’Opéra, n’ait à sa tête un chef français. » [entretien avec Robert Parienté, 26 mars 2002, in La Symphonie des chefs, Paris, Editions de La Martinière, 2004]. Ardent défenseur à l’étranger de la musique française, créateur de nombreuses œuvres (Tansman, Frank Martin…), les Opéras de Chicago et de San Francisco, le Metropolitan de New York, le Colon de Buenos Aires et bien d'autres scènes internationales l’invitaient fréquemment à diriger leurs saisons lyriques. Chef d’orchestre talentueux, brillant interprète de Berlioz, Franck, Ravel et Debussy, Jean Fournet, bien loin d’être un carriériste avide d’honneurs, était en réalité un véritable artiste « calme, réfléchi, gardant une silhouette olympienne dans les pires mêlées orchestrales » [Gavoty].

Jean Fournet vers 1956 (photo H. Guilbaut) DR.
Jean Fournet vers 1956
( photo H. Guilbaut ) DR

C’est en Normandie, à Rouen, le 14 avril 1913 que voit le jour Jean Fournet, d’un père flûtiste à l’Orchestre du Théâtre des Arts de cette ville, qui va lui apprendre le solfège et la flûte avant de le faire entrer comme 2e flûte dans son orchestre. Il se perfectionne auprès de Gaston Blanquart (1877-1963, 1er prix de flûte du Conservatoire de Paris, 1898), puis entre Conservatoire de musique de Paris, dans les classes de flûte de Marcel Moyse, et de composition de Philippe Gaubert, où il décroche les premiers prix. En 1936, il est nommé deuxième chef à l’Orchestre de Rouen et a ainsi l’occasion de jouer tout le répertoire des Mousquetaires au couvent à Parsifal. A la déclaration de la guerre, qui entraîne la fermeture du Théâtre de Rouen, Jean Fournet part à l’Opéra de Marseille, où il effectue une saison, avant de venir s’installer en 1941 à Paris. Engagé par Radio-Paris, comme chef du Grand Orchestre (90 instrumentistes), il donne son premier concert à la tête de cette formation le 15 octobre de cette année au Théâtre des Champs-Élysées. C’est à cette époque (1942) qu’il grave le Requiem de Berlioz, avec le ténor Georges Jouatte (11 disques 78 tours, Columbia LFX659 à 669) et La Damnation de Faust, qui ne sortiront qu’après la guerre (réédition CD en 1998). A la libération, il fonde une classe de direction à l’Ecole Normale de Musique de Paris, où il enseigne jusqu'en 1962, et devient l’un des chefs français les plus recherchés. Les grandes formations parisiennes lui ouvrent leurs portes (Colonne, Lamoureux, Pasdeloup), ainsi que l’opéra-Comique, où il débute le 2 mai 1944 avec Werther, avant de succéder plus tard (1953) à André Cluytens, puis de diriger à l’Opéra. Durant ces années cinquante, l’Orchestre de la R.T.F. et les grandes villes de province (Bordeaux, Lyon) font appel à lui, tout comme Radio-Cologne, l’Opéra de Monte-Carlo, la B.B.C. (Festival Berlioz), l’Amérique, la Scandinavie, l’Allemagne, l’Italie et le Portugal qui le sollicitent. Mais, c’est avec la Hollande que des liens étroits vont rapidement voir le jour dès 1950, lorsqu’il est appelé pour diriger la totalité de l’œuvre de Maurice Ravel à tête du Concertgebouw d’Amsterdam. Il est ensuite régulièrement convié dans ce pays, qui devient sa seconde patrie et où, entre 1961 et 1973, il est le chef permanent du Radio Filharmonisch Orkest Holland à Hilversum. A partir de 1968, il est également directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam, jusqu'en 1973, et par la suite, sera régulièrement invité chaque année par cette formation. Olivier Messiaen, qui l’avait entendu diriger en 1967 à Amsterdam sa Turangalila Symphonie, lui fit un jour part de son admiration en ces termes « …Merci au magnifique Orchestre philharmonique, au grand maître Jean Fournet, de m’avoir donné cette joie. Merci au chef pour la précision, la technique imbattable, sa profonde musicalité, la tendresse et la passion, toute mon admiration et ma reconnaissance…» [Robert Parienté, op. cit.]. Quelques années plus tard, son Benvenuto Cellini qu’il conduit à l’Opéra de Paris en 1972, lui vaut cette fois les éloges du quotidien Le Figaro (du 20 mai) : « …L’orchestre dans sa meilleure forme est dirigé par Jean Fournet avec une maîtrise sans défaillance : pour tenir au bout de sa baguette l’acte fourmillant du carnaval romain, il faut autre chose qu’une baguette solide –une tête itou, – un sens rythmique irréprochable et un don de la couleur qui rejoignent celui de l’auteur. Tel est Fournet ! » (Clarendon). C’est aussi au cours des années cinquante, que le Japon le découvre avec la première à Tokyo de Pelléas et Mélisande en 1958 (avec Jacques Jansen dans le rôle de Pelléas) qui lui vaut un immense succès et un engagement, peu après, à l’Orchestre de la radio nationale de Tokyo (N.H.K.). Ce sera ensuite la direction du Tokyo Metroplitan (fondé en 1964), dont il va rester durant 30 ans l’invité permanent, du Tokyo Symphony, qui le nomme en 1990 chef honoraire, et du Saito Kinen (fondé par Ozawa) qu’il conduit encore à l’âge de 90 ans. En France, il fait une réapparition en 1974, à la demande de Marcel Landowski, alors directeur de la Musique au Ministère de la Culture, pour diriger l’Orchestre national d’Ile-de-France, avec lequel il se produit en concerts jusqu’en 1982.

La discographie de Jean Fournet est importante, puisqu’il a enregistré durant plus d’un demi-siècle. Bon nombre de ses disques vont faire date et seront récompensés. Parmi ceux-ci, notons à 4 reprises, chaque année à partir de 1953, le Grand Prix du Disque avec les Nocturnes de Debussy, l’intégrale de Pelléas et Mélisande du même compositeur, la Symphonie espagnole de Lalo et Louise de Gustave Charpentier (Philips), et les enregistrements inégalés ou mémorables des Pêcheurs de perles de Bizet, avec Léopold Simoneau, Pierrette Alarie, René Bianco, Xavier Depraz, les Chœurs Elisabeth Brasseur et l’Orchestre des Concerts Lamoureux (1954, Philips), Manon de Massenet avec Alfredo Kraus et Teresa Zylis-Gara, le Requiem de Fauré avec Camille Maurane (1954, Philips), Samson et Dalila de Saint-Saëns avec Jon Vickers, L’Apprenti sorcier, la Péri et la Symphonie en Ut de Dukas, avec le Radio Filharmonisch Orkest Holland (1993, Nippon Columbia/BMG), La Mer, les Nocturnes et Iberia de Debussy, avec l’Orchestre Philharmonique Tchèque (VOX STPL510734)...

Après avoir dirigé son dernier concert en 2005, Jean Fournet se retire définitivement aux Pays-Bas, où il décède 4 années plus tard. Il était marié à Miriam Hannecart-Jakes, une instrumentiste (cor anglais). Née aux Etats-Unis, élève de Paul Taillefer à Paris, cor anglais solo dans le Radio Filharmonisch Orkest Holland à partir de 1977, elle a notamment enregistré sous la baguette de son mari le Concerto da camera et Pacific 231 d’Arthur Honegger (Denon 78831).

Denis Havard de la Montagne

Michel BOULNOIS, doyen des organistes français, est mort le 30 novembre 2008 à Provins (Seine-et-Marne), dans sa 102ème année. Durant plus d'un demi-siècle, il avait assuré ses fonctions d'organiste à Paris, principalement à l'église Saint-Philippe-du-Roule. Artiste raffiné, ses compositions, toutes savamment écrites, démontrent une grande sensibilité et une parfaite maîtrise de la technique de son instrument. Ces quelques lignes, écrites en 1950 dans Le Guide du Concert (10 mars), résument parfaitement la grande valeur de cet organiste-compositeur : "Michel Boulnois, à l'orgue de St-Philippe, où il donne chaque dimanche des récitals de haute tenue, a fait entendre en 1re audition sa Symphonie dont les 4 parties forment un tout très vivant et très homogène. Michel Boulnois écrit "difficile" et, au cours de l'exécution, on se demandait s'il fallait le plus admirer le virtuose ou l'artiste dont le langage séduit par la richesse des thèmes et des développements, la vigueur des rythmes, l'habilité des enchaînements harmoniques ; langage qui dénote chez son auteur un caractère cérébral accusé mais aussi des qualités d'une rare et délicate sensibilité..."

Michel Boulnois
Michel Boulnois
( Coll. D.H.M. ) DR

Né le 31 octobre 1907 à Paris, fils unique du compositeur et organiste Joseph Boulnois et de la pianiste Jane Chevalier, Michel Boulnois baigne dans la musique dès sa plus tendre enfance. Orphelin de père à l'âge de 10 ans ("mort pour la France" en 1918), c'est sa mère qui est son premier professeur et l'amène au Conservatoire de Paris. Là, il fréquente notamment les classes d'André Bloch (harmonie, 1er prix 1929), de Georges Caussade (fugue, 2ème prix, 1932), d'Abel Estyle (accompagnement au piano, 1er prix, 1933), d'Henri Busser (composition, 1er accessit, 1935) et de Marcel Dupré (orgue, 1er prix, 1937). Dans cette dernière classe il a pour condisciples, entre autres, Denise Launay, Jean-Jacques Grunenwald, Félicien Wolff, Denis Joly, Antoine Reboulot, Bernard Gavoty et Jehan Alain. Après la disparition de ce dernier au cours de la guerre, il lui rendra hommage par un article écrit (Le Guide du Concert, 14 juin 1946) puis lui consacrera un récital d'orgue retransmis à la Radio le 24 octobre 1947 (Variations sur Lucis creator, Monodie, Danses a Agni Vavishta et la Suite en 3 mouvements). Il travaille également le piano avec Noël Gallon, ainsi que l'écriture et l'analyse harmonique avec Nadia Boulanger. En 1936, il tente le Concours de Rome.

Sa carrière d'organiste débute durant ses études au Conservatoire : en 1934, il succède à André Pagès (parti au mois d'avril à St-Michel-des-Batignolles), à l'église du Bon-Pasteur de la rue de Charonne (démolie en 1970). Puis, le 1er avril 1937, à la suite de la démission d'Henri Mulet qui se retire à Draguignan pour monter un commerce de jouets, il est nommé titulaire du grand-orgue Cavaillé-Coll Mutin (40 jeux, 3 claviers et pédalier) de Saint-Philippe-du-Roule. A cette époque, Jean Gallon est à la tête de la maîtrise et Verdeau à l'orgue de chœur. Jusqu'en 1989, année de sa retraite où il laisse ses claviers à Valérie Aujard-Catot, Michel Boulnois va assurer fidèlement son service d'organiste liturgique durant 53 années. Mais, parallèlement à ses activités de musicien d'église il se livre également très tôt à l'enseignement. Tout d'abord professeur d'éducation musicale à Paris (1935 à 1946), il est ensuite nommé en 1946 Inspecteur divisionnaire de l'enseignement musical de la Ville de Paris, poste qu'il occupe jusqu'à sa retraite... Comme compositeur, on lui doit des oeuvres pour orgue: une importante Symphonie pour grand orgue en fa # mineur, en 4 parties : Allegro marcato, Sarabande, Scherzo, Toccata (1944, éditée en 1949 chez Lemoine), 3 Pièces pour la Fête du Saint-Sacrement (1952, Schola cantorum), un Prélude à l'Introït (1961, Schola cantorum), une Messe pour la fête de l’Annonciation (1963, Schola cantorum), des Variations et fugue sur le "Veni creator spiritus" (1976, Schola cantorum), un Choral et variations. Solo de pédale (Hobbs), une Elégie pour violon et orgue (1978, Lemoine) et une Evocation dédiée à Norbert Dufourcq (1990, L'Orgue), ainsi que la transcription pour orgue de deux pièces de son père (dont il défendit ardemment l'œuvre musicale sa vie durant), écrites à l'origine pour piano : La Toussaint (1992, Europart) et Choral en fa # mineur (1973, Lemoine). En compagnie de Marie-Louise Girod, il est aussi l'auteur d'un recueil de pièces pour orgue : Au Saint-Sacrement (1953, Schola cantorum, préface de Norbert Dufourcq) et avec Georges Favre, Robert Planel, Raymond Weber d'un Solfège de concours à 2 voix (1947, Durand), suivi d'un second volume : Solfège de concours à 1 et 2 voix (1948, Durand), destinés aux écoles communales de la ville de Paris, réédités et augmentés à plusieurs reprises. Notons encore à son catalogue quelques pages pour piano, notamment un Aria et une Berceuse du petit Nègre parus chez Lemoine, et une Symphonia brevis : De solstitio brumali pour orchestre à cordes (1966, Durand). Après la guerre, il fut aussi critique musical pour la revue de Gabriel Bender, Le Guide du concert.

Marié à Suzanne Sohet (décédée en 1995), celle-ci a longtemps enseigné au Cours Normal de la Ville de Paris et est l’auteur de plusieurs ouvrages de pédagogie musicale, parmi lesquels 40 Dictées musicales à 3 et 4 voix (1935, Lemoine), Magie du clavier en 3 recueils (1973, Lemoine), Le Jardin de mes rêves, 17 pièces de moyenne force pour le piano, choisies et doigtées par Suzanne Sohet-Boulnois (1971, Paris), Miroir de l'enfance, pièces très faciles de divers auteurs pour le piano, choisies et doigtées par Suzanne Sohet-Boulnois (1971, Lemoine), Musique aux quatre coins du temps, 14 pièces de moyenne force pour le piano, choisies et doigtées par Suzanne Sohet-Boulnois (1971, Lemoine), Musique pour Bibiche !, 10 pièces progressives pour piano, 2 recueils (1969, 1971, Lemoine), Piano, mon ami, 13 pièces de moyenne difficulté pour le piano, choisies et doigtées par Suzanne Sohet-Boulnois (1982, Lemoine), Une soirée chez Sophie, 18 pièces faciles pour le piano, choisies et doigtées par Suzanne Sohet-Boulnois (1971, Lemoine)... On lui doit aussi l'harmonisation de choeurs : Yé, yé, yé, à 3 voix égales et basses, avec percussion ad libitum, sur un thème guinéen authentique (1968, Leduc), Maï papa, à 4 voix égales avec percussion ad libitum, sur un thème congolais (id.)

Décédé un mois après avoir fêté sa 101ème année dans une maison de retraite à Provins (Seine-et-Marne), Michel Boulnois a été inhumé au cimetière de Villemomble (Seine-Saint-Denis), ville où il résidait depuis de nombreuses années. Deux enfants étaient nés de son mariage : un fils, Alain, mort en 1982 à l’âge de 39 ans, et une fille, Claudine (Mme Daniel Douay), professeur de culture physique dans les collèges de la Ville de Paris, dont les deux enfants, Céline et Laurence, ont hérité de la fibre musicale, l'aînée jouant de l'alto et la cadette du violon.

Denis Havard de la Montagne

Témoignage d'un ancien élève

 


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