![]() |
| Jean-Philippe Rameau, portrait peint au XVIIIe siècle par Jacques Aved ( Dijon, Musée des Beaux-Arts ) |
La France musicale a célébré [en 1983] le troisième centenaire de la naissance d'un de ses très grands musiciens : Jean-Philippe Rameau, né à Dijon et décédé à Paris. Nous ne pouvons citer toutes les manifestations ayant marqué ce trois centième anniversaire; retenons cependant la reconstitution de Pygmalïon à l'Opéra de Versailles avec les instruments anciens de "la Chapelle Royale", sous la direction de Philippe Herreweghe, la représentation de Platée également à l'Opéra de Versailles avec l'English Bach Festival (direction: Jean-Claude Malgoire) avec Jean-Claude Orliac dans le rôle bouffon de Platée, et aussi Hïppolyte et Aricie au Festival d'Aix-en-Provence. Il est curieux et navrant de constater que si Radio-France a consacré quelques émissions cette année à Rameau aucun concert n'a été organisé par ses soins pour célébrer ce tricentenaire alors que les Chœurs de Radio-France auraient été désireux que cette initiative soit prise.1Dans le domaine de la musique religieuse, signalons particulièrement l'exécution à la Cathédrale d'Angoulême des trois beaux motets In convertendo, Laboravi, Quam dilecta par les Chœurs et l'Ensemble Instrumental Massillon avec nos amis le R.P. Picard à la direction et Cécile Seeberger, soprano.
On a dit de Jean-Philippe Rameau qu'il était le plus grand musicien français du XVIIIe siècle et pourtant est-il suffisamment connu des mélomanes ? On se souvient sans doute de l'énorme succès des Indes Galantes qui avaient attiré pendant de longs mois, il y a vingt ans, un nombreux public à l'Opéra de Paris. Mais connaît-on quelques-uns de ses nombreux opéras, sa musique de chambre, ses pièces pour clavecin (à part le Tambourin), sa musique religieuse? Il est toujours hasardeux, d'ailleurs, d'attribuer un superlatif à une célébrité tant les critères sont difficiles à établir. Pourtant, le plus grand musicien de son époque, Rameau l'est sans doute non seulement comme théoricien, ce titre l'ayant souvent desservi par la suite dans la mémoire de beaucoup, mais surtout comme novateur en général et dans sa musique d'opéra. Mais si l'on se place dans le domaine de la sensibilité artistique et de la musique qui peut émouvoir l'auditeur moyen, est-il plus grand musicien que ses contemporains Delalande (1657-1726) ou Campra (1660-1744) ?
On a dit bien des fois : "Ah! si Rameau n'était pas né en France, quelle gloire serait la sienne et de quels honneurs sa mémoire serait-elle comblée!". Il est vrai que l'on a tendance, en France, à ne trouver de grands hommes qu'en dehors de nos frontières . (On l'a vu avec l'exemple de Radio-France). C'est ainsi que de nombreuses partitions de compositeurs français ne se trouvent plus que chez des éditeurs étrangers ! N'oublions pas cependant les nombreux admirateurs de Rameau dont certains sont bien connus : Daquin, Berlioz, Debussy, Paul Dukas, Vincent d'Indy, Saint-Saëns (qui travailla à la réédition des principales œuvres de Rameau), Félix Raugel, Henri Busser, Georges Migot qui a même écrit : "Son œuvre égale en proportion celle d'un Bach, d'un Mozart, d'un Wagner." Pierre Lasserre affirme que "Rameau symphoniste est l'égal des plus grands. Il suffirait de feuilleter ses partitions pour reconnaître que ni Mozart, ni Beethoven ne le dépassent dans l'invention."
Signatures autographes en 1671 de Jean Rameau et Claude de Martinecourt, parents de Jean-Philippe
( Dijon, Archives municipales, B 512, f° 170 v°, paroisse St-Médard, 6 avril 1671 )Jean-Philippe Rameau naquit à Dijon2 le 24 septembre 1683. Il tenait de son père3, organiste à Saint-Bénigne, de remarquables dispositions pour la musique à laquelle il se consacra exclusivement après quelques études scolaires. A l'âge de dix-huit ans, il part en Italie; il en revient bientôt peu enthousiasmé. Pendant quelques années, il va de ville en ville, d'abord violoniste dans une troupe italienne, ensuite organiste à Clermont-Ferrand, Paris, Dijon, Lyon puis à nouveau Clermont-Ferrand. Bientôt il voulut quitter cette ville pour retourner à Paris mais son contrat n'étant pas expiré, les chanoines de la Cathédrale ne voulurent point le laisser partir. Désespérant d'obtenir son congé, Rameau s'ingénia à ne tirer de son instrument que des sons criards et des accords discordants qui troublaient les offices religieux, affirmant que son chagrin de demeurer à Clermont était la cause de sa maladresse. Les chanoines, compréhensifs, rendirent alors la liberté à leur organiste et Jean-Philippe, la veille de son départ, retrouva soudainement toute sa virtuosité.4
En 1723, Paris lui fit bon accueil; son Traité d'harmonie venait de voir le jour et, bien que controversé, lui avait acquis une certaine renommée. Ce Traité n'est pas son moindre titre de gloire et il demeura, par la suite, la base de toutes les méthodes qui devaient lui succéder. Cet ouvrage, le premier de son espèce, projetait une lumière nouvelle sur une technique jusqu'alors bien compliquée et touffue.
A Paris, Rameau vit de son métier d'organiste, de claveciniste, de professeur. Il se marie le 25 février 1726 à St-Germain-l’Auxerrois avec Marie-Louise Mangot, cantatrice et fille d'un symphoniste du Roi, qui lui donnera 4 enfants. Il devient le protégé de Monsieur de la Pouplinière, riche protecteur des artistes et l'ami de Voltaire qui lui proposa le livret d'une tragédie lyrique Samson et écrivit ces vers bien des années après :
Damis se rend à ce palais magique,
Où les beaux vers, la danse, la musique,
L'art de tromper les yeux par les couleurs,
De cent plaisirs font un plaisir unique.
Il va siffler quelque opéra nouveau,
Ou, malgré lui, court admirer Rameau.Rameau se consacra bientôt à l'opéra : ce sera principalement Hippolyte et Aricie, les Indes Galantes, Castor et Pollux, Dardanus, Platée, Zaïs, Pygmalion. Ces œuvres n'eurent pas un égal succès; certaines furent un triomphe, d'autres furent un échec où la cabale des jaloux et des envieux n'était pas étrangère. On reprochait à Rameau son art de la déclamation, ses modulations hardies, la place prépondérante de l'orchestre, l'inspiration mélodique et aussi son humeur parfois orgueilleuse et sa confiance en soi. Des épigrammes coururent la ville :
Si te difficile est le beau
C'est un grand homme que Rameau.
Mais si le beau, par aventure,
N'était que la simple nature,
Quel petit homme que Rameau!Une anecdote mérite d'être citée : aux répétitions d'Hippolyte et Aricie, le chef d'orchestre rebuté par les exigences du compositeur jette sur la scène son bâton de chef (qui, de nos jours est remplacé par la baguette). Rameau la lui renvoie du pied et s'écrie: "Apprenez, Monsieur, que je suis l'architecte et que vous n'êtes que le maçon ! ".
Rameau dut prendre part aux disputes qui opposaient les "Lulystes" et les "Ramistes". Il fut également au centre de la querelle des Bouffons qui mit aux prises partisans de la musique italienne et défenseurs de la musique française.
Rameau n'a pas écrit que des ouvrages théoriques ni que des œuvres théâtrales. On peut s'étonner que cet organiste de talent n'ait pas écrit pour l'orgue! On sait qu'il improvisait admirablement sur tous les instruments dont il fut titulaire au cours de sa longue carrière. Ainsi, lors de concours à la suite duquel il fut nommé organiste de l'église Saint-Paul, à Paris, il improvisa notamment une fugue merveilleuse. Voici donc ses principales œuvres instrumentales ou vocales :
I - CLAVECIN :
- Premier Livre de pièces de clavecin (comprenant 9 pièces), Paris, 1706.
- Pièces de clavecin avec une méthode pour la mécanique des doigts, Paris, 1724 (parmi lesquelles figure le fameux Tambourin).
- Nouvelles Suites de pièces de clavecin avec des remarques sur les différents genre de musique, Paris, 1728.
Il - CLAVECIN ET INSTRUMENTS :
- Pièces de clavecin en concert avec un violon ou une flûte et une viole ou un deuxième violon, Paris, 1741. Six suites constituent ce recueil. Elles comportent des pièces en trio (cordes ou flûte) qui portent des titres évoquant le souvenir d'une personne ou d'une localité.
III - MUSIQUE RELIGIEUSE :
Relativement peu abondante, la musique religieuse de Rameau est d'une grande richesse sonore, d'un équilibre parfait, d'un style souple et très personnel à l'auteur. Rameau a composé cinq grands motets pour chœur, soli et orchestre sur des textes des psaumes :
- In convertendo (1712 )
- Deus noster refugium (1714)
- Laboravi (1722) : chœur de dimensions plus réduite, avec orgue seulement, sans soli et sans orchestre.
- Quam dilecta tabernacula tua (1726)
- Exultet caelum laudibus (vers 1720) perdu
IV - CANTATES PROFANES :
- Médée (vers 1702-1706) perdue
- L'Absence (vers 1702-1706) perdue
- Les Amants trahis (av. 1721) perdue
- Orphée (av. 1721)
- L'Impatience (av. 1722) perdue
- Thêtis ( av. 1727)
- Aquilon et Orithie (av. 1727)
- Le Berger fidèle (1728)
- La Musette, attribution douteuse
- Diane et Actéon, en réalité de Bodin de Boismortier
V - OEUVRES THEATRALES :
- L'Endriague (1723), pour les théâtres de la Foire
- L’Enrôlement d'Arlequin (1726), idem
- La Robe de dissention ou le faux Prodigue (1726), idem
- Le Procureur dupé sans savoir (s.d.), idem
- Hippolyte et Aricie (1733), tragédie lyrique en cinq actes
- Les courses de Tempé (1734), pour les théâtres de la Foire
- Les Indes Galantes (1735), ballet en trois entrées et prologue- Dardanus (1739), tragédie lyrique en cinq actes
- Castor et Pollux (1737), tragédie lyrique (paroles de Gentil-Bernard).Ouverture, fichier audio par Max Méreaux (DR.)
- Les Fêtes d'Hébé (1739), opéra-ballet
- Les Jardins de l'Hymen ou la Rose (1744), pour les théâtres de la Foire
- Les Fêtes de Polymnie (1745), opéra-ballet
- La Princesse de Navarre (1745), comédie-ballet (paroles de Voltaire)
- Le Temple de la Gloire (1745), opéra-ballet (paroles de Voltaire)
- Platée (1745) , comédie-ballet
- Les Fêtes de l'Hymen et de l'Amour (1747), opéra-ballet
- Les Surprises de l'Amour (1748), opéra-ballet
- Zaïs (1748), Pastorale en 4 actes
- Pygmalion (1748), ballet
- Zoroastre (1749), tragédie lyrique en cinq actes
- Naïs (1749), pastorale héroïque
- Acanthe et Céphise (1751), pastorale héroïque
- La Guirlande (1751), ballet
- Daphnis et Eglé (1751), pastorale héroïque en un acte
- Les Sybarites (1753), ballet
- Lysis et Délie (1753), pastorale
- La Naissance d'Osiris (1754), ballet
- Anacréon (1754), ballet
- Les Paladins (1760), comédie lyrique
- Abaris ou les Boréades (1764), tragédie lyrique non représentée
- Linus, tragédie lyrique non représentée et perdue
- Zéphire (Les Nymphes de Diane), ballet
- Nélée et Myrtis, ballet
- Io, ballet jamais représenté
![]() |
| Code de musique pratique ou Méthodes pour apprendre la musique..., par Jean-Philippe Rameau, Paris, Imprimerie royale, 1760 ( coll. J.H.M. ) |
VI - OUVRAGES THEORIQUES :
Rameau pourrait faire figure d'écrivain tellement ses écrits et sa correspondance sont abondants .Voici quelques titres, tous publiés à Paris :
- Traité d'harmonie (1722)
- Lettre à Monsieur Houdart de la Motte (1727)
- Examen d'une conférence sur la musique (1729)
- Observations sur la méthode d'accompagnement (1750)
- Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement pour le clavecin ou pour l'orgue (1732)
- Lettre au P. Castel au sujet de quelques nouvelles réflexions sur la musique
- Traité de musique théorique et pratique (1737)
- Démonstration du principe de l'Harmonie (1750)
- Lettre de M. Rameau à l'Auteur du Mercure (1752)
- Erreur sur la musique dans l'Encyclopédie (1755)
- Code de Musique pratique ou Méthodes pour apprendre la musique, même à des aveugles, pour former la voix & l’oreille, pour la position de la main avec une mécanique des doigts sur le clavecin & l’orgue... (1760)
- Origine des Sciences (1761)
- Lettre aux Philosophes (1762)
Il existe de nombreux portraits de Jean-Philippe Rameau. On sait qu'il était d'une taille au-dessus de la moyenne et plutôt maigre. Son visage évoquait la fermeté, la volonté; son regard était brillant. On lui a trouvé parfois une ressemblance avec Voltaire. A l'encontre de certaines calomnies de l'époque - et particulièrement celles de Diderot - Rameau avait du cœur; il témoignait une grande affection à ses enfants se souciant d'eux matériellement même après leur majorité; l'amour réciproque de sa femme, elle-même musicienne, l'aida à supporter les déboires de certains moments de sa carrière. Il aida aussi matériellement et moralement plusieurs de ses collègues.
Malgré une vie difficile parfois, au cours de laquelle il dut souvent lutter, Rameau connut la vraie gloire et la plus haute autorité que puisse attendre un musicien. En 1745 - il a soixante-deux ans - il reçoit le titre de Compositeur de la Musique de la Chambre du Roi et Louis XV lui octroie une pension. En 1761, sa ville natale l'exempt d'impôt en signe de considération (ce qui nous laisse songeur en 1983!). En 1764, le Roi l'anoblit.
Le 12 septembre 1764, à l'âge de quatre-vingt-un ans moins douze jours, Jean-Philippe Rameau meurt. Paris lui fait des funérailles solennelles à l'église Saint-Eustache où se trouve encore son tombeau. De nombreux services funèbres furent célébrés à sa mémoire tant à Paris qu'à Dijon, Rouen, Marseille. Bien que très controversé, parfois même oublié, celui que l'on a surnommé " Le Père de l'harmonie" laissait derrière lui une œuvre inestimable et l'exemple d'une volonté de fer, d'un travail acharné et d'une grande probité artistique. Ces vers devaient pleinement lui rendre justice :
Ci-gît le célèbre Rameau.
Il fut, par son vaste génie,
De la musique le flambeau,
Et l'objet des traits de l'envie.
Muses, pleurez sur ce tombeau
Le Créateur de l’harmonie.Joachim HAVARD de la MONTAGNE (1983)
____________1) La Radio a retransmis le concert donné par l'Ensemble vocal et l'Ochestre de Lausanne avec, au programme, la Suite instrumentale extraite de l'opéra Zaïs et Pygmalion. A signaler aussi une émission consacrée aux interprétations de Jean-Claude Malgoire dans la musique de Rameau. [ Retour ]
2) Contrairement à ce qu'affirment certains auteurs, Rameau n'est pas né le 25 septembre mais bien la veille, Cour Saint-Vincent, rue Saint Michel (actuelle rue Vaillant). Le 25 est la date de son baptême à l'église Saint Etienne de Dijon. [ Retour ]
3) Jean Rameau, né ca 1635 à Dijon, décédé en 1714, organiste de la collégiale St-Etienne de 1662 à 1690, de l'abbaye St-Bénigne et de l'église Notre-Dame. Le 6 avril 1674 à Dijon (St-Médard) il avait épousé Claude de Martinecourt, née ca 1651, fille de défunt Jacques, notaire et procureur d'office à Gemeaux, et d'Esmée Miette. Jean-Philippe Rameau eut 10 frères et sœurs parmi lesquels Claude Rameau (1690-1761), organiste à Dijon (St-Bénigne, Notre-Dame, St-Etienne) puis à Autun (cathédrale St-Lazare), claveciniste et compositeur, père de Jean-François Rameau (1716-1767). Celui-ci, également organiste, claveciniste et compositeur, passait pour être moitié abbé, moitié laïque, il a été immortalisé par Diderot dans son conte satirique Le Neveu de Rameau dont il est le personnage principal. [NDLR] [ Retour ]
4) Jean-Philippe Rameau, grand voyageur, a occupé successivement les tribunes suivantes : Avignon (cathédrale 1702), Clermont-Ferrand (cathédrale 1702-1706), Paris (Pères de la Merci 1706-1709 ; Jésuites de la rue St-Jacques 1706-1709), Dijon (Notre-Dame 1709-1713), Lyon (Jacobins 1713-1715), Clermond-Ferrand (cathédrale 1715-1723), Paris (Ste-Croix de la Bretonnerie 1732-1738, Jésuites de la rue St-Jacques 1736-1738). Il avait également concouru vainement aux postes d'organiste des églises parisiennes de Ste-Madeleine-en-la-Cité (1706) et de St-Paul (1727). [NDLR] [ Retour ]