ACADEMIE DES SCIENCES, AGRICULTURE, ARTS
ET BELLES LETTRES D’AIX
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Discours de réception de Pierre Villette
prononcé le 3 mai 1988 par Pierre Desplanches.

Remise de la médaille de la Ville d'Aix à Pierre Villette, avril 1988
( collection Josette Villette, avec son aimable autorisation )

Monsieur,

II semble qu'il conviendrait parfaitement, au début de cette séance où nous vous recevons comme membre titulaire, de faire entendre quelques accents nobles, solennels ou triomphaux d'une symphonie? En effet, c'est un musicien que nous recevons aujourd'hui, un musicien qui a composé enseigné, qui a donné 22 ans de sa vie à notre ville d'Aix.

Vous avez fait, comme la coutume l'exige, l'éloge de votre prédécesseur, un artiste comme vous, un peintre. L'usage veut que l'on retrace les principaux traits de la vie du récipiendaire, qu'on fait ainsi mieux connaître. Bien sûr, vous m'en avez offert tous les éléments, avec une confiance généreuse qui m'a touché. Je ne ferai donc (en modifiant d'un mot la phrase initiale de La Bruyère) que " rendre au récipiendaire ce qu'il m'a prêté ".

Faire connaître un musicien comme vous, c'est faire son éloge, et comment ne pas glisser de l'homme à l'art, du musicien à la musique ? La musique, c'est évidemment l'art des Muses. Celle que la mythologie avait affectée à la musique, c'est Euterpe, divinité de la joie et du plaisir, dont l’instrument était non la lyre, mais la flûte (simple ou double) qui alors était en réalité un hautbois. Clio qui chantait l'histoire avait pour attribut la trompette héroïque, et Terpsichore faisait danser au son de la cithare.

Mais les neuf Muses chantaient toutes et dansaient près des fontaines. Comme dît le vieil Hésiode : " de leurs pieds infatigables elles traçaient les gracieuses figures d'une danse pleine de charme, tandis qu'elles déployaient l'harmonie de leurs voix brillantes ". C'est donc la musique qui les unit toutes, qui est le lien le plus immatériel, le plus subtil de tous les arts.

Je ne résiste pas à l'envie de citer ici trois phrases d'un de nos hommes les plus en vue, prononcées au XXIIe congrès international des petits Chanteurs, il y a trois ans : " La musique, écrivit Platon, est divine dans son essence, son origine et sa destination. De fait, par son immatérialité, sa puissance suggestive, la faculté qu'elle possède d'éveiller au fond de l'âme les sentiments les plus vrais et les plus insaisissables, elle est, de tous les arts, l'art religieux par excellence. N'étant liée a aucune forme concrète aussi contraignante que les arts plastiques, par exemple, elle peut exprimer librement ces choses que l'esprit humain sent et pressent sans oser les concevoir et encore moins les définir ".

Pierre Villette
( avec l'aimable autorisation de Mme Josette Villette )

Excusez, je vous prie, ces considérations générales qui me semblent pourtant avoir place tout naturellement dans une Académie consacrée aux Arts comme aux Lettres et aux Sciences.

Je ne m'attacherai plus désormais, Monsieur, qu'à vous-même, à vos origines, à votre carrière, à vos œuvres profanes et enfin à vos œuvres religieuses.

Vous êtes un Normand, et toutes les branches de votre famille sont originaires de Normandie. Votre mère a vu le jour dans le Vexin normand, près de Gisors. Un de vos grands-pères cultivait un domaine de 150 ha de cette riche terre normande.

Du côté paternel, vous avez la chance de pouvoir remonter loin, grâce à un grand-oncle qui, en 1922, à l'âge de 72 ans, écrivit un livre qu'il intitula : " Notes et souvenirs d'Ernest Villette, maître charpentier". C'est un merveilleux, un précieux recueil, qui fait connaître non

seulement de minutieuses recherches généalogiques remontant jusqu'en 1670, mais des coutumes, des traits de mœurs d'autrefois, la vie professionnelle des charpentiers, leurs fêtes, leurs joies, — en somme, la carrière d'un charpentier modèle, instruit et cultivé, d'une intelligence vive et ouverte, — et aussi, déjà, d'un musicien.

Ce livre passionnant est illustré de photographies d'outils, de personnages, d'œuvres aussi : quel beau sujet de communication académique... d'autant que certains détails me semblent montrer qu'on trouvait parmi les ouvriers d'Ernest Villette, des Compagnons du Devoir.

La famille Villette, de Rouen ou des alentours immédiats, aussi loin qu'on puisse remonter, a travaillé le bois : on trouve un tonnelier sous Louis XV, — un graveur sur cylindres de bois pour l'impression des étoffes sous la Renaissance. Mais ce furent surtout des " charpentiers de haute cognée ", beau nom du Moyen Age pour les charpentiers de navire et de bâtiment, — et votre grand-père. Monsieur, qui mourut quand vous aviez 10 ans, était nommé "maître huchier" en 1896.

Vos grands-parents Villette ont eu cinq enfants, tous musiciens : votre père (qui aurait pu embrasser une carrière professionnelle), un oncle pianiste, trois sœurs : une chanteuse, une pianiste, une violoncelliste, un arrière-grand-père flûtiste... on n'en finirait pas de dénombrer tous ces musiciens rouennais !

Votre père Henri Villette naquit à Rouen près de l'endroit où Jeanne d'Arc fut brûlée. Il dirigeait un atelier de menuiserie, et aussi une ferme. Et bien entendu il fut musicien : il jouait du piano, de l'orgue, du violon et de l'alto; il fut même un temps altiste au théâtre. Il apprit l'harmonie et composa un opéra-comique, trois opérettes, un oratorio ("Jeanne d'Arc à Rouen"), dirigea un orchestre de 200 exécutants qui donna ses premières œuvres symphoniques. Vous lui devez, dites-vous, les bienfaits de votre formation musicale de base. Son épouse (Madame votre mère), d'une famille constamment liée avec la famille Villette. apprit le piano, recopiait les parties d'orchestre des compositions de son mari.

C'est dans cette atmosphère familiale où la musique est toujours présente que vous naissez, Monsieur, en 1926. Vous avez, tel le grand-oncle Ernest, rédigé vos souvenirs d'enfance avec une grande précision : vous aviez 13 ans quand la guerre éclata ; et voici vos replis dans telles fermes, avec les troupeaux, et avec les cousins de Picardie qui avaient déjà connu l'exode en 14. Et cette fois-ci c'est l'exode de 40 vers la Loire, l'armistice, le retour vers Rouen qui commençait à brûler, la cathédrale sauvée...

Au début de l'occupation allemande vous étudiez très assidûment la musique à la maîtrise Saint-Evode de Rouen, et à 14 ans vous êtes organiste dans une paroisse. Puis, votre maître et cousin le chanoine Delestre vous adresse à un ancien maîtrisien, Maurice Duruflé, qui à Paris vous prépare à l'entrée au Conservatoire national supérieur, vous présente à Jean Gallon, professeur d'harmonie. Vous entrez en 1941, à 15 ans, dans cette illustre école.

Au concours de 1943 vous obtenez un 1er accessit, mais le " service agricole obligatoire " vous requiert, et l'été vous allez aider votre grand-mère aux travaux de la ferme. Les bombardements de 1944 sont terribles et meurtriers à Rouen. La vie s'arrête... et voici l'armée canadienne et la Libération. En novembre 1944, les cours reprennent à Paris, et l'année suivante vous obtenez un l" prix d'harmonie avec Serge Baudo, Pierre Boulez... En 1946 : un 2" prix de fugue et un 1er accessit d'histoire de la musique. Avec quatre-vingts camarades, vous participez à une tournée en Allemagne ; le directeur Claude Delvincourt vous désigne, ainsi que quatre autres jeunes gens, pour être reçu à la table du général Koenig gouverneur de la zone militaire d'occupation.

En 1946 vous endossez l'uniforme, et on vous envoie à la musique du train des équipages, où vous jouez du saxhorn alto, des cymbales et de la grosse caisse dans les défilés. En même temps, vous réussissez à suivre encore les cours du Conservatoire de Paris et obtenez le seul 1er prix de contrepoint attribue cette année-là. En 1948 vous êtes admis à concourir pour le prix de Rome comme élève privé d'Henri Busser, mais hélas, le jour même de la montée en loge, votre père meurt, âgé seulement de 53 ans. Ses dernières paroles furent pour vous demander d'aider votre mère à diriger l'entreprise familiale de menuiserie, en attendant que votre frère, âgé alors de 13 ans seulement, puisse la prendre en main. Vous montrez un courage émouvant, Monsieur, en obéissant aux volontés paternelles, et vous portez à trente le nombre de vos ouvriers. Mais à quel prix... celui de votre santé.

Car votre vocation musicale n'est pas affaiblie. En mai 1949, vous conquérez un 2e prix de direction d'orchestre, et vous êtes admis au concours de Rome : cinq semaines en loge, au château de Fontainebleau. Le sujet qui vous fut imposé : une cantate à 3 personnages avec accompagnement d'orchestre sur un texte en vers, ménageant des airs, un duo, un trio, des intermèdes de musique instrumentale. Le sujet de la cantate était religieux : " La résurrection de Lazare ", les trois personnages étant Jésus, Marthe et Marie. C'était déjà un signe concordant avec l'inspiration religieuse de beaucoup de vos œuvres futures. Vous obtenez le Second Grand Prix de Rome. Mais tant d'efforts simultanés en des directions très différentes, s'ils vous ont valu un titre prestigieux, ont nui gravement à votre santé. Vous devez subir sept interventions chirurgicales, et être soigne dans la pureté du climat alpin d'altitude, en Haute-Savoie, près de Chamonix, au plateau d'Assy. Vous n'abandonnez pas la musique pour autant, vous devenez organiste dans l'église du plateau d'Assy, vous accompagnez la chorale, et vous y rencontrez la jeune fille qui deviendra votre épouse, dans cette même église, en 1956.

C'est alors que, guéri, vous rentrez à Rouen, et vous entreprenez votre carrière musicale en obtenant la direction du Conservatoire de Besançon. Vous y assumez vos fonctions en janvier 1957 et vous y passerez dix ans, dix années pleines d'un travail considérable d'enseignant et de compositeur. Votre Ecole municipale devient Conservatoire national, le nombre de professeurs augmente notablement, — en même temps vous dirigez des concerts, faisant une sorte de symbiose des organisations de la Société des concerts du Conservatoire et du Festival de Besançon. Vous y créez chaque année vos propres œuvres, ainsi votre Concerto pour violon et orchestre (1961), Trois préludes pour cordes (1965), et on vous charge, par deux fois, de la composition du morceau inédit destiné au célèbre concours des jeunes chefs d'orchestre, au Festival de Besançon.

Un mot sur ce Concerto pour violon, une de vos œuvres les plus importantes. Il a été l'objet d'analyses fort élogieuses de la part de nombreux critiques musicaux. René Dumesnil, dans Le Monde : "J'ai admiré l'équilibre de cette belle page et particulièrement goûté l'Andante, émouvant, sensible, avec une discrétion qui rehausse sa valeur : ...ouvrage qui classe son auteur au premier rang des compositeurs de sa génération". Ailleurs on loue en détail la science de l'écriture, qui ne voile jamais la sensibilité, " l'inspiration humaine et sensible où le matériau et les procédés contemporains sont judicieusement mis en œuvre et exploités avec un goût sûr et une musicalité sans défaut " (André Wiss), etc.

Vous avez soupiré : à Aix, rien de tout cela, les responsables du Festival d'Aix ont toujours oublié qu'il existe un compositeur à la tête du Conservatoire !...

Il est temps de donner ici une liste, même abrégée et incomplète, des compositions datant de cette époque de votre vie : outre le Concerto pour violon, une Complainte pour flûte et petit orchestre, une Sérénade pour hautbois et cordes, une Fantaisie concertante pour tuba ou trombone, une Romance pour clarinette, une " Rêverie interrompue " pour orchestre, etc.

Mais le climat de l'Est est très défavorable à votre santé, il vous faut absolument le Midi. Sera-ce Marseille ? Non, le directeur doit être, là-bas, un professeur de piano... et un Marseillais. Aussi, à la mort d'André Audoli, c'est le grand pianiste Barbizet qui est nommé. Pour le Conservatoire de Toulouse, vous franchissez, toutes les épreuves, vous semblez choisi, mais au dernier moment, à l’épreuve de direction d’orchestre, le jury revient en arrière et le concours est annulé. Postulerez-vous Montpellier, où vous comptez des amis ?

Mais voici qu'en juin 1966, le poste d'Aix est devenu vacant. Vous postulez ; six candidats doivent passer toutes les épreuves. Vous triomphez, et le 1er janvier 1967 vous arrivez dans notre ville, avant le reste de votre famille. Le Conservatoire d'Aix occupe encore ses anciens locaux de la place du Palais, locaux bien vétustes, où vous allez habiter et œuvrer pendant trois ans, en attendant l'achèvement des grands travaux qui vont faire de l'Hôtel de Caumont le plus beau Conservatoire de France, inauguré à la rentré de septembre 1970 par le directeur de la musique Marcel Landowski. Celui-ci promit de l'élever au titre de Conservatoire national de région en même temps que celui de Marseille. Promesse non tenue, mais cela n'arrêta nullement l'essor de notre établissement, auquel le nom de Darius Milhaud fut attribué du vivant de cet illustre compositeur aixois, présent quand on dévoila la plaque, le 23 octobre 1972, je m'en souviens bien. C'était en somme une inauguration définitive, suivie d'un grand concert au Rex, où le maître dirigea lui-même, de son fauteuil roulant, ses propres œuvres.

J'ajouterai un souvenir personnel, coloré de reconnaissance envers vous : six mois après votre arrivée, en juillet 1967, vous avez tenu à diriger vous-même, à l'Hôtel Maynier d'Oppède, un concert de l'orchestre de chambre Campra, — formation d'amateurs fondée quinze ans auparavant par M. Zaffini et moi-même. Le chef habituel, le grand contrebassiste P. Delescluse, vous avait cédé la baguette et exécutait modestement sa partie. Le programme, trouvé " un peu sévère " par la critique locale, flatteuse par ailleurs, comportait entre autres une Sinfonia pour deux flûtes de Domenico Scarlatti, et des soli de harpe exécutés par Mme Grauer, qui deviendrait par la suite l'un de vos professeurs.

Vous avez donné un grand élan à votre Conservatoire : si en 1958 il n'y avait que treize professeurs assurant 110 heures de cours, en 1982 nous comptions 45 professeurs, 623 heures de cours, et 1100 élèves. Et des centaines de jeunes gens attendent pour trouver place dans notre établissement.

A votre arrivée, P. Delescluse, qui avait été un brillant directeur intérimaire, vous conseilla de redonner vie à l'Association des Concerts du Conservatoire. Vous le souhaitiez vivement. Vous prenez la tête de l'Association, et vous organisez un concert donné trois mois à peine après votre arrivée, avec, pour soliste, P. Bardon, "un des meilleurs flûtistes français doublé d'un excellent organiste" écrivez-vous — et nous y souscrivons tous. Le 5e concert, le 10 janvier 1968, fut dirigé par le célèbre chef Paul Paray, qui donna notamment le Pelléas et Mélisande de Fauré, et les Préludes de Liszt. Vous-même, plus tard, avez dirigé l'Apprenti sorcier, et tant d'autres œuvres exécutées par un excellent orchestre. Cependant tous ces efforts pour doter Aix d'une vie musicale constante en dehors du Festival ne suscitèrent peut-être pas assez d'intérêt de la part des élus locaux ; l'orchestre n'a pas été érigé en " Orchestre symphonique de la Ville d'Aix ", comme vous le souhaitiez, — et comme l'avaient déjà réalisé plusieurs villes provençales.

Pourtant, vous avez pu promouvoir la création de l'Orchestre de chambre d'Aix et favorisé bien des manifestations musicales en cours d'année : en 1978 - 79 on donnera neuf concerts, sept soirées des " heures musicales d'Aix " salle Campra, — mais en 1985 la modeste subvention était supprimée. Trop peu d'occasion de participer à la vie musicale de la cité sont offertes aux excellents instrumentistes qui sortent de votre établissement, — et vous le déplorez.

A Aix, la direction d'un Conservatoire et la pédagogie ne vous ont pas empêché de continuer à composer, et dans la liste de vos œuvres écrites depuis 1976, on peut relever : Six pièces faciles pour flûte et piano, une Arabesque pour saxophone et piano, la Messe en français que nous situerons tout à l'heure parmi vos œuvres religieuses, deux pièces pour harpe, un Chant nuptial pour violon et piano, une Chanson d'autrefois pour piano... Quelle fécondité et quel travail !

Notre Compagnie, Monsieur, ne l'a pas ignoré, et en 1980 vous appelait à elle au titre de membre associé. Aussitôt (et ce fut un geste très apprécié) vous nous avez donné, le 5 mai 1981, une communication : " Hommage à Maurice Gay, compositeur et organiste aixois ". Nous avions tous connu ce confrère ; il enseignait au Conservatoire, et était mort trois ans auparavant. Vous avez retracé la carrière de ce musicien modeste et rigoureux, qui tint les orgues 18 ans à Saint-Jean-de-Malte et 40 ans à Saint-Sauveur, — et laissa, (ce que beaucoup ignoraient) 52 partitions dont 24 pour son instrument. Vous nous en avez fait entendre quelques enregistrements. Le 19 avril 1983 vous nous parliez de " Darius Milhaud et son attachement aixois", mettant en relief, dans sa musique, le reflet de l'homme, du méditerranéen qu'il était. Le 22 avril 1986, l'Académie a entendu votre premier volet d'une étude de la musique française, de 1860 à 1914. Elle espère bien en entendre la suite.

Le récit d'une vie n'est pas une dissertation : une vie, surtout une vie riche comme la vôtre, a des facettes bien différentes, des sinuosités où s'entrelacent le travail, les succès, les événements familiaux et professionnels, les défaillances et les reprises de la santé... La ligne rigoureuse des biographies est souvent le fruit d'un arrangement a posteriori. Vous me pardonnerez si je reviens en arrière pour tracer un tableau, que je crains bien imparfait, de vos œuvres d'inspiration religieuse. Il en est beaucoup ; à cela rien d'étonnant : vous avez été élevé dans une ambiance familiale chrétienne, et dès l'âge de six ans vous êtes entré à la maîtrise Saint-Evode, de la cathédrale de Rouen, participant aux offices en chantant le grégorien comme la polyphonie de Palestrina et de Vittoria, les messes de Mozart et de Beethoven comme es œuvres de César Franck et de P. Paray. Nous avons noté l'influence de votre premier maître d'harmonie le chanoine Delestre, qui vous dirigea vers le Conservatoire supérieur de Paris.

A dix-huit ans vous composez un Ave Verum et un Salve Regina. Le sujet qui vous fut imposé pour le concours de Rome était la " Résurrection de Lazare ", où vous avez dû faire parler (devrais-je dire chanter) le Christ et les Saintes Femmes. Vous avez été béni par le succès.

Vous composez un motet O Salutaris, puis un Hymne à la Vierge, qui vous a été inspiré au plateau d'Assy. Chose singulière, c'est un Anglais, Donald Hunt, directeur de la maîtrise de Worcester, qui découvre et enregistre cet Hymne marial chanté en Angleterre, à Stockholm, en Suisse... pas encore à Aix. Donald Hunt prend contact avec vous, et fait exécuter et enregistrer vos motets Ave Verum, O Salutaris, plus tard Attende Domine . En 1959, vous composez un O Sacrum convivium pour huit voix a cappella, un Tu es Petrus pour le sacre de Mgr Jacquot nommé évêque de Gap, des strophes polyphoniques pour le Veni Creator devant alterner avec les strophes grégoriennes ; en 1962 un Adoro te.

Or, cette année-ci le " Printemps musical d'Aix ", qui s'est transformé en un " British music Festival ", a justement fait appel à Donald Hunt et à sa maîtrise de la cathédrale de Worcester. Il y a dix jours, dans notre cathédrale Saint-Sauveur, vous avez entendu, sous la direction de Donald Hunt, trois de vos œuvres : O Salutaris hostia, Tu es Petrus, et, en création en France, votre Attende Domine, œuvres longuement et très chaleureusement applaudies par un public enthousiaste, qui associait l'auteur à ses magnifiques interprètes anglais.

Citons maintenant une œuvre bien plus considérable, achevée en 1970 et restée manuscrite, la Messe " da Pacern " écrite pour soprano, double chœur, deux orgues et orchestre. Cette messe fut donnée ici, à. l'église de la Madeleine, sous la direction de notre ami Clément Zaffini, votre professeur de hautbois et chef d'orchestre. J'en ai gardé un grand souvenir : j'étais près de vous — puis vous êtes monté exécuter la partie de 2e orgue.

L'année suivante, l'Etat vous passait commande d'une Messe en français pour la nouvelle liturgie, pour soprano solo, chœur et orchestre. Et c'est encore Donald Hunt qui, avec grand succès, va créer cette partition au Festival de Worcester, en août 1981, la fait ré-exécuter en

1983, ainsi que le motet Attende Domine pour six voix a cappella, enregistré ensuite et édité à Londres. Sans doute nul n'est prophète en son pays...

Telles sont les principales de vos œuvres religieuses, mais vous espérez bien en accroître le nombre pendant votre retraite anticipée :" J'en profiterai, avez-vous écrit, pour composer à nouveau des œuvres à la gloire du Seigneur, dont je ne suis que le plus humble des serviteurs ! "

Je ne saurais conclure. Monsieur, avant d'énumérer brièvement, (la modestie chrétienne dût-elle en souffrir), quelques-uns de vos titres qui s'ajouteront à ceux du Conservatoire de Paris, ou de Rome. Je citerai un peu au hasard : prix G. Bizet en 1954, membre des commissions municipales et régionales des Affaires culturelles de Besançon et de la Franche-Comté, membre du jury du concours international des jeunes chefs d'orchestre, conseiller artistique des Amis du Festival d'Aix, membre du bureau, puis Président de l'Association nationale des directeurs de Conservatoire, membre du jury des Conservatoires de dix-huit villes, dont Paris, Dijon, Nancy, Lyon, Rouen, Marseille...

Des distinctions vous ont honoré, parmi lesquelles nous pouvons citer la médaille d'honneur de la Confédération musicale de France en 1966, la médaille du Travail, le ruban bleu, puis la rosette d'officier de l'Ordre national du Mérite (en 1985).

En septembre dernier, vous commenciez la 22e année de votre carrière aixoise. Qui aurait pu imaginer que, dès décembre, votre santé vous obligerait à un repos forcé ?

Pierre Villette en septembre 1987
( photo Josette Villette )

Mais vous demeurerez dans cette ville privilégiée d'Aix, pour assister à l'évolution de la vie musicale, du Conservatoire auquel vous avez donné tant d'années de votre vie. Vous souhaitez de tout votre cœur la prospérité de votre Ecole et le choix d'une excellente " tête " pour diriger après vous ce groupement de jeunes gens et d'artistes, qui, justement parce qu'ils sont artistes, sont souvent nerveux et difficiles à manier (le modeste musicien d'orchestre que je fus si longtemps le sait mieux que personne).

Je vous emprunte enfin ces quelques lignes essentielles, fruit de votre expérience, d'une pensée ferme et d'une expression ramassée : " Trop d'organismes souffrent du laxisme des chefs, surtout depuis 1968 où l'on a cru que la liberté devait remplacer l'autorité ; la liberté, cela s'organise et cela se mérite : se mérite lorsqu'on prend conscience de sa propre responsabilité, et s'organise afin qu'elle puisse s'épanouir. Encore faut-il des organisateurs qui en soient dignes, et compétents ! "

Cher Monsieur Villette, cher confrère, vous avez été de ceux-là : digne du poste éminent que vous avez occupé, — compétent dans la science musicale que vous avez acquise, puis transmise, — dévoué et généreux dans vos rapports humains. Vous avez voulu toujours manifester cette grande honnêteté : le souci de ne jamais trahir l'auteur de l'œuvre qu'on exécute, la volonté de transmettre sa pensée tout entière au public. En vous, les fonctions pédagogiques et administratives n'ont jamais masqué l'effort créateur. Dans toutes les circonstances de votre vie, vous avez fait face, vous avez lutté, et triomphé de difficultés de tout genre, montrant un courage tranquille, tenace et constant, qui est peut-être une vertu proprement normande.

Un artiste comme vous aurait manqué à notre Compagnie, à laquelle je prête seulement ma voix, et qui me fait l'honneur de me mettre en avant pour vous accueillir ici solennellement, avec beaucoup d'estime, et beaucoup de sincère amitié.

Pierre Desplanches
3 mai 1988

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1) Nous remercions vivement Madame Josette Villette et l'Académie des Sciences, Agriculture, Arts et Belles Lettres d'Aix-en-Provence de nous avoir autorisé à publier ici ce discours, paru autrefois dans le Bulletin de cette Académie, année 1987-1988, pp. 91-99. Fondée en 1808, l'Académie d'Aix a son siège au Musée Paul Arbaud, 2a rue du 4 septembre, 13100 Aix-en-Provence. Téléphone : 04 42 38 38 95, adresse e-mail : musee.arbaud@free.fr - (Note de la rédaction de Musica et Memoria) [ Retour ]

 


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