Paul Jumel

organiste et compositeur disparu prématurément



 

 

 

Paul Jumel, 6 Antiennes
pour Les Vêpres du commun des Saints

(coll. BNF-Gallica) DR.
Partition en fichier PDF

C’est dans une famille originaire de Picardie (Cuignières, puis Chambly, dans l’Oise), installée à Paris sous Louis-Philippe 1er, qu’est né dans cette ville le 18 avril 1877 Paul Marie Jumel, fils de Jules Jumel (1846-1897) négociant, et de Cécile Charles-Charlet (1851-1946). C’est cette dernière, qui initia son fils à la musique. Professeur de musique, elle enseigna notamment le chant grégorien à la Schola Cantorum à partir de 1900 et professa également à ‘l’Institut Rudy depuis 1905. Parmi ses élèves, on trouve une certaine Eugénie Hardon (1877-1962) qui épousera plus tard en 1920 le maréchal Philippe Pétain…

 

Elève de 7 à 10 ans du « Cours Pierné » situé à Paris, 7 rue Christine, fondé et dirigé par Eugène Pierné et son fils Gabriel, il entre ensuite en 1887 au Conservatoire de Paris et obtient une 2ème médaille de solfège en 1890, une 2ème médaille de piano préparatoire en 1892, puis un 1er prix d’accompagnement en 1897 et dans la classe d’harmonie d’Albert Lavignac un 1er prix en 1897, tout en étant auditeur dans la classe d’orgue de Guilmant. Parallèlement, il est soliste soprano à la Maîtrise de Saint-Eugène de 1889 à 1891, alors dirigée par Raoul Pugno et Xavier Leroux, et dès l’ouverture de la Schola Cantorum en 1896 est l’un des tout premiers élèves de composition de Vincent d’Indy. Dès la fondation de l’Association des Chanteurs de Saint-Gervais par Charles Bordes, il est aussi nommé organiste accompagnateur à l’époque où Gustave Schilling succède au grand orgue à Edouard Lacroix.

 

Mais, de santé fragile, souffrant de « tuberculose pulmonaire », ce qui le fait exempter des obligations militaires en 1897, au début de l’année suivante il se rend à Arcachon où le climat est plus favorable pour sa maladie. Charles Gounod, Ernest Chausson, Claude Debussy, Charles Tournemire fréquentèrent aux aussi cette station balnéaire à diverses époques. Le lauréat du prix de Rome Gabriel Dupont, souffrant quant à lui d’une maladie respiratoire (pleurésie chronique) y fit également de nombreux séjours au début du XXéme siècles chez plusieurs hôtes, entre autres à la Villa des Troënes où il composa la mélodie « La Maison dans les dunes » à la Villa Maïlena et à la Villa Réséda où il débuta à la fin de 1911 la rédaction de son opéra Antar.

 

Mais cette maladie impitoyable dont Paul Jumel souffrait depuis plusieurs années, finit pas l’emporter lors de son séjour à la Villa Réséda, dans la soirée du 6 avril 1898 ; il était à la veille de fêter ses 21 ans. Ses obsèques furent célébrées, ainsi qu’il l’avait demandé, à l’église Saint-Gervais, avec la participation des Chanteurs de Saint-Gervais qu’il avait tant servi.

 

Charles Bordes, l’un des fondateurs de la Schola Cantorum aux côtés de Vincent d’Indy et Alexandre Guilmant déclarait : « […] dès l’ouverture de notre Schola Jumel fut un des premiers élèves inscrits ; et ses condisciples de la classe de composition témoigneront longtemps des aptitudes extraordinaire de ce jeune cerveau, si mûr pour ses vingt ans et si enflamme pour notre musique, comme il aimait à le dire : le chant grégorien qu’il accompagnait avec tant de tact, la musique des maîtres et aussi la création de cette musique religieuse moderne, à laquelle il travailla lui-même, qui nous font amèrement regretter le jeune artiste qui les conçut […] » (in La Tribune de Saint-Gervais, avril 1898)

La mort à 20 ans n’a pas laissé le temps à ce jeune artiste, dont l’avenir s’annonçait brillant, d’exprimer tout son génie musical, néanmoins ses quelques compositions de jeunesse attestent de son habilité. Ses mélodies (Le Rideau de ma voisine, Jane, Le long du quai, Rends-moi mes roses, L'Heure exquise, Parfum exotique, Adieu vous dy de la larme à l’oeil) et ses motets (O quam suavis est, Tota pulchra es, Pie Jesu Domine, Ave Maria, Tantum ergo, Nunc sancte nobis Spiritus) sont travaillés avec soin et finement construits. Quant à ses pièces d’orgue (éditées à Paris au bureau de la Schola Cantorum), elles sont écrites dans un langage teinté de modalité : Andante sur le thème de l’Agnus Dei des fêtes solennelles, Prière, 3 Interludes, 6 Antiennes pour Les Vêpres du commun des Saints et sa dernière œuvre 3 Versets d’orgue auxquels Alexandre Guilmant a tenu à mettre sa main en la registrant). Notons aussi des pages pour piano : 17 Esquisses, pièces de piano de moyenne force, et sa participation comme coauteur, avec Bernard Crocé-Spinelli et Raoul Laparra, de la musique de la comédie lyrique en un acte La Fille du roi René d’Henrik Hertz (adaptation en vers de Jacques Sabine) montée le 12 juin 1899 à Paris, au Théâtre des Mathurins.

Denis Havard de la Montagne

en collaboration avec Olivier Geoffroy

 

Revue de presse

 

« Au mois de janvier, la Schola Cantorum avait mis au concours l’antienne : O Quam suavis est. Seize envois nous sont parvenus. [...] L’O Quam suavis est de M. Paul Jumel, de proportion bien plus restreinte, renferme de réelles qualités et dénote un sentiment mélodique religieux, un peu mièvre, peut-être, mais très distingué. »

La Tribune de Saint-Gervais, mars 1895, p. 7)

 

« Nos concours de juin et juillet :

L’examen des dix Tantum ergo qui nous ont été adressés, parmi lesquels il en ressortait un certain nombre répondant particulièrement à nos principes, n’a pas toutefois réuni l’ensemble des qualités nécessaires pour justifier une première récompense. Le choix du jury s’est porté sur celui de M. l’abbé Chassang, d’Avignon, qui témoigne d’un sentiment religieux très grand et de connaissances très approfondies du style des anciens maîtres ; un second prix lui a été décerné. Nous signalons parmi les pièces remarquées le Tantum de M. l’abbé Roure, d’Avignon, plein de promesses, et celui de M. Paul Jumel qui, s’étant astreint à enjoliver de contre-points le thème grégorien, est forcément tombé dans une recherche purement archaïque qu’il y aurait danger à trop encourager, malgré les qualités très sérieuses de l’écriture. »

(La Tribune de Saint-Gervais, juillet 1895, p. 8)

 

« Le Comité s’étant réuni pour juger les deux derniers Concours, les récompenses suivantes ont été décernées :

1er concours : Prière pour Orgue

Prix. — M. Paul Jumel, élève du Conservatoire de Paris. »

(La Tribune de Saint-Gervais, décembre 1895, p. 7)

 

« Nous apprenons avec regret la mort d'un jeune musicien, âgé de moins de vingt ans, encore élève au Conservatoire, où il avait remporté aux derniers concours les premiers prix d'accompagnement au piano et d’harmonie : M. Paul Jumel. Membre, depuis sa fondation, de l'Association des chanteurs de Saint-Gervais, où l'on avait, dans les premiers temps, admiré sa jolie voix de soprano, il en était devenu organiste accompagnateur, en même temps que professeur de piano à la Schola Cantorum. Plusieurs morceaux religieux de sa composition avaient été couronnés aux concours de cette école, et l'on pouvait espérer voir s'ouvrir devant lui un bel avenir artistique que la mort vient de briser brusquement. J. T. »

(Le Ménestrel, 17 avril 1898, p. 127)

 

« Un jeune élève du Conservatoire, M. Paul Jumel, vient de mourir. Quoique ayant à peine vingt ans, il avait déjà donné des preuves d'une inspiration et d’une science musicales qui autorisaient les plus hautes espérances. Plusieurs œuvres religieuses de sa composition avaient déjà été couronnées au concours de la Schola Cantorum et il avait remporté aux derniers concours du Conservatoire les premiers prix d'accompagnement au piano et d'harmonie. Par la grâce et l’affabilité de son caractère, il avait su s’attirer la sincère affection de ses camarades et de tous ceux qui le connaissaient. »

(Le Progrès artistique, 21 avril 1898, p. 126)

 

« Chargée cette fois d’œuvres dues aux jeunes artistes, élèves de la classe de M. d’Indy, la Schola fit applaudir des compositions hautement religieuses, notamment d’exquis motets du jeune Paul Jumel, enlevé à l’art il y a quelques mois à l’âge de vingt ans. »

(Le National, 17 juillet 1898, p. 1)

 

« Paul Jumel, le jeune et regretté artiste que la mort enleva à l’affection des siens et à la Schola dont il comprenait si bien l’esprit, fut un collaborateur précieux pour Ch. Bordes, qui l’initia très soigneusement aux secrets de la notation proportionnelle. »

(La Tribune de Saint-Gervais, mai 1900, p. 150)

 

« Paul Jumel (1877-1898) :

Il y a quelques jours, une pieuse et délicate pensée nous conviait à une audition d’œuvres de Paul Jumel, dont le nom, sans doute, n'évoque à l’esprit de mes lecteurs aucun souvenir précis. On ne lit point, en effet, ce nom sur les affiches des grands concerts, où il mériterait bien de figurer ; mais Jumel n’ayant rien produit pour l'orchestre, sa renommée en est forcément plus restreinte, car il est entendu que c’est par l’orchestre qu'un maître mérite d’être connu. C'est bien là une des exagérations des symphonistes modernes : pour eux, les instruments de l'orchestre sont tout, le reste n’est rien ; n’est-ce point là une chose un tant soit peu ridicule, que des très grands maîtres mêmes qui ont écrit des pièces de piano voient ces pièces « transcrites » pour les instruments avant que d’être admises au concert ? Mais laissons là concerts et orchestres.

Je revois encore Paul Jumel, il y a longtemps, au Conservatoire où, malgré la différence d'âge, nous débutions ensemble. Je le revois encore aux premiers jours de la Schola naissante, où un même goût nous entraîna et nous rejoignit ; ici comme là, son charme, sa simplicité, son esprit artistique faisaient la conquête de tous. Rapidement, il s’assimilait toutes les formes classiques et anciennes de la musique, sa promptitude de compréhension et de réalisation laissait présager qu’il tiendrait, un jour prochain, une place importante parmi ses émules. Mais, à peine nommé professeur à la jeune Schola, tout en y parachevant ses études de composition, un mal implacable l’enleva soudain. Ce fut pour nous tous un deuil cruel, et Paul Jumel vivra longtemps, par le souvenir, dans l'esprit de tous ceux qui le connurent. Mais ce n'est pas seulement un souvenir ému qui perpétuera la mémoire de Jumel. Ses œuvres sont là qui restent ; or, loin d'être de ces improvisations trop hâtivement écloses, dont le nom seul surgit, leur art vrai, la maîtrise de leurs formes, le sentiment qu'elles apportent à l'auditeur font que ces compositions continueront de tenir une place fort enviable parmi les productions musicales, à la fin du XIXe siècle. Aussi, est-ce avec joie que l’annonce d'une audition des œuvres de Paul Jumel fut accueillie, et, me hâterai-je de le dire, ce fut avec un grand succès et une affluence considérable de public que cette audition, où nous avait conviés sa mère, professeur à la Schola, eut lieu.

L'œuvre entière de Paul Jumel ne dépasse guère les limites d'un concert, mais, quand il s’agit d'un musicien mort à vingt ans, et qui, depuis quelque temps, ne composait plus, quelle révélation produit sur l’auditeur cette musique si belle et si bien ordonnée ! On y trouve des pièces d'orgue, des mélodies de salon et de concert, des motets : tel fut le bagage du jeune auteur.

On aurait tort de juger Paul Jumel uniquement sur ses pièces d’orgue. L’Andante (sur l'Agnus dei solennel), une Prière, trois pièces posthumes, des interludes pour les vêpres sont d'honorable tenue, à la vérité, mais ne laissent percer aucune personnalité. On y reconnaît le bon élève du père Guilmant, avec les formules qui alors lui étaient chères ; seule, peut-être, la seconde des pièces posthumes indique une orientation nouvelle, avec l’application, très intéressante, de la forme séquence à une pièce de genre libre. J'ajouterai que cette forme parut d’ailleurs plaire à Jumel, et, dans des mélodies inédites que je lus autrefois, la même forme se retrouvait.

C’est avec, la voix que Paul Jumel était à l’aise. Il est extrêmement rare qu’un auteur de son temps (à moins d’être un maître) et plus encore de son âge, ait su traiter les voix avec une telle sûreté. Diction soulignée par le choix des notes, grâce dans la tournure mélodique, expression amenée, sans heurts, dans la plus parfaite conformité avec les paroles mettent au premier rang les pièces vocales de cet auteur. Ses mélodies profanes, en forme de chanson ou de lied, sont fines toujours, profondes quelquefois. Adieu vous dy, sur un poème de Villon, l'Heure exquise, Parfum exotique, Rends-moi mes roses, Jane, le Rideau de ma voisine, Le long du quai font valoir à tandis que l’accompagnement varié du piano ajoute à l'ensemble l’impression d’un petit concert en réduction. Parmi les lieder modernes, ceux de Jumel tiennent certainement l’une des toutes premières places, et avoisinent volontiers avec ceux de Bordes, nés dans le même milieu, sous la même inspiration. Toutefois ceux-ci sont beaucoup plus difficiles d’exécution ; ceux de Jumel, au contraire, sont à la portée de tout bon chanteur.

Son habileté dans le maniement des voix devait le porter à l’écriture du motet ; j’entends non pas du motet en solo accompagné, qui fut la grande erreur du XIXe siècle, mais le motet conforme à la tradition classique, le motet polyphonique avec ses enlacements variés. Paul Jumel a laissé quatre beaux motets, un Ave Maria, presque madrigalesque, pour deux soprani et deux ténors, un Tota pulchra es, un Pie Jesu d'une remarquable profondeur d’inspiration, enfin un O quam suavis est, véritable chef-d’œuvre de grâce, de mélodie, en même temps que de savoir-faire harmonique, où l’extrême habileté dans le travail du contrepoint ne nuit en rien à la souplesse du chant des quatre voix ni à l’expression de la pièce tout entière. C’est la marque d’un maître.

Telle est, en quelques lignes, l’œuvre de Paul Jumel, fleur vite éclose et rapidement mûrie, restée sans lendemains, hélas ! Amédée Gastoué. »

(La Semaine littéraire, 14 avril 1912, p. 352-353)

 

« Il est rare, excepté chez quelques grands maîtres, qu’un musicien, un compositeur, veux-je dire, soit en pleine possession, à moins de vingt ans, d’un talent intéressant et véritablement personnel. Tel fut cependant le cas de Paul Jumel, mort tout jeune, après tant de brillantes promesses. Un nouveau cahier de ses œuvres de piano, publié aujourd’hui par la pieuse main d’une mère, ne dément point l'appréciation déjà portée sur cet excellent compositeur.

Dix-sept Esquisses, de moyenne force, forment un charmant cahier qui doit prendre place sur le pupitre des pianistes, entre les Romances sans paroles, de Mendelssohn, et l'Album à la jeunesse, de Schumann. De fait, si elles font parfois songer aux premières — mais en plus distingué — et qu’elles rappellent aussi les pièces du second recueil, leur auteur, par deux fois, a voulu s’inspirer directement de celles-ci, dans les numéros IX et X, Petite Romance et Choral. Un autre numéro pastiche agréablement le style du XVIIIème siècle, et, malgré le titre, est plus près de Rameau ou de Couperin que de J.-S. Bach.

C’est que, en effet, l’inspiration de ces Esquisses de Paul Jumel est bien plutôt française, c’est-à-dire claire, précise, charmante ; si elle manque un peu de profondeur, le genre l’explique et l’âge de l’auteur l’excuse.

Pièces courtes, elles sont construites d’une manière remarquable, sur un plan tonal et une forme de com position l’un et l’autre rigoureux. Le Canon, exquis et fin, publié sous le numéro VIII, en est bien la preuve : une phrase délicate en mi bémol, exposée par la partie supérieure, se répète au-dessus de la basse, exactement une mesure plus tard, et se pro longe ainsi, en deux phrases distinctes, à travers toute une page ; la basse et les autres parties complètent simplement l’harmonie. Une partie centrale et agitée, en mineur, où le canon, l’imitation plutôt, va de la basse au dessus, forme contraste avec le calme éthéré de la première partie du morceau, après quoi la reprise de la phrase initiale conclut agréablement le morceau. Nulle part, malgré la forme rigoureuse exigée par le canon, on ne sent peser la moindre contrainte scolastique, et seul un César Franck aurait pu traiter une pièce de ce genre d’une aussi charmeuse façon que l’a fait Paul Jumel.

Les treize autres pièces de ce recueil sont également intéressantes et d’une grande variété, allant de la chanson populaire, dans ce qu’elle a de plus limpide, au moderato en style d’orgue, en passant par une amusante mazurka ou une pièce de style espagnol. (Les Esquisses de Paul Jumel sont publiées par L'Edition mensuelle, 269, rue Saint-Jacques. Paris. »

(Le Noël, 15 janvier 1914, p. 112)

Collecte : Olivier Geoffroy

(mars 2026)

 

Relancer la page d'accueil du site MUSICA ET MEMORIA

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© MUSICA ET MEMORIA

Web Analytics