Les orgues de l'église Sainte-Chantal de Dijon
Photos Dominique Mercier

Église Ste-Chantal de Dijon, photo © Dominique MercierÉglise Ste-Chantal de Dijon, photo © Dominique Mercier

 

Le premier instrument

En 1866, Mlle Anne Martin fit don à la ville de Dijon d’une somme de 90 000 francs pour ériger une église placée sous le vocable de Sainte Chantal. Les travaux commencèrent aussitôt, sur les plans de M.Millet, architecte à Paris. Ils furent achevés en 1880. Par décret du président de la République en date du 2 février 1885, l’église de Sainte-Chantal fut érigée en chapelle de secours, sous l’administration du curé de Saint-Jean.

Devenue autonome, la paroisse Sainte-Chantal fut très active. Dans les années 1930, la vie paroissiale et liturgique avait pris beaucoup d’importance, ainsi qu’en témoigne le bulletin paroissial. De nombreux groupes l’animaient, parmi lesquels plusieurs chœurs de chant.

A l’église, ces chœurs étaient accompagnés par deux organistes, sur un harmonium. Le curé de l’époque, le père Emile Taboureau émit l’idée d’installer un orgue. De projet en projet, grâce à deux souscriptions lancées auprès des paroissiens et avec l’accord de la municipalité, les travaux d’agrandissement de la tribune et de la construction de l’orgue commencèrent aussitôt.

Si l’engagement des paroissiens fut admirable, on peut regretter que le curé n’ait pas été mieux conseillé quant au choix du facteur d’orgues. Denis Humblot, installé à Langres, était-il réellement compétent ? Le budget alloué était-il suffisant ? L’orgue fut construit en partie avec des éléments de récupération (sommiers, tuyaux). De nombreuses malfaçons dans sa conception et dans sa réalisation permettent de douter qu’il n’ait jamais correctement fonctionné.

Tant bien que mal, l’orgue assura son service au fil des ans. Dans les années 1960-70, il semble avoir été délaissé puis plus ou moins vandalisé.

Un rapport de la Manufacture Michel Merklin & Kuhn daté du 23 mai 1980 dresse un état alarmant de l’instrument : "l’orgue est complètement délabré et incapable de pousser le moindre soupir… Les transmissions… sont ici dans un état de dégradation indescriptible. On peut d’ailleurs se demander si ce système a seulement fonctionné même au moment de son montage…". L’auteur de ce rapport remarque toutefois que les sommiers et les tuyaux du grand-orgue semblent avoir été construits au XVIIIème siècle. Il conclut : "Il n’est pas possible d’envisager des réparations ou restaurations d’un orgue dans cet état…Toutefois quelques parties sont récupérables et utilisables après de grosses réparations…"

En 1986, l’Inventaire des orgues de Bourgogne reprendra ce constat et diffusera ces informations (le rapporteur ne mentionne cependant pas le jeu de cornet du grand-orgue). Cela vaudra à l’orgue une visite d’amateurs indélicats qui partirent avec quelques tuyaux, ceux-là même signalés comme les plus intéressants.

En 1992, naquit l’Association des Amis de l’orgue de Sainte-Chantal : très vite, le constat fut posé de l’impossibilité de restaurer l’orgue. Il faudrait pour l’église un nouvel instrument.

 

Le nouvel orgue de Sainte Chantal

Jean-Baptiste Ghys
Jean-Baptiste Ghys
(1840-1923)
a également construit l'orgue de Bellac.
( photo X..., Le Bien public,
20 janvier 1971 )

D’esthétique romantique, l’orgue Ghys de Sainte-Chantal est conçu pour interpréter les œuvres des compositeurs tels que César Franck (lui aussi d’origine belge), Alexandre Guilmant, qui réceptionna l’orgue de Notre-Dame de Beaune et jouissait de l’estime réciproque de Jean-Baptiste Ghys, Eugène Gigout qui inaugura l’orgue de Saint-Ferjeux à Besançon (touché également mais plus tard par Jehan Alain ) aux sons de sa Toccata et de la Sonate en fa de Mendelssohn, de Léon Boëllmann qui joua lui-même sa Suite Gothique en première audition, pour l’inauguration de l’orgue Ghys de Notre-Dame de Dijon, le 28 mai 1895.

 

Une opération de sauvegarde

Dans les années 2000, Maurice Clerc, organiste de la Cathédrale Saint-Bénigne, fit part à la Ville de Dijon de l’intention de la Communauté des Sœurs de la Providence de mettre en vente l’orgue installé dans la chapelle. Soucieuse de conserver un témoin du patrimoine artistique typiquement dijonnais, la municipalité étudia alors la possibilité de la transférer dans l’église Sainte-Chantal, construite à la même époque. En effet, cet instrument est sans doute l’un des derniers conçus et réalisés par Jean-Baptiste Ghys, probablement après 1900 qui soit demeuré intact. La plupart des instruments qui subsistent ont été profondément modifiés ou même dénaturés.

À ce jour, les documents tels que plans, devis ou factures n’ont pas été découverts. Cependant, aux Archives Centrales de la Congrégation, on note que le registre des délibérations du Conseil Particulier dresse procès-verbal en date du 14 mars 1897 : "La question d’un orgue a été soumise à l’Assemblée avec cette remarque de Monseigneur lui-même très favorable à ce projet. Sa Grandeur est d’avis qu’on profite de Monsieur Ghys qui, s’il venait à disparaître, ne serait de longtemps remplacé, vu son talent extraordinaire."

Au sommet de son art, Ghys a apporté un soin tout particulier à la conception, la fabrication de cet instrument où rien n’est superflu mais tout est particulièrement soigné, dans le choix des matériaux comme dans la réalisation. Le buffet d’esthétique néo-gothique en chêne à cinq plates-faces (31 tuyaux de basse de Montre et Prestant, brunis et écussonnés), s’insère dans les dimensions de la tribune de l’église Sainte Chantal comme il magnifie la nef, dont l’édification est contemporaine.

Le soin particulier qui entoura l’orgue (clés conservées, suppression de l’alimentation électrique, prévenant ainsi tout risque de pillage ou d’incendie) explique sans aucun doute le bon état de conservation en dépit de la longue période pendant laquelle l’orgue n’a pas été utilisé, ainsi que du manque de chauffage : "bien que poussiéreux, il ne présente pas de trace d’usure exagérée, les garnitures de peaux restent apparemment souples et présentent un bon aspect extérieur, il n’y a que peu de fuites" (Pierre-Marie Guéritey, rapport documentaire préparatoire à l’implantation de l’orgue Ghys…)

En dépit de modestes proportions et de l’absence de jeu de 2’, cet instrument n’en constitue pas moins une intéressante alternative à un orgue de plus vastes dimensions grâce à son ingénieux et original système de combinaison, ses sonorités rondes et généreuses. Il est intéressant de noter que sa composition est quasi identique à celle de l’orgue de Bougival (sorti des ateliers Mutin-Cavaillé-Coll en 1905).

Le choix des jeux appelés par les combinaisons fixes nous renseigne utilement sur les habitudes de registration en vogue à cette époque.

 

Travaux de transfert et relevage

Répondant au cahier des charges établi par M. Pierre-Marie Guéritey, expert nommé par la Ville de Dijon, le facteur d’orgue lyonnais Olivier Bernard, s’est attaché avec la plus grande attention et scrupuleuse rigueur, à réaliser les travaux fixés : enlèvement des ruines de l’orgue Humblot, dépose de l’orgue Ghys, réalisation d’un relevé documentaire, relevage, transport et remontage, harmonisation et accord général.

Deux particularités auraient pu présenter des difficultés astucieusement surmontées par Olivier Bernard : inscrire le buffet dans le cintre de la tribune de Sainte-Chantal, harmoniser au mieux la partie sonore en rapport à l’acoustique de l’église.

Le premier écueil a été surmonté : le plafond du buffet a été abaissé et adapté à la voûte de manière à ne modifier aucun tuyau. La façade, intacte et de très belle facture, ainsi que les sculptures sont mises en valeur par l’arc de pierre. Le second écueil a été solutionné en conservant le tempérament égal et l’harmonie originale de Ghys. Seul, le diapason a été haussé à 438 Hz à 16 °C, "à la limite de ce que permettaient les anches". Les tuyaux sont d’origine à l’exception du premier do de Voix-Humaine, sans doute dérobé, réalisé en copie à l’identique.

Le buffet a subi un nettoyage destiné à lui rendre sa patine d’origine puis a été enduit de cire à chaud ; la console a été remontée après changement des garnitures. Les ivoires ont été blanchis, les transmissions vérifiées, nettoyées, les écrous de cuir ont été remplacés ; les machines pneumatiques ainsi que les sommiers nettoyés, révisés ; le ventilateur neuf a été placé dans un caisson insonorisé, en conservant par ailleurs le système d’alimentation actionné par pédales ; les postages nettoyés, remplacés le cas échéant ; l’ensemble de la tuyauterie déposée, nettoyée, lavée, débosselée ou redressée, les jeux d’anches restaurés.

La Ville de Dijon a assuré la maîtrise d’ouvrage et le financement, avec l’aide du département de Côte d’Or et de l’Association des Amis de l’Orgue de Sainte-Chantal.

L’orgue ainsi sauvegardé demeure un témoin vivant de la facture de Jean-Baptiste Ghys par les nombreux projets qu’il suscite et permet déjà de réaliser.

Le concert d'inauguration de cet instrument s'est déroulé le 29 avril 2005 avec Maurice Clerc jouant Jean-Sébastien Bach : Toccata et fugue en ré mineur, César Franck : Cantabile, Louis Vierne : Audio lecteur Windows Media Hymne au soleil, Pierre Cochereau : Cinq versets de Vêpres improvisés (Flûtes, Voix célestes, Mixtures, Fonds, Basson 16), Jean Langlais : Te Deum et Johann Strauss : Audio lecteur Windows Media Marche de Radetsky.

Maurice Clerc

 

Composition actuelle

Grand Orgue (56 notes) : Bourdon 16, Bourdon 8, Flûte harmonique 8, Salicional 8, Montre 8, Prestant 4

Récit expressif (56 notes) : Bourdon 8, Diapason 8, Gambe 8, Voix céleste, Flûte octaviante 4, Fourniture IV rangs, Basson 16, Trompette 8, Basson hautbois 8, Voix humaine

Pédale (30 notes) : Soubasse 16, Bourdon 8, Flûte 8 (transmis du G.O.)

Combinaisons fixes et accessoires : Bourdons, Fonds 4-16, Fonds 8, Grand choeur, Accouplements : Récit/Grand Orgue, Tirasses Récit/Grand Orgue, Appel anches (Récit), Trémolo (Récit), Suppression des jeux.

 

Joseph Roy Décédé, Docteur en musicologie,
Dominique Mercier, Professeur agrégé d’Education Musicale et chant choral,
Président et Vice-président de l’Association des Amis de l’Orgue de Sainte-Chantal de Dijon

Orgue Ghys, Ste-Chantal de Dijon, photo © Dominique Mercier
Orgue Ghys, Ste-Chantal de Dijon, photo © Dominique Mercier
Orgue Ghys, Ste-Chantal de Dijon, photo © Dominique Mercier
Orgue Ghys, Ste-Chantal de Dijon, photo © Dominique Mercier
Orgue Ghys, Ste-Chantal de Dijon, photo © Dominique Mercier


L'Orgue Ghys de la Providence de Dijon
le dernier concert avant son transfert à l'église Sainte-Chantal (26 novembre 2000)
récital Maurice Clerc (titulaire de l'orgue Riepp de la cathédrale de Dijon)
Suite gothique, Léon Boëllmann
Prélude, fugue et variation, César Franck
Arabesque, Lied, Pastorale, Berceuse, Louis Vierne
Chant de Joie, Nativité, Incantation pour un jour saint, Jean Langlais

1 CD produit par l'Association des Amis de l'orgue de Sainte-Chantal de Dijon
2, rue de l'Abbaye de Fontenay, 21000 Dijon, a.o.s.c.@free.fr
Daniel Roth, orgue symphonique Jean-Baptiste Ghys
récital Daniel Roth, titulaire des grandes orgues de Saint-Sulpice (Paris)
Marche de Fête, op. 36, Henri Busser
Prélude funèbre, Joseph-Guy Ropartz
Andantino, Lento, Andantino quasi allegretto (extrait de L'Organiste), César Franck
Évocation à la Chapelle Sixtine, Liszt
Prélude et fugue en mi mineur, Mendelssohn
Trois pièces, op. 29, Gabriel Pierné
Élégie, Cortège, Louis Vierne
Petite rhapsodie sur une chanson alsacienne, Daniel Roth
Toccata en si mineur, Charles Tournemire
Improvisation sur un Noël bourguignon "Lavou qu'tu cours", Daniel Roth

1 CD enregistré en 2005, IFO 00131, www.ifo-records.de

 


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