FRANÇOISE AUBUT
(1922-1984)


Françoise Aubut
Françoise Aubut
à l'orgue 3 claviers Casavant de l'église St-Sacrement de Québec, tenu alors par Jean-Marie Bussières.
( Photo X..., coll. Martial Morin )

Extraits des Mémoires du Dr. Albiny Paquette
Extraits des Mémoires du Docteur Albiny Paquette (1888-1978), oncle de Françoise Aubut, qui fut le premier Ministre de la santé au Québec.
( publié en 1977 à compte d'auteur, coll. Martial Morin )

Organiste montréalaise, arrière-petite-cousine de Calixa Lavallée, fille d'Yvonne Paquette, une soeur du docteur Albiny Paquette, premier Ministre de la santé du Québec, et de Joseph Aubut, ingénieur électricien. Renommée pour sa mémoire (elle jouait de mémoire les six Sonates en trio de Bach), ses improvisations et sa capacité de transposer sans préparation, comme lors de son examen d'admission au New England Conservatory de Boston (1937) où elle transposa volontairement la pièce imposée voyant que deux notes du clavier ne répondaient pas. En 1938 elle entre au CNSM de Paris où elle est élève d'Olivier Messiaen en harmonie (à la même époque que Jean-Louis Martinet), Marcel Dupré (elle remporte dans sa classe le 1er prix d'orgue en 1944, en même temps que Jean-Claude Touche), Simone Plé-Caussade en contrepoint et en fugue, Nadia Boulanger, Alfred Cortot, et Henri Busser en composition. Elle reçut également un grand premier prix décerné pour la première fois au CNSM à une personne d'Amérique du Nord pour l'ensemble de ses études. Elle a enseigné la fugue au conservatoire de musique de Montréal de 1957 à 1974, ainsi que diverses classes d'écriture à l'Université de Montréal et l'orgue à l'École Vincent d'Indy. Elle fut organiste aux églises St-Édouard, Notre-Dame-des-Neiges et Saint-Albert-le-Grand à Montréal. Françoise Aubut était imbattable pour retrouver des fautes de quintes consécutives bien cachées, là où ses collègues ne les avaient pas vues... Elle fit partie des jurys au CNSM en 1962 et 1978. Née le 5 septembre 1922 à Saint-Jérôme (Québec), décédée le 8 octobre 1984 à Montréal, lors de son séjour à Paris, entre 1938 et 1945, elle fut titulaire de l'orgue de l'église Notre-Dame de l'Assomption à Paris XVIe.

D.H.M.
On peut trouver d'autres renseignements concernant Françoise Aubut:
- dans l'Encyclopédie de la musique au Canada (Fides),
- dans l'ouvrage Musiciennes de chez nous,
- sur l'Encyclopédie canadienne en ligne.

Remise du Prix Callixa-Lavallée en 1969
Remise du Prix Calixa-Lavallée 1968 par la Société St-Jean-Baptiste de Montréal. De gauche à droite: Dr. J. Alcide Martel, Roger Matton, Gilles Tremblay (récipiendaire 1968), Françoise Aubut, membre du jury et ancienne lauréate (1961), Mgr. Félix-Antoine Savard, Ernest Palascio-Morin.
( Photo X..., 1969, coll. Martial Morin )


 

UNE MERVEILLEUSE MUSICIENNE : FRANCOISE AUBUT
Organiste concertiste, organiste liturgique, pédagogue et improvisatrice

 

par Michelle Quintal

 

 

« Françoise Aubut se révèle comme une artiste de premier ordre,
comme une organiste que le Canada peut fièrement présenter
devant des auditoires les plus exigeant
s. »

(Jean Vallerand, Le Canada, 9 janvier 1946)

après un récital de Françoise Aubut à l'église Notre-Dame à Montréal.

 

« L'artiste se maintient à son niveau, qu'elle travaille constamment,
qu'elle n'a point peur des œuvres difficiles, profondes, sublimes des grands maîtres anciens et modernes,
enfin qu'elle sait les rendre avec un style et une compréhension admirable
. »

(Eugène Lapierre, Le Temps, 28 février 1959)

 

 

Lors de l'oraison funèbre célébrée en 1985 en l'église Notre-Dame-des-Neiges à la mémoire de cette organiste, Maryvonne Kendergi écrivait : « Ce décès nous enlève une grande musicienne, une interprète et une pédagogue dont les mérites doivent être rappelés et le souvenir maintenu. »

 

Tel est le but de ce texte pour lequel j'ai demandé la collaboration de nombreuses personnes.

 

Née à Saint-Jérôme le 5 septembre 1922, Françoise Aubut est issue d'une famille de sept enfants. De par sa mère, elle est descendante de Calixa Lavallée et son père, quoiqu'ingénieur électricien, dirigeait des chorales. Elle débute ses études de piano vers l'âge de six ans avec Rachel, sa sœur aînée. À dix ans, elle choisit l'orgue comme instrument principal. « Mon père favorisait cet instrument, il l'appelait le roi des instruments. J'adorais mon père. Moi, j'étais fascinée par la couleur, les jeux, les multiples claviers et le pédalier. » Elle entre au Conservatoire national de Montréal, y étudie l'harmonie et le piano avec Antonio Létourneau et l'orgue avec Eugène Lapierre. Ce dernier n'est pas long à remarquer les dons exceptionnels de sa jeune élève. Afin de lui faciliter l'obtention d'une bourse, il la présente en récital à l'église Saint-Stanislas où il vient d'être nommé organiste. À 13 ans, le 23 avril 1936, elle donne son premier récital d'orgue jouant J. S. Bach, Saint-Saëns, La Tombelle, Guilmant et César Franck. À cette occasion, Frédéric Pelletier écrivit : « Ce métier (de bon virtuose), la jeune artiste le possède à un degré plus que remarquable. Cette entière mémoire appuyée sur la maîtrise de sa technique et son aplomb aidant, elle ira loin... »

 

Cette même année, Françoise obtient un diplôme d'orgue de la Schola Cantorum, jouant de mémoire les six Sonates en trio de J.-S. Bach. L'année suivante, elle obtient un diplôme professoral d'orgue et de piano. En 1938, elle devient bachelière en musique pour ces deux mêmes instruments.

 

À Montréal toujours, cette jeune musicienne a la chance de rencontrer l'éminent organiste Marcel Dupré de passage au Québec. Rappelons qu'Eugène Lapierre, lors de son séjour d'études à Paris de 1924 à 1928 avait étudié avec ce maître. « Dupré m'a conseillé d'aller travailler avec lui à Paris mais non sans avoir au préalable étudié à Boston », confiera-t-elle à Claude Gingras. C'est ainsi que grâce à une bourse du gouvernement du Québec, elle se retrouve au New England Conservatory de Boston. Lors de l'examen d'admission, constatant que deux notes de l'orgue sont muettes, cette jeune artiste transpose la pièce imposée un demi- ton plus haut, technique acquise auprès d'Eugène Lapierre. À Boston, elle travaille l'orgue sous la direction de Cari McKinley, le piano avec Jésus Maria Sanroma et l'harmonie avec Marian Mason. Elle annonce à sa sœur Madeleine (le 9 février 1938) : « J'exécuterai sous peu un concerto de Mozart pour piano et orchestre. J'ai donc l'honneur d'être soliste sous le bâton de l'éminent directeur du Conservatoire dont le groupe orchestral a 150 instrumentistes. » Le 3 avril suivant, à son père, elle écrit : « Ma première rencontre avec l'orchestre, charmant papa, est très encourageante, malgré mes légères appréhensions quelques minutes avant la répétition, je gardai mon sang-froid jusqu'à la fin. Je l'exécutai par cœur (ce concerto). Dès que je fus sur le théâtre, toute crainte disparut et mes doigts demeurèrent fermes, je fus applaudi à deux reprises. »

 

Le 15 février précédent, elle avait joué en récital le Prélude et fugue en la mineur de J.-S. Bach pour orgue. « C'est le soir et je dois revêtir ma longue robe blanche : ce sera drôle cette robe pour jouer le pédalier ; alors monsieur McKinley, prévoyant, me dit : to practice with my evening gown avant le 15. C'est moi qui ouvre le programme sur l'orgue à quatre claviers du Jordan Hall », écrivit-elle à ses parents.

 

En 1938, Françoise Aubut obtient le Soloist Diploma du New England Conservatory. Son professeur l'aide à préparer son prochain récital, soit celui du 11 juillet à la basilique Notre-Dame de Montréal. Il la fait répéter sur l'orgue de l'église Old Soul, instrument dont les boîtes expressives sont semblables à celles de l'orgue Casavant de Notre-Dame. Sur ce même Casavant, elle choisit d'interpréter deux des œuvres de ses professeurs, soit : Silhouettes de McKinley ainsi que Berçeuse sur Adeste Fideles d'Eugène Lapierre. Elle ajoute à son programme des musiques de Karg-Elert, Haendel, César Franck, J.-S. Bach et Vierne.

 

 

Études à Paris

 

Françoise Aubut part pour Paris le 23 juillet 1938 sur le paquebot Monteclare, en compagnie de sa sœur Rachel. Cette jeune organiste bénéficie alors d'une bourse du Gouvernement du Québec. Pendant un an, elle suit donc des cours privés d'orgue et d'improvisation chez Marcel Dupré. Elle l'annonce avec fierté à sa famille en ces termes : « Je prends demain, jeudi 13 octobre, ma première leçon d'orgue chez monsieur Dupré à Meudon sur un majestueux orgue. » Elle ajoute : « Il me dit : "officiellement, je suis votre professeur d'orgue mais Je vais m'occuper de toutes vos études, Je ne mesurerai pas mon temps, ni vos heures de leçon" ». Elle s'inscrit aussi aux cours d'harmonie, de contrepoint et de fugue chez Nadia Boulanger. Cette réputée pédagogue rencontrée précédemment à Boston, l'avait invitée à fréquenter sa classe.

 

A l'automne 1938, son frère lui envoie une somme d'argent lui permettant de se procurer un phonographe. Ainsi, Françoise peut écouter les œuvres des compositeurs anciens et modernes suivant en cela le conseil de Nadia Boulanger. Le 23 décembre, elle dispose enfin d'un instrument de travail à la maison : « Mon orgue n'est pas très gros, mais je dors à côté et je suis contente. »

 

Toujours en décembre, elle écrit à ses parents : « L'orgue que j'ai touché hier date de 1836 et fut tenu jadis par César Franck. Cela me valut cent francs et un immense pain bénit. » Il s'agit sans doute du Cavaillé-Coll de Sainte-Clotilde. Elle raconte dans une lettre à sa mère (10 octobre 1938) : « Monsieur Dupré est infiniment doux et aimable. Tous les dimanches, messes et vêpres, je suis sur le banc de l'orgue près de lui. Il dit que cela me vaut une leçon et il me choisit pour être à côté de lui (car dans un jubé très exigu où il n'y a que l'orgue c'est grand comme ma main et il y a 20 personnes chaque fois). » Elle décrit ainsi la tribune de Saint-Sulpice où Marcel Dupré a touché les orgues Cavaillé-Coll de 1934 à 1971.

 

Soudain, le 3 septembre 1939, déclaration de guerre entre la France et l'Allemagne : mobilisation générale. « Vers la deuxième semaine de septembre, nous n'avions déjà plus d'autre perspective que de retourner au Canada : alors, en attendant le bateau, nous avons décidé de prendre des cours d'infirmière auxiliaire à la Croix- Rouge », annonce-t-elle le 24 septembre. Il en résulte des examens oraux, écrits et pratiques, réussis avec grande distinction.

 

Est-ce à cause de ces examens qu'elles ont raté le bateau qui aurait pu les ramener au Canada ? En octobre 1939, elle est enfin admise au Conservatoire de Paris. Mais, en décembre suivant, les deux Canadiennes sont prises dans une rafle. Les Allemands les internent en tant que sujets britanniques aux casernes de Vauban à Besançon. Elles en sortiront sur une civière après plusieurs mois de détention. Fort heureusement, un médecin autrichien mélomane a la bonne idée de falsifier son rapport d'examen. Il les déclara toutes deux contagieuses (les Allemands craignaient beaucoup la contagion). Elles ont donc été réformées pour cause de santé en juin 1941.

 

Sa sœur Rachel rapporte : « Françoise reprit ses cours d'orgue avec Marcel Dupré et termina l'étude de la fugue avec Simone Plé-Caussade. » Elle ajoute : « Françoise a pu se procurer un petit instrument à deux claviers à un prix abordable. » (d'après le texte d'une carte postale envoyée à Cécile Armagnac, 7 juillet 1941).

 

De plus, elle fréquente l'École Normale de Paris et y travaille le piano avec Alfred Cortot, l'écriture avec Nadia Boulanger, et étudie également au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris l'histoire de la musique avec Norbert Dufourcq et la composition avec Henri Büsser. Il faut spécifier ici que la bourse d'études que le Gouvernement du Québec lui avait octroyée en 1938 a été renouvelée en 1939. Lorsque les communications entre le Canada et la France sont interrompues, elle peut habilement effectuer, par l'entremise de l'ambassade suisse, des transferts de fonds du Canada vers la Suisse. Elle remboursera ces prêts ultérieurement.

 

En 1944, à 21 ans, elle obtient le Grand Premier Prix d'improvisation à l'orgue : couronnement de tous ses cours suivis au Conservatoire de Paris. C'était la première fois qu'un citoyen nord-américain recevait cet honneur. Pour ce concours, Madame Pauline Vanier (épouse du général Georges Vanier, ambassadeur canadien à Paris) qui, dès le début de son séjour à Paris, a été une mère pour elle, emprunte une robe longue à une de ses amies afin que Françoise soit convenablement vêtue. La jeune femme remettra cette robe à sa propriétaire. Cette même année, elle donne un récital sur les orgues du Trocadéro, au Théâtre National du Palais de Chaillot, sous la présidence de son excellence le général Vanier et de son épouse. Des œuvres de Purcell, Haendel, Bach, Franck, Vierne et Dupré sont au programme.

 

Olivier Messiaen, présent à ce concert, en témoignera deux ans plus tard dans une lettre de recommandation datée du 11 juillet 1946 : « Sa technique du manuel et du pédalier est impeccable, elle sait registrer, ses interprétations sont non seulement correctes, mais brillantes, intelligentes et variées... Elle a donné la mesure de ses immenses qualités dans un superbe récital d'orgue au Palais de Chaillot. »

 

Par la suite, elle joue et improvise au Château de Versailles devant le général Eisenhower, son état-major et 600 Américains. Suit un autre concert dans l'hôtel particulier du comte de Beaumont pour toutes les ambassades alliées à Paris. Fin 1944, à Saint-Sulpice, elle interprète Bach, Dupré et improvise un Allegro de symphonie sur un thème donné par un auditeur.

 

Françoise faillit ne pas revenir au pays étant donné qu'elle avait entrepris des cours de balistique. Heureusement, Madame Vanier est intervenue dans cette affaire et l'a convaincue de regagner le Canada : « Vous allez décevoir les gens qui attendent votre retour », fit-elle remarquer. Après le retour de Françoise au pays, les Vanier ont continué longtemps à entretenir une relation épistolaire avec leur protégée.

 

 

Retour au Québec

 

Elle rentre au Québec en mars 1945 avec sa sœur Rachel. La réadaptation est extrêmement difficile : elle ne comprend plus le langage de sa famille. Pendant deux ans, toute correspondance avait été coupée avec ses parents. Il s'ensuit une terrible dépression qui dure six mois, et elle doit être hospitalisée.

 

« Malheureusement, sa première apparition en public au Canada est gâtée par la mesquinerie d'un chef d'orchestre. Madame Athanase David, dont on connaît le dévouement envers les jeunes musiciens méritants, voulait que Françoise Aubut se fasse entendre au grand concert de la Victoire organisé par les Festivals de Montréal (12 octobre 1945). Le chef d'orchestre, Émil Cooper, fait en sorte que l'orchestre recueille seul tous les mérites, si bien que l'on ne peut entendre la délicieuse Passacaille de Bach que notre jeune organiste connaissait. » (Musique et Musiciens, novembre 1945).

 

En dépit de cette déception, et sa santé s'étant améliorée, elle peut jouer en concert à Saint-Jérôme (20 novembre), à Dorion (27 novembre), ainsi qu'à la basilique Notre-Dame de Québec (18 décembre) où elle improvise sur un thème donné par Robert Talbot.

 

En 1946, sa carrière est lancée. Son imprésario Georges Armand Robert lui déniche un concert le 7 janvier à l'église Notre-Dame à Montréal. Elle y sera réinvitée en juillet. Suivent différentes prestations : Notre-Dame-de-Huele (France), St. Andrew and St. Paul, et la chapelle du Collège Saint-Laurent à Montréal, Hull, et la basilique Notre-Dame à Québec. La Société du Bon parler français au Canada l'introduit secrétaire d'honneur. Dans la revue Musique et Musiciens (novembre 1945), on annonce une tournée de concerts aux États-Unis pour l'automne 1946.

 

Entre temps, le 25 septembre, elle épouse le lieutenant Maurice Pratte, vétéran de la campagne d'Italie, neveu du très honorable Ernest Lapointe. La cérémonie religieuse a lieu à la basilique Notre-Dame de Québec. Jean-Marie Buissières touche l'orgue. Cependant, dans les journaux de l'époque, on peut lire que Marcel Dupré avait été pressenti pour cet événement. Ce mariage malheureux handicapera sa santé et sa carrière.

 

 

Interprète

 

Au fil des années, cette interprète répondra à différents engagements. Ainsi, elle reviendra en Europe, notamment à Aix-en-Provence, participer à la célébration entourant le bicentenaire de J.-S. Bach (1949) et à Paris, pour jouer au Trocadéro. Elle donne aussi un récital à l'Exposition Universelle tenue à Bruxelles (1955). Au Québec, elle se produira pour la troisième fois à la basilique Notre-Dame de Québec grâce à l'entremise de son deuxième imprésario, Lucien De Champlain (1948).

 

Elle inaugure les orgues de Saint-Polycarpe (1952), le Casavant de l'église Sainte-Madeleine en Mauricie (1955) ainsi que les orgues rénovées de Louiseville (1977). L'organiste Pierre Gadbois, natif de Louiseville, présent à cette prestation, en garde un vibrant souvenir. En Ontario, elle est invitée à la cathédrale Notre-Dame d'Ottawa (1947) où les auditeurs ont le privilège de l'entendre improviser et aussi jouer entre autres la brillante Fantaisie et fugue sur le choral Ad nos ad salutarem undam de Liszt. Soliste invitée en 1948 à London pour le congrès du Canadian College of Organists, elle a l'honneur d'y être réinvitée pour un autre congrès en 1955. Voici un extrait de la critique élogieuse de cette dernière performance parue dans The Diapason (1er octobre 1955) :

 

« The concluding récital of the convention played by Françoise Aubut turned out to be one of the most surprising of ail. She proved herself an organist of first rank, receiving a tremendous ovation from the audience. »

 

A Montréal, le 12 avril 1955, elle touche le Casavant de tribune de l'église Saint-Jean-Baptiste tandis que Raymond Daveluy joue l'orgue de chœur pour la création du Psaume CL de Jean Papineau-Couture. Terminée le 31 décembre 1954, cette grande fresque de 20 minutes pour soprano et ténor, chœur mixte, deux flûtes, cuivres et deux orgues est certainement l'œuvre la plus jouée de ce compositeur. Ce Psaume est, en 1956, gravé sur vinyle pour Radio-Canada International. De passage à Montréal deux ans plus tard, les 26 et 27 mai, Nadia Boulanger, dirige cette œuvre de Jean Papineau-Couture, son ancien élève. Ce concert, enregistré par Radio-Canada, est diffusé le jour suivant dans tout le Canada francophone et anglophone, l'émission est animée par Maryvonne Kendergi, aussi ancienne élève de Mademoiselle (ainsi que Nadia Boulanger demandait qu'on la nomme). Cette œuvre est rediffusée, en 1983, à Musique du Canada.

 

À la suite d'une prestation au grand orgue de l'église Notre-Dame à Montréal de L'Ascension d'Olivier Messiaen, Eugène Lapierre constate, le 28 février 1959, que « Ce Messiaen, il est encore une grande énigme pour l'opinion et la critique universelle. N'empêche qu'à l'entendre exécuter par madame Pratte, on a l'impression de le pénétrer davantage. »

 

Madame Aubut-Pratte a fait connaître l'œuvre d'orgue de ce compositeur non seulement par le concert mais aussi par les émissions de radio et l'enseignement. Ainsi, elle a interprété en première canadienne à la SRC La Nativité (1957), Les Corps glorieux (1961), Le Livre d'orgue (1966). Notons qu'il y avait admiration réciproque entre ce poète organiste et Françoise Aubut. Ne lui a-t-il pas demandé de le remplacer à l'église de La Trinité lors de sa tournée américaine en 1948 ? Ils correspondaient régulièrement. Selon le médiéviste dominicain Benoît Lacroix qui a beaucoup connu Françoise Aubut, Messiaen avait envoyé à cette brillante interprète le générique de son oratorio (opéra) Saint-François d'Assise. Lors d'une entrevue accordée à Renée Larochelle en 1984, elle confie que « Messiaen est pour moi le plus grand musicien peut-être même plus grand que Bach ».

 

Voici un extrait d'un texte élogieux qu'elle a écrit à l'occasion d'un hommage à Olivier Messiaen tenu à Montréal le 30 octobre 1978 : « A sa classe au Conservatoire de Paris, ainsi qu'à ses cours chez Bernard Delapierre (rencontres qui réunissaient des musiciens tels que Loriod et Boulez), il parvenait à nous faire réaliser cet équilibre très rare entre l'instinct et la raison, l'élan et le contrôle; il symbolisait pour nous l'indépendance et la liberté d'expression. En un mot, il était incorruptible. »

 

Le musicologue Jean Boivin, pour sa part, note avec justesse : « Dès son retour à Montréal en 1945, Françoise Aubut défend avec ardeur la musique d'orgue de Marcel Dupré ainsi que celle de Messiaen, totalement inconnue au Québec, et d'une surprenante modernité pour le public largement conservateur des concerts sacrés. Pour Aubut comme pour beaucoup d'autres, le décalage est brutal. Ici, la musique sérielle était une nouveauté alors qu'elle était déjà dépassée là-bas. » (extrait de :Olivier Messiaen et le Québec : une présence et une influence déterminante sur la création musicale de l'après-guerre, 1996)

 

De Marcel Dupré, elle grave, en 1956, pour Radio-Canada International 122, Pange lingua, Ave Maris Stella et la Symphonie Passion, œuvres qu'elle a fréquemment jouées et enregistrées pour la radio, ainsi que les 74 stations du Chemin de la croix, Cortège et Litanies, Préludes et fugues en si mineur, fa mineur, sol mineur, La Nativité, Résurrection, Évocation op. 37, Magnificat, Choral et fugue, etc. Je me permets d'évoquer un souvenir : « Nous étions une vingtaine d'auditeurs au printemps 1962, rassemblés à la tribune de l'église Notre-Dame à Montréal pour un concert midi des Jeunesses Musicales du Canada. Apparaît Françoise Aubut, un petit papier à la main qui, brièvement, nous présente les extraits du Chemin de la Croix de Marcel Dupré, œuvre au programme. Elle s'installe à l'orgue, vérifie ses généraux, commence à jouer, de mémoire. Je suis ébahie par sa maîtrise, son aplomb, et surtout sa simplicité. »

 

Elle m'a confié que le compositeur organiste Jean-Jacques Grünenwald lui avait demandé d'interpréter sa musique. C'est ainsi qu'à la radio d'État, en 1968, 1975, 1980, cette artiste a joué, de ce compositeur, en première canadienne, Allégresse, Pièce en mosaïque, La Nativité. Mentionnons que cette dernière pièce de Grünenwald a été composée pour le Concours d'orgue du Conservatoire de Paris tenu en 1961.

 

Au programme de ses concerts, on retrouve, en sus des auteurs déjà cités, les noms de Rolande Falcinelli, Jeanne Demessieux, Alexandre Boëly, Jean Langlais, Jehan Alain (Litanies), Louis Vierne, César Franck, Max Reger (Introduction et Passacaille) ainsi que ceux de Roger Matton (Suite de Pâques, 1963) de François Morel (Prière, création en 1968), sans oublier Bach. « A une certaine époque, à Montréal, Françoise Aubut était l'organiste qui interprétait le mieux J. S. Bach », a confié un organiste éminent lors d'une interview qu'il accordait à Denis Regnaud (ancien élève de madame Aubut) à l'occasion d'une émission pour la radio communautaire.

 

La Société Saint-Jean-Baptiste reconnaît ses mérites en lui octroyant, en 1961, la médaille Bene merenti de Patria. Assorti d'une bourse de 500 $, ce prix annuel connu sous le nom de prix Calixa-Lavallée, lui est décerné en reconnaissance de sa compétence dans le domaine musical, particulièrement à titre d'organiste de grande renommée (lettre du 13 avril 1961). Il convient ici de mentionner qu'Eugène Lapierre, son premier professeur, n'a eu droit à cet honneur qu'en 1966. Ironie de l'histoire, Lapierre avait publié en 1936 Calixa Lavallée, musicien national du Canada, pour lequel il a reçu en 1937 le Prix Athanase-David. Cet ouvrage a été réédité en 1950 et en 1966. Et fait encore plus ironique, Eugène Lapierre était juge en 1961 alors que Françoise a raflé cet honneur. Elle sera juge à son tour en 1968 alors que Gilles Tremblay recevra cette distinction.

 

On l'a entendue fréquemment à Radio-Canada. Dès 1946, il y a radiodiffusion de ses concerts à la Société Radio-Canada tels ceux de la basilique Notre-Dame de Québec (1946) ou de la cathédrale Marie-Reine-du-Monde (1953). Il y a même télédiffusion en 1958 d'un concert avec orgue et orchestre provenant de la basilique Notre-Dame de Québec. La musicienne élargit son auditoire en participant à des émissions telles que Radio Carabin, Votre choix, Music of Today, Concert d'orgue, Récital d’orgue, Musique du Canada, etc. Pendant les dernières années de sa vie, tenant compte du fait que sa santé se détériorait, elle n'enregistre qu'à la chapelle conventuelle de Saint- Albert-le-Grand (Casavant 1960, trois claviers, 20 jeux).

 

Elle est aussi invitée à l'Exposition Universelle de Montréal en 1967. Pierre Gouin, qui dans les années 1969-1970 étudie la fugue et l'orgue avec madame Aubut au niveau de la licence, raconte : « J'ai assisté en personne au pavillon du Canada à son récital sur le petit orgue mécanique néo-baroque allemand que Casavant avait construit et installé à ce pavillon. Bien entendu, comme toujours, elle est impeccable de la première à la dernière note. Elle n'a pas répété sur cet instrument avant le récital. Elle m'a confié : "Quand je suis arrivée pour répéter et que j'ai vu l'instrument, je suis retournée chez moi" ». Pierre Gouin d'ajouter : « En fait, elle ne répétait jamais. Pas besoin. » Du 12 au 15 juin 1967, elle y interprète César Franck, J.-S. Bach, Langlais, Dupré et d'Arthur Letondal Andante moderato. Pierre Gouin a osé lui demander de quelle manière elle s'était entraînée pour sa mémoire phénoménale. Elle lui répond qu'une bonne partie de ses études au Conservatoire de Paris se sont déroulées durant la guerre et l'occupation allemande. Les très fréquentes coupures de courant rendaient aléatoire l'utilisation des orgues. Marcel Dupré faisait alors travailler ses élèves à la table, leur demandant de mémoriser la pièce en la lisant dans la partition avant d'avoir l'occasion de l'exécuter sur l'instrument, par cœur bien entendu.

 

Avec toutes ses heures d'enseignement réparties entre les différentes institutions musicales, comment trouve-t-elle le temps de travailler son instrument ? Pour Colette Favretti, une de ses dernières élèves qui s'inquiète de ne pas la voir répéter à l'orgue avant un enregistrement radiophonique, elle a cette phrase rassurante : « Ne vous inquiétez pas, Colette, je lis mes partitions deux heures chaque soir. » Et pourtant, elle était exceptionnellement douée. Elle avait le goût du travail bien fait.

 

 

Pédagogue

 

Françoise Aubut a surtout fait carrière de pédagogue. Elle circulait entre les différentes écoles telles l'Institut Nazareth, les Conservatoires de musique du Québec à Québec et à Montréal, le Collège de musique Sainte-Croix, l'École de musique Vincent-d'Indy. De 1951 jusqu'à son décès en 1984, elle donne des cours d'orgue et d'écriture notamment à la Faculté de musique de l'Université de Montréal : elle y deviendra professeure agrégée en 1968.

 

Lors d'une interview avec Renée Larochelle, cette pédagogue confie avoir participé à la création de cette faculté avec Clément Morin, p.s.s. et le compositeur Jean Papineau-Couture. Dans le cadre de tâches inhérentes à son statut, elle fut directrice de différentes thèses dont, entre autres, celle de Réjane Saint-Denis sur le Symbolisme et la pédagogie dans les chorals de Bach (1974), celle de Françoise Chourot sur l'Oeuvre de Marchand et Dupré (1975) ainsi que le mémoire de maîtrise de Colette Favretti sur le Chemin de la croix en 74 stations de Marcel Dupré (1981).

 

Jean Thibault nous raconte ici les cours d'écriture suivis à la Faculté de musique de l'Université de Montréal avec madame Aubut dans les années 1979 :

 

« Les cours d'harmonie tonale duraient deux heures et demie sans la moindre petite pause : une façon d'aiguiser notre endurance et notre capacité de concentration. Madame Aubut se montrait assez stricte sur les règles tout en faisant valoir que "le beau est mieux que le bon". Les devoirs étaient corrigés directement au piano en début de cours, tous les étudiants agglutinés autour de l'instrument. Nous apprenions beaucoup ainsi des bons et moins bons coups de plume de nos camarades. Si un travail s'avérait être médiocre, c'était sans méchanceté, mais Madame ne mettait pas de gants blancs pour nous le signifier ! Les cours d'harmonie au clavier étaient particulièrement substantiels et exigeants. En plus des basses chiffrées et chants donnés, nous devions réaliser différents types de canons, des expositions de fugues, lire dans les clés d'ut et transposer à vue. Un redoutable programme ! »

 

Mentionnons que Madame Aubut avait été à dure école, une école plus exigeante, les cours de Messiaen qu'elle avait suivis à Paris dans les années 1940 duraient de neuf heures à treize heures sans pause !

 

La soprano Céline Dussault, qui a suivi ses cours de contrepoint, se rappelle : « Je garde le souvenir d'une femme frêle, délicate et compétente, qui savait s'émerveiller de nos modestes explorations modales. Elle était d'une gentillesse extrême. » Ont bénéficié entre autres, au Conservatoire de Montréal, de ses connaissances en écriture : la compositrice Micheline Coulombe, Prix d'Europe 1967, le compositeur Raynald Arseneault, Prix d'Europe 1973 ainsi, qu'au Conservatoire de Québec, la pianiste Janine Lachance, Prix d'Europe 1962.

 

Cette dame qui aimait assister à l'émergence d'une personnalité (selon l'expression de Nadia Boulanger) a formé des générations d'organistes au sein des différentes écoles où elle a aimé enseigner. Elle préconisait le travail technique dans les œuvres elles-mêmes plutôt que dans les exercices. Josée April, organiste, claveciniste aussi pédagogue au Conservatoire de Rimouski me livrait ce témoignage : « Madame Aubut, une grande musicienne, elle travaillait avec les forces de ses élèves », tout en ajoutant : « Elle a fait vivre Messiaen en moi. »

 

Jean Thibault nous offre cet éclairage au sujet des cours d'orgue :

 

« Le style d'enseignement de madame Aubut s'inspirait largement de la tradition européenne : les cours d'orgue s'apparentaient à une classe de maître, c'est-à-dire que nous étions tenus d'assister aux prestations de nos camarades. Cette obligation n'avait toutefois rien de contraignant et nous nous y prêtions avec bonheur puisque cela nous permettait de tirer profit des commentaires adressés aux autres étudiants de la classe et nous donnait l'opportunité de prendre contact avec un large répertoire. Nous étions donc trois ou quatre à nous retrouver autour de l'orgue de la chapelle des Dominicains pour notre cours hebdomadaire.

 

Nous travaillions, bien entendu, quelques pièces de Bach, Mendelssohn ou Franck ; mais madame Aubut nous orientait aussi vers un répertoire plus marginal, nous incitant à explorer des pages de Messiaen, Dupré, Litaize, tous ces grands de l'École française qu'elle avait côtoyés durant ses études au Conservatoire de Paris. Ces cours de groupe, loin de se limiter à l'aspect exécution ou interprétation, étaient le lieu d'un apprentissage beaucoup plus large.

 

Madame Aubut partageait spontanément son immense culture, faisant ressortir pertinemment les liens avec les arts visuels, la littérature, l'histoire et d'autres aspects du domaine spécifiquement musical ; commentaires éclairant les œuvres du répertoire symphonique, opératique et pianistique, qu'elle connaissait à fond. Cela donnait lieu à des échanges et discussions nous entraînant parfois bien loin de la partition, mais combien enrichissants et passionnants !

 

Sur le plan de l'interprétation, Madame Aubut accordait une grande importance à l'élégance du phrasé, la dimension agogique du discours musical et de la registration, qui devait favoriser une parfaite intelligibilité du texte, quitte à s'écarter des conventions. Elle donnait assez peu d'exemples à l'orgue durant les cours, et lorsqu'elle y consentait c'était généralement très bref, mais alors, quelle intensité en l'espace de quelques mesures ! Nous en restions pantois.

 

Madame Aubut faisait partie de la dernière génération de solistes qui se permettaient une grande liberté d'interprétation à tous points de vue, caractéristique des virtuoses issus de la période post-romantique. Ceci se reflétait dans son enseignement en ce sens qu'elle nous laissait une grande latitude sur le plan de l'expression, manifestant beaucoup d'ouverture à la sensibilité de chacun, pourvu que cela demeure cohérent, bien entendu. »

 

(Notons que Jean Thibault a gravé trois disques compacts : Walther à la cathédrale Christ-Roi de Gaspé où il a été organiste, Musique romantique pour orgue à l'église Saint-Charles de Caplan, Organistes compositeurs de la basilique Sainte-Clotilde de Paris, à la cathédrale Immaculée- Conception d'Edmundston.)

 

Pierre Rochon qui a travaillé avec cette pédagogue à l'Université de Montréal et aussi au Conservatoire de Montréal nous en dessine le portrait :

 

« Quand l'élève s'exécutait, elle détournait poliment la tête en se retirant légèrement, le regard penché vers le sol et quand elle émergeait son visage disait tout. En réajustant son châle, elle venait d'un geste lent, tourner deux, trois pages et pointait d'un index délicat les "ceci à revoir", "peut-être", "puis-je vous signaler", tout en citant d'abondance ses maîtres qui, eux auraient dit ceci, suggéré cela, à propos du point où nous étions. »

 

Pierre Gouin ajoute :

 

« Madame Aubut était toujours polie et courtoise, elle n'était jamais familière. Cependant, ses commentaires artistiques et esthétiques étaient exprimés de façon lapidaire et sans appel. Elle détestait les Sonates pour orgue de Paul Hindemith. C'est très laid, disait-elle. Pourtant, je l'ai entendu lire la Première Sonate de façon admirable. »

 

Il est important de souligner ici que deux organistes, élèves de madame Aubut, ont remporté le prestigieux Prix d'Europe, soit Monique Gendron en 1966 et Lucie Madden en 1968.

 

Avide de nouvelles connaissances, Françoise Aubut participera à des colloques et des rencontres sur le répertoire de l'orgue et des techniques nouvelles en France et en Hollande au cours des années 1955, 1958, 1960 (octroi du Conseil des Arts du Canada), 1964 et 1965. Elle est retournée à Paris en 1948 suivre des cours d'esthétique rythmique chez Messiaen. Toute sa vie, elle se fera un devoir de consulter ce compositeur.

 

Le Conservatoire de Paris retient ses précieux services comme juge pour la classe d'orgue de Rolande Falcinelli, non seulement en juin 1962 alors qu'y participaient Francis Chapelet et Daniel Roth, mais aussi en 1978. Précédemment, au Québec, elle avait été sélectionnée en 1956 pour cette fonction lors de la tenue du prestigieux Prix d'Europe. En 1949 et 1956, on retrouve son nom comme juge pour le Rotary Club ainsi que pour le concours Baldwin, section classique, en avril 1980. Entre temps, son activité de pédagogue a été reconnue par ses collègues en 1970, alors que les professeurs de musique du Conservatoire du Québec l'ont déclarée membre d'honneur de leur Association.

 

 

Organiste liturgique

 

Organiste d'église, elle le fut, et ce, pendant plus de 30 ans. Lors de son séjour en France, elle avait été organiste à l'église Notre-Dame-de-l‘Assomption de Passy à Paris. À Montréal, elle fut titulaire des orgues de la paroisse Saint-Édouard (1950 à 1955), ensuite à l'église Notre-Dame- des-Neiges (1955 à 1984) ainsi qu'à l'église conventuelle Saint-Albert-le-Grand (1968 à 1984). Le fait d'habiter pendant au moins 15 ans la rue Decelles (n° 5160), non loin de l'église Notre- Dame-des-Neiges et de celle de Saint-Albert-le-Grand, a peut-être facilité ses déplacements. Mentionnons qu'elle a pu, de 1968 à 1984, occuper simultanément ces deux postes grâce à l'aide de son assistante, Colette Favretti.

 

Pierre Grandmaison qui a étudié avec cette pédagogue dans les années 1960 nous confie :

 

« Françoise Aubut s'adonnait au service liturgique avec beaucoup de conviction et de disponibilité. Si les bouleversements liturgiques que nous avons connus ont suscité les critiques des plus grands organistes, Françoise Aubut, lucide dans son sens de l'obéissance, savait s'adapter sans faire de concessions et disait en musique ce que bien des mots n'auraient pas suffi à rendre. Elle était profondément croyante. Entendre un choral de Bach interprété par elle, c'était apprendre à prier. J'ai toujours connu cette femme si frêle, abîmée par tant de souffrances et probablement à cause du contact quotidien avec ces souffrances, comme profondément mystique. »

 

 

Improvisatrice

 

Françoise Aubut ne se voit pas comme compositrice mais plutôt comme improvisatrice. Cependant, elle a semblé s'orienter vers ce métier à une certaine période de sa vie. De Boston où elle étudiait non seulement l'orgue mais aussi l'harmonie, le contrepoint et la composition, elle écrivait à son père en mars 1938 : « Je vous dédie et vous réserve Marche funèbre. » Elle ajoute : « Pourrais-je vous demander de me tracer des portées musicales ? J'en use un grand nombre pour mes exercices de contrepoint, mes essais de compositions. »

 

Le 1er février de cette même année, dans une lettre à sa famille, elle avait annoncé précédemment : « Rachel tient à ce que je vous exprime le nom de mes esquisses musicales que je compose et dont quelques-unes sont déjà achevées : d'abord Marche funèbre terminée hier, Acrobate, Gavotte, Reflets, Prélude pour orgue terminés et auxquels je veux ajouter une fugue, Tarentelle, Ce que luttent les cœurs fidèles, Rêverie, Concerto pour orgue et piano (très peu avancé). »

 

Dans les archives de Madame Aubut, je n'ai malheureusement pas trouvé trace de ces œuvres. Par contre, y apparaissent en 1946, enregistrées en droits d'auteur, trois messes avec accompagnement d'orgue : Messe brève à deux voix égales, Messe à trois voix égales et Messe de Requiem. En 1981, elle signe Cinq pièces pour orgue, inspirées de la Messe Gens du pays composée par Jean-Guy Perreault sur un thème de Gilles Vigneault.

 

A Paris, dans la classe de Nadia Boulanger, elle a suivi les cours d'harmonie, de contrepoint, de fugue, d'orchestration et d'instrumentation (lettre de 1938) ainsi que les cours de composition d'Henri Büsser et d'Olivier Messiaen. Cette même année, elle écrivait à ses parents : « J'ai commencé l'improvisation, c'est une discipline de l'inspiration comme le contrepoint et l'harmonie le sont de la composition. Fi de ceux qui croient improviser et créer avec le trémolo de l'orgue. » Rappelons qu'elle a improvisé une fugue pour son Concours au Conservatoire de Paris, épreuve qu'elle redoutait (lettre de juillet 1939) mais à laquelle elle s'est bien préparée. Olivier Messiaen en témoignait ainsi dans une lettre de recommandation de 1946 : « Elle improvise avec imagination et poésie », après l'avoir entendue inventer un Allegro de symphonie à l'église Saint- Sulpice.

 

De retour au Québec, avec le compositeur Maurice Blackburn (aussi ancien élève de Nadia Boulanger), elle écrit des musiques de film pour l'Office National du Film mais cette collaboration n'a pas duré, nous informe-t-elle lors d'une entrevue avec Renée Larochelle. « J'entends plein de symphonies dans ma tête mais qui ne seront jamais écrites même si j'ai la technique pour les écrire », disait-elle à cette journaliste. Elle concluait ainsi : « Je ne me vois pas comme compositrice mais plutôt comme improvisatrice. »

 

À Marcelle Barthe qui l'interviewe le 6 octobre 1945 pour Radio-Canada, elle confie préférer l'improvisation à la composition parce que c'est plus passionnant, plus excitant que la composition, « ... parce que c'est plus moderne. Il m'intéresserait de l'enseigner parce que je considère que l'improvisation se travaille selon les mêmes principes et les mêmes méthodes que la virtuosité d'exécution et n'est pas uniquement produit d'une imagination fertile et d'inspiration momentanée. Pour aborder l'étude de l'improvisation, il faut avoir acquis à l'instrument une technique suffisante, posséder une base solide d'harmonie et de contrepoint, quelques notions des formes musicales. » Ce qu'elle possédait à un haut niveau.

 

Au Conservatoire de Québec, elle a donné en 1949 une conférence, L'improvisation au clavier. Je peux témoigner que c'est avec beaucoup de patience qu'elle m'a enseigné cette science au Conservatoire de Montréal dans les années 1960. Dans un souci de perfectionnement, elle s'inscrit en 1955 à une classe d'improvisation en France. En début de carrière, elle improvise aux concerts, généralement au milieu de sa prestation, mais elle abandonnera cette pratique « ... étant donné la pauvreté des thèmes donnés », a-t-elle confié à Pierre Grandmaison. Elle improvise aux offices liturgiques, ce qui lui permet de « ... coller aux célébrations religieuses ». Cependant, l'organiste Yves Garand, qui a travaillé avec cette pédagogue, m'apprenait que Françoise Aubut allait à l'orgue de l'église Notre- Dame-des-Neiges improviser tous les midis pendant une heure pour les élèves de la Faculté de musique qui se rendaient là avec leur lunch pour l'entendre. « C'était magique », témoigne-t-il. Claude Parenteau pour sa part se souvient d'improvisations mémorables. Existe-t-il des traces de ces moments ?

 

 

Décès de Françoise Aubut

 

Françoise Aubut est décédée le 8 octobre 1984, un lundi de l'Action de grâce. Elle avait eu 62 ans le mois précédent. Sachant sa fin prochaine, elle a eu l'énergie de retourner en France dire adieu à Pauline Vanier, sa deuxième mère, et aussi saluer pour une dernière fois la famille de Rolande Falcinelli à laquelle elle était attachée.

 

Etant donné qu'elle tenait beaucoup à finir sa vie dans son appartement, Colette Favretti et Jean Thibeault, ses élèves, l'ont aidée à sortir de l'hôpital. De son côté, Guy Côté, son exécuteur testamentaire, lui a trouvé une infirmière, Louise- Marie Simon, qui l'a assistée jusqu'à la fin.

 

Cette organiste d'expérience avait préparé sa cérémonie de funérailles qui a eu lieu le 10 octobre suivant à la chapelle Saint-Albert-le-Grand des Pères Dominicains. C'est ainsi qu'à l'entrée, les fidèles ont entendu de Ravel, Pavane pour une infante défunte, « un joyau du répertoire », disait-elle. Aux autres moments de la célébration, se glissaient les œuvres de Dupré : Cortège et Litanies, Audi benigne Conditor et aussi de Boëly, un Larghetto maestoso, musiques qu'elle avait enregistrées pour la SRC sur le Casavant de cette chapelle en décembre 1983. Cette dernière prestation fut diffusée en mars 1984.

 

Le dominicain Benoît Lacroix (théologien, philosophe, médiéviste et professeur), qui tenait Madame Aubut en grande estime, témoigne :

 

« La mort d'un artiste fait penser à la clé que l'on pose en quittant son atelier : quelqu'un n'est plus, quelque chose demeure.

 

Madame Aubut, organiste distinguée, interprète des grands claviers d'orgue et combien raffinée dans ses jeux et ses improvisations, nous a quittés en laissant derrière elle, si secrète et si attentive à la fois, l'image de la musique à l'état pur. Par elle, la musique s'est faite chair ! Encore tout dernièrement, comme pour apprivoiser ses derniers moments qu'elle devine depuis longtemps et comme pour retrouver le souffle qui veut la déserter, je la vois arriver près de l'orgue de la chapelle conventuelle des Dominicains de Saint-Albert-le-Grand, elle ouvre un cahier, pose sur le clavier ses mains pleines d'arthrite ou donne un conseil à une de ses élèves et repart stoïque et réservée, les yeux presque fermés déjà. Quelle femme ! »

(Le Devoir, 12 octobre 1984)

 

En janvier 1985, sa collègue Maryvonne Kendergi, musicologue et commentatrice, a organisé une cérémonie musicale et religieuse à l'église Notre- Dame-des-Neiges, au cours de laquelle des étudiants de la Faculté de musique ont interprété des extraits de la Messe de Requiem de Madame Aubut. Colette Favretti, une de ses dernières élèves, touchait l'orgue.

 

Voici le témoignage de madame Kendergi :

 

« Françoise Aubut nous quitte après de longs mois de souffrance physique qu'elle a surmontée avec l'énergie secrète qui était sienne. Françoise s'en est allée doucement. Discrètement même. Aussi discrètement, aussi secrètement qu'elle a vécu depuis des années. À nos côtés (son bureau était voisin du mien). Sans jamais s'imposer. Plus encore, en s'esquivant presque. Pour beaucoup de musiciens, le nom connu n'avait pas de visage. Non seulement parce que l'organiste est toujours hors de la vue de son public, mais aussi parce que Françoise se tenait à l'écart. Délibérément. Refusant même nos tentatives de rapprochement. Sauf en certains moments d'échanges. Rares. Mais alors quelle intensité en quelques instants ! D'autres témoignages pourraient s'ajouter à ces lignes. Que cependant je m'honore d'écrire en hommage à une collègue et amie qui fut, dans un effacement que nous n'avons pas su contrecarrer, un de nos plus beaux talents. L'enregistrement discographique nous en a conservé les traces sonores. À nous de garder en nos mémoires et en nos cœurs la présence de Françoise Aubut, UNE MERVEILLEUSE MUSICIENNE. »

 

 

Postlude

 

Son mari, Me Maurice Pratte, est décédé dans les années 1970. Alors qu'il était hospitalisé, Françoise se faisait un devoir d'aller le visiter presque quotidiennement. Malheureusement, son époux lui a laissé des dettes que cette musicienne espérait avoir fini de rembourser en 1987. La vie en a décidé autrement...

 

Michelle Quintal

organiste, professeur d'orgue

au Conservatoire de Trois-Rivières (Canada)

 

article précédemment paru in Mixtures, n° 47, nov. 2017

avec l'aimable autorisation de la Fédération Québécoise des Amis de l'Orgue






E. M. Perrot, Revue Le Passe-Temps, avril 1945. Coll. Martial Morin.
Récital de Françoise Aubut

Le Passe-Temps – Décembre 1945 – Tome 51 - Montréal – Page 18
Coll. Martial Morin



Le Passe-Temps – Décembre 1949 – Page 2
Coll. Martial Morin


Revue Le Passe-Temps, novembre 1945, page trois. Coll. Martial Morin.




FRANÇOISE AUBUT DANS UN RÉPERTOIRE D’OEUVRES FRANÇAISES.

Par Charlotte Ferland
Revue Ici Radio-Canada

Des pièces de Jeanne Demessieux, Falcinelli, Dupré et Grunenwäld sont inscrites au programme de l’émission Récital d’orgue du réseau FM de la radio, le lundi 14 avril 1975 à 22h.30. Enregistrée à l’orgue Casavant de l’église conventuelle Saint-Albert le Grand de Montréal, ces musiques sont interprétées par Madame Françoise Aubut.

Situer Jeanne Demesssieux dans le monde contemporain de l’orgue paraît bien délicat. Entre l’art de Marcel Dupré, art très élaboré d’une architecture pédagogue et les visions plus subtiles d’un Messiaen qui renouvelle le langage même de l’instrument, elle apparaît comme une véritable indépendance dont le style éminemment personnel a su faire la part de la science et de la poésie.

Organiste et compositrice française née à Montpellier en 1921, Jeanne Demessieux fit ses études musicales au Conservatoire de Paris. Décédée subitement à l’âge de quarante sept ans, la musicienne faisait une carrière internationale, donnait des cours, notamment au Conservatoire de Liège, tout en étant titulaire du grand orgue de la Madeleine, haut lieu de la vie musicale parisienne. Le Prélude et fugue en ut que nous entendrons durant cette demi-heure est la dernière oeuvre de l’artiste trop tôt disparue.

Les autres pièces de ce récital sont le choral Mens inpletur Gratia de Rolande Falcinelli, successeur de Marcel Dupré à la classe d’orgue du Conservatoire de Paris et titulaire de l’orgue du Sacré-Cœur de Montmartre: le 3e mouvement de l’Évocation du regretté Marcel Dupré, organiste dont la virtuosité et les dons exceptionnels d’improvisateur l'avaient rendu célèbre dans le monde entier; enfin Allegresse de Jean-Jacques Grünenwald, virtuose international, organiste, compositeur, professeur d’orgue et architecte.

En ce qui concerne leur interprète Madame Françoise Aubut, elle fut la première organiste canadienne à se voir décerner en 1944 le Grand Prix du Conservatoire de Paris pour l’orgue et l’improvisation. A la suite de ce succès, cette élève de Dupré, Messiaen, Dufourcq et madame Plé-Caussade se fit entendre au Palais de Chaillot, à l’église St-Sulpice et au château de Versailles. De retour parmi nous, elle donna à travers le pays une série de récitals.

Aujourd’hui professeur à la Faculté de Musique de l’Université de Montréal, au Conservatoire de Musique et d’art dramatique de la même ville et à l’École de Musique Vincent d’Indy d’Outremont, Madame Aubut qui évalue le nombre de ses concerts à un peu plus de mille, fut sans doute l’une des premières organistes à importer au Québec la musique d’Olivier Messiaen.

Réseau FM - Lundi 14 avril 1975, 22h.30h - Récital d’orgue.

Ce Récital d’orgue du 14 avril est une réalisation de Jacques Boucher.
Rédaction par : Charlotte Ferland
Revue-pamphlet - Ici Radio-Canada- Horaire, page 5.



Rachel Aubut et Gisèle Paquette

Rachel Aubut (soeur de la Providence, à gauche) en 1987, soeur et premier professeur de Françoise Aubut, en visite chez Maître Henri Courtemanche, qui fut député, ministre et sénateur canadien, époux de Mme Gisèle Paquette (à droite), elle-même fille du docteur Albiny et cousine germaine de Françoise Aubut. Gisèle Paquette est décédée en 2009.
( Photo famille Courtemanche, coll. Martial Morin ) DR

Partition dédicacée: «À ma chère et brillante élève Françoise Aubut. En bien affectueux souvenir, Marcel Dupré, Meudon, 1er juillet 1966», puis dédicacée à nouveau: «À Martial Morin, à la mémoire du Maître et avec toute mon amitié, Françoise Aubut, avril 1979»
( Coll. Martial Morin )


Signature autographe de Françoise Aubut
Signature autographe de Françoise Aubut
( Coll. Martial Morin )
Article de Charlotte Ferland, Radio-Canada

Article de Charlotte Ferland, Radio-Canada (1976), dans le bulletin de l'horaire ICI RADIO-CANDADA FM annonçant une émission spéciale du Vendredi Saint au cours de laquelle Françoise Aubut interprétait Le Chemin de la Croix, de Marcel Dupré. Il s'agit, bien entendu, de l'église conventuelle St-Albert le Grand de Montréal.
( Coll. Martial Morin )

 


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