Gabriel DUPONT


Gabriel Dupont

Gabriel Dupont en 1904
(photo J. Bagarry, à Hyères, Musica, 1904, coll. DHM) DR.

Glanes biographiques



Château de Compiègne, 5 au 11 mai 1900, les 11 candidats au concours d’essai du Prix de Rome. De g. à dr. : Roger-Ducasse (assis sur le garde-corps), Cé�sar-Abel Estyle (derrière), Edouard Trémisot, Léon Moreau, Maurice Ravel, Gabriel Dupont, Angelin Biancheri, Albert Bertelin, Florent Schmitt (lit le journal), Aymé Kunc (assis sur la 2e marche) et Louis Brisset (assis sur le garde-corps)
(Musica, 1913, coll. DHM) DR.

Gabriel Dupont
Conservatoire de Paris, vers 1895 : quelques élèves de la classe de composition de Jules Massenet, dont Gabriel Dupont
(Musica, 1909, coll. DHM) DR.
            Gabriel Dupont est né à Caen (Calvados) le 1er mars 1878 et est décédé au Vésinet (Yvelines), le 3 août 1914 à l'âge de 36 ans, terrassé par la tuberculose. Son père, Achille Dupont (1848-1901), originaire de Ribemont (Aisne) et installé à Caen, ancien élève de l'Ecole de musique religieuse, dite Ecole Niedermeyer, était organiste de l'église Saint-Pierre de Caen depuis 1870. Auteur de quelques compositions pour son instrument et de mélodies, c'est lui qui lui donna ses premières leçons de musique avant de l'envoyer en 1893 à Paris pour rejoindre le Conservatoire national de musique. Elève d'André Gedalge (contrepoint), d'Antoine Taudou (harmonie), d'Alexandre Guilmant (orgue), de Jules Massenet puis de Charles-Marie Widor (composition), il se présente à 4 reprises au Concours du Prix de Rome entre 1899 et 1902 et à celui de 1901 remporte le premier second grand Prix, derrière André Caplet (premier grand Prix) et devant Maurice Ravel (deuxième second grand Prix), avec la cantate Myrrha sur un poème de Fernand Beissier. En octobre 1903, avec son opéra La Cabrera (livret de Henri Cain) il prend part, aux côtés de 236 autres candidats, au Concours international d'opéras Sonzogno ; en mai de l'année suivante, après délibérations, le jury lui décerne l'unique prix de 50.000 francs, mais déjà gravement malade et alité, c'est son maître Widor qui le représente à Milan pour la remise du prix et la création (17 mai) de l'œuvre au Théâtre-Lyrique international de cette ville (1ère représentation à Paris, Opéra-Comique, 5 mai 1905). Installé au Vésinet cette même année tout en passant ses hivers près d'Arcachon où sa mère possède une maison au Cap-Ferret, il sent ses jours comptés et se met durement à la tâche. Naîtront alors plusieurs œuvres de grande qualité, dont les plus fortes sont : 3 cycles de pages pour piano (Les Heures dolentes, La Maison dans les dunes, Feuillets d'album), les deux premiers respectivement composés de 14 et 10 pièces, édités chez Heugel, et le troisième (4 pièces) chez Gallet ; un Poème pour piano et quatuor à cordes, dédié à son maître Widor (3 pièces, Heugel) ; un cycle de Poèmes d'automne pour voix et piano, sur des textes de Verlaine, Rimbaud et Régnier (8 pièces, Heugel) ; de la musique orchestrale : Le Chant de la destinée (et version pour 2 pianos) et Les Heures dolentes (et version pour piano seul) chez Heugel ; 3 Chansonnettes normandes pour choeur à 2 voix de femmes et piano (Leduc) ; une poétique Journée de printemps, pour violon et mandoline (Leduc) ; les opéras La Glu (1905-1908, création à Nice, le 24 janvier 1910, Heugel), La Farce du cuvier (1908-1909, création à Bruxelles, le 21 mars 1912) que Debussy jugeait admirable, et Antar (1912-1913, la guerre retarde sa création qui aura lieu posthume le 14 mars 1921 à l'Opéra-Comique (Heugel) ; des pièces pour orgue : Allegretto, Elévation, Méditation, Offertoire, Pour la Toussaint, Sortie, Pièce en forme de canon. En 1921, une « souscription pour la tombe de Gabriel Dupont » au cimetière du Vésinet sera lancée par l’hebdomadaire musical Le Ménestrel (1er juillet). Quatorze listes de souscripteurs sont publiées par ce journal entre cette date et le 19 mai 1922 ; le 26 juin 1925 le monument, orné d'un médaillon gravé par le sculpteur Jean Dampt, est inauguré et, de nos jours, on peut encore se rendre sur cette tombe. Ses deux frères connurent également une certaine notoriété à leur époque : Maurice Dupont (1873-1949), écrivain et bibliothécaire adjoint du Musée Guimet, et Robert Dupont (1874-1938), peintre, élève de Robert Delaunay.

Denis Havard de la Montagne
(novembre 2016)


LE CONCOURS SONZOGNO

(en 1904)

        Le résultat du concours Sonzogno à Milan, avec son prix de 50.000 francs, est un véritable triomphe pour la musique française, non pas seulement parce que c'est un des nôtres, un Français, le jeune Dupont, qui a remporté ce prix, mais parce qu'il y a unanimité complète à son sujet et que l'on peut dire que ce prix lui a été décerné tout à la fois par le jury, par le public et par la critique. Il n'y a qu'une voix dans la presse italienne, politique ou artistique, pour constater l'impression produite par la Cabrera, l’œuvre de M. Dupont, et sa supériorité absolue sur celles de ses deux concurrents, il Domino azzurro de M. Franco Da Venezia, et Manuel Mendez de M. Lorenzo Filiasi. Tous les journaux sont d'accord qu'il ne pouvait y avoir aucun doute sur le résultat après l'exécution des trois ouvrages. Il est juste d'ajouter que le livret de M. Henri Cain a eu sa bonne part dans le succès du compositeur, et que si celui-ci en a su tirer, par son talent, tout le parti possible, du moins il avait à sa disposition une pièce bien faite, intéressante, émouvante, bien en scène, fertile en situations, de nature à inspirer un musicien et à exciter la sympathie du public. C'est ce que n'avaient pas les deux artistes italiens, MM. Da Venezia et Filiasi, dont les partitions ont été écrites sur des livrets qui justifient les critiques les plus sévères.

Le sort avait désigné la Cabrera pour être jouée en dernier, et malgré certaines démonstrations amicales un peu excessives, les deux premiers ouvrages avaient laissé le vrai public complètement froid. « Après le résultat des deux premières soirées, dit le Trovatore, on allait assister à la troisième avec une véritable défiance, quoique M. Dupont eût choisi un livret de M. Cain, où au moins l'on voyait agir de véritables êtres humains, et où se détachait une figure de femme intéressante, passionnée et très bien caractérisée. La connaissance qu'on avait que l'auteur, retenu en France par une grave maladie, n'avait point de partisans au théâtre, laissait supposer que cette fois du moins on n'aurait pas le spectacle d'un succès imposé par la violence. Et c'est ainsi, au milieu d'un silence presque funèbre, que commença la représentation de la Cabrera. Mais voici que peu à peu la musique s'impose, douce et mélancolique, l'attention du public devient plus vive, si bien qu'au monologue de la Cabrera éclate un premier et chaleureux applaudissement, précurseur du triomphe, lequel, après l'exquis intermède symphonique, se dessine complet et, ce qui vaut mieux, sincère et sans équivoque possible. A la fin de l'opéra, quand la Cabrera, épuisée par la souffrance, est tuée par la joie que lui cause le pardon de celui qu'elle aime, le public a fait une longue et spontanée ovation à l'auteur absent, qui, s'il avait pu l'entendre de son lit de douleur, en aurait certainement éprouvé un indicible soulagement... Il ne pouvait y avoir de doute sur le résultat du concours après ces trois exécutions, et le prix était assigné au maestro Dupont pour sa Cabrera. Il est douloureux pour nous, Italiens, d'avoir été distancé par un maestro français; mais nous devons baisser la tête et nous consoler avec cette pensée que la patrie de l'Art est le monde, et que devant une œuvre d'art, il n'y a pas à soulever de questions de clocher. »

 On voit combien est ici sincère et loyal le sentiment exprimé. Un autre journal, il Mondo artistico, écrit de son côté : — « Il est incontestable que le compositeur possède une connaissance sérieuse et large de tout ce que l'art moderne des sons peut fournir comme moyens d'expression. Malgré cela, loin de trop se complaire dans les effets pour eux-mêmes, M. Dupont n'en a usé jamais qu'en rapport avec la source poétique et dramatique de l'opéra. Le public a été doucement caressé d'abord, ému ensuite. Et le succès du jeune Français inconnu a été sinon le plus bruyant, au moins le plus convaincu de tous. »

 Un autre, le Corriere délia sera : — « ... Il n'y a point d'airs, point d'invectives, point de violences de notes aiguës et de sonorités orchestrales. Le jeune maestro a répudié les vieilles formules mélodramatiques. Il cherche une nouvelle forme dans la merveilleuse et singulière puissance suggestive de l'harmonie, dans la mystérieuse correspondance des timbres d'instruments avec nos sentiments. Il tente d'atteindre notre émotion par des voies nouvelles. Il ne veut pas tant exprimer que communiquer l'âme de ses personnages. Sa musique éveille ainsi en nous des sensations nouvelles et profondes. Nous nous sentons transportés par elle dans une atmosphère de poésie, nous trouvons en elle une essence d'art noble et pur... »

 On voit ce qu'il en est, et si le succès est à la fois sincère et complet. Tous les journaux sont pleins des récits et des comptes rendus de ce concours, qui avait excité au plus haut point la curiosité et la sympathie des Milanais. Tous publient des biographies des poètes et des compositeurs, des portraits de ceux-ci, que sais-je? Et tous, répétons-le, sont unanimes dans leur jugement et dans les éloges qu'ils adressent à notre compatriote. Très décidément c'estun beau, un grand, un vrai succès pour l'art français.

A. P.
(
Le Ménestrel, 1904)

Gabriel Dupont dans sa maison du Vésinet, jardin et cabinet de travail
( photo Mathieu-Deroche, Musica, 1904, coll. DHM ) DR.

La Cabrera

(en 1904)

        Les concours ont souvent mis en valeur des œuvres intéressantes ; souvent aussi ils ont décerné des lauriers à des œuvres dont la médiocrité seule avait su rallier les opinions divergentes du jury.

Le cas est tout autre aujourd'hui et c'est justement ce qui en fait l'intérêt. La Cabrera, l'œuvre primée, n'est pas une œuvre de concours. Comme jadis le Chant de la Cloche, de Vincent d'indy. couronné au concours de la Ville de Paris, la Cabrera est une œuvre » — violente, forte, émue. La musique en est riche d'invention mélodique, somptueuse d'harmonie, élégante d'écriture et remarquablement instrumentée. Elle a toutes les qualités qu'on peut exiger de la musique dramatique : le mouvement, l'accent, la générosité d'allure, en même temps qu'elle révèle de réelles qualités musicales que trop souvent le théâtre peut annihiler.

La carrière de Gabriel Dupont est pourtant encore sans histoire.

Tout jeune — il est né à Caen en 1878 — il n'a jusqu'ici été qu'un élève, et la première fois que son nom arrive au public, c'est dans un vent de gloire. avec déjà le prestige d'une maîtrise incontestée.

C'est à son père, qui était organiste, que Gabriel Du pont doit ses premières leçons de musique. Après avoir quitté sa ville natale, il vint à Paris, travailla l'orgue avec Widor et la composition avec Massenet. Il se retrouva dans la classe de Widor lorsque l'auteur de Manon eut résigné ses fonctions de professeur, et c'est avec ce maître éminent qu'il termina ses études.

En tout, il obtint le second prix de Rome, mais attiré très puissamment par le théâtre, il abandonna le concours de l'Institut pour se vouer complètement à la Cabrera, dont Henri Cain venait, sur sa demande, de lui donner le livret.

Auparavant, Gabriel Dupont avait écrit un certain nombre de mélodies où se décelait déjà son tempérament profondément lyrique ; quelques-unes sont tout à fait remarquables de charme profond et pénétrant, par exemple : le Foyer, la Chanson de Myrrha, le jour des Morts, En aimant.

Il a également écrit un poème symphonique : Jour d'Été, qui fut joué, sous la direction de J. Guy Ropartz, au Conservatoire de Nancy, des chœurs pour voix de femmes, un Poème pour violon.

Il prépare actuellement, dans sa retraite du Vésinet, où il se remet d'une grave maladie, un cahier de mélodies : Poèmes d'Automne, et un recueil de pièces de piano : Les Heures Dolentes.

A un point de vue plus humain qu'artistique, et pour cela plus haut certainement, on doit se réjouir du triomphe précoce que s'est conquis le jeune musicien. Sa vie est simple et probe. On ne sait de lui que la fertilité et la beauté de son labeur. Eloigné de tout effort tenté pour assurer sa gloire, ce jeune adolescent que l'art a si prodigieusement doué n'a vécu jusqu'ici que dans la passion de la seule musique. Elle seule a bercé son imagination féconde, et c'est d'elle qu'il a reçu la joie suprême. Le bonheur qui couronne ses efforts n'a point seulement récompensé un labeur fécond, mais un artiste des plus rares.

Le succès de la Cabrera à Milan a été considérable ; l'enthousiasme du public, qui avait une voix dans la décision du jury, a été indescriptible ; l'exécution simultanée des deux partitions italiennes n'a pas empêché le public indigène de manifester de la façon la plus chaleureuse sa prédilection en faveur de la partition française. Nous l'applaudirons bientôt à Paris a l'Opéra-Comique, et nous aurons la joie d'y applaudir aussi l'admirable créatrice, la plus vibrante, la plus émouvante, la plus belle des artistes lyriques, Mme Gemma Bellincioni.

Toutes les villes d'Italie, de France, d'Europe vont monter l'œuvre, et la manifestation spontanée qui s'est faite autour d'elle n'est pas un des résultats les moins curieux du concours Sonzogno.

Trapu, la physionomie franche, avec de grands yeux gris, doux, tendres, au regard lointain, Gabriel Dupont donne bien l'impression d'un de ces êtres généreux, simples, frustes et divinement délicats, en qui la foi de l'artiste veille sans trêve.

On a parlé à son propos de Bizet ; l'avenir donnera sûrement raison à ces prédictions flatteuses, car les débuts de Dupont lui promettent l'avenir le plus haut, le plus riche, le plus lumineux.

Dominique Boulay
(Musica, 1904)


La Glu

(en 1910)


        OPÉRA DE NICE. — La Glu, drame musical populaire en 4 actes et 5 tableaux, de MM. Jean Richepin et Henri Cain, musique de M. Gabriel Dupont.

Il ne manquait à la renommée mondiale de la Glu, d'abord roman, puis drame, et certainement l'œuvre la plus puissamment humaine du maître Jean Richepin, que la forme lyrique. C'est chose faite aujourd'hui, grâce au brave, inépuisable et justement couru librettiste Henri Cain, grâce au jeune compositeur Gabriel Dupont, que la belle victoire obtenue au concours Sonzogno avec la Cabrera, et aussi les exécutions chez Colonne de ses pièces symphoniques, les Heures dolentes et le Chant de la Destinée, avaient déjà mis en fort belle posture parmi la jeune génération musicale, et grâce aussi à M. Henri Villefranck, directeur de l'Opéra de Nice, l'un des trop rares impresarii de province dont l'hospitalité éclairée, active, cordiale et tout artiste, console en grande partie de l'amertume qui vous envahit à voir Paris si hospitalier à tant et tant de pauvres insignifiances, alors qu'il laisse échapper des partitions de la valeur de la Glu.

On sait le roman, on sait le drame, dont, récemment, la Porte-Saint-Martin fit une assez terne reprise ; se rappelant le fond du sujet même, l'on comprendra que librettiste et musicien aient été attirés par cette lutte entre la mère et l'amante, lutte épique, grandiose et classique superbement, tout en restant tout proche de nous. Et en lisant la version lyrique, l'on se rendra compte facilement des transformations, des suppressions et des adjonctions que l'œuvre originale a dû fort adroitement subir pour devenir musicale.

Au port du Croisic, on appareille pour la dure campagne de Terre-Neuve. Le docteur Cézambre, que de cruels chagrins ont amené en cette solitude calme et réconfortante, et le pêcheur Gillioury, qui, après avoir navigué sur toutes les mers, jouit maintenant du repos bien mérité par les vieux, gagnés à la mélancolie du soir qui vient et à la tristesse des adieux qui se font devant eux, devisent sur l'angoisse des départs, aux retours incertains, et, incidemment, parlent d'une parisienne aux allures excentriques installée en un chalet de la grève Le comte de Kernan, châtelain des environs, coureur incorrigible malgré son âge, s'est laissé prendre aux filets de la dame ; Cézambre s'en désole, car il sait, par expérience, ce qu'il en coûte à un homme mûr de s'amouracher d'une jeunesse ; il faillit laisser sa vie en une aventure de ce genre. Gillioury s'en étonne, car, selon lui, ces poupées trop apprêtées, sont loin de valoir les belles filles du pays. Précisément, voici la plus jolie, la petite Naïk. Elle arrive toute triste et conte au docteur les inquiétudes que lui donne la santé de Marie-des-Anges, sa mère d'adoption, que la fièvre cloue à la maison depuis que son gars Marie-Pierre a disparu pour « courasser». Ah! si le bon docteur voulait, aussi essayer de faire entendre raison à Marie-Pierre... Cézambre promet d'aller voir dès ce soir la pauvre femme. Et sous les rayons embrasés du soleil couchant, alors que les prières, les hymnes et les adieux éclatent de toutes parts, on voit glisser dans le chenal du petit port les grandes barques, aux voiles éployées vers l'inconnu.

La grève, hérissée de rochers sombres, avec, au lointain, les salines brillantes. C'est presque la nuit. A droite, la terrasse d'un chalet; c'est là qu'habite la Parisienne, et c'est là que Marie-Pierre passe ses jours et ses nuits, pris tout entier par l'étrangère. Très au loin, on distingue les appels désespérés de Marie-des-Anges, qui a quitté la maison pour courir après son gars. Marie-Pierre, qui croit avoir reconnu la voix, se précipite sur la terrasse; la Parisienne vient l'y rejoindre, et, avec de tendres paroles, l'oblige à rentrer dans le chalet. Cézambre et Gillioury n'ayant pas trouvé Marie-des-Anges chez elle et se doutant bien qu'elle doit rôder par là, arrivent, précédant de peu la mère aux abois. Puisqu'elle veut absolument revoir son fils, Gillioury le lui fera voir, à la condition qu'elle reste calme. Employant le banjo qu'il porte toujours en bandoulière, fidèle souvenir de ses campagnes exotiques, Gillioury entonne la « chanson de nage qui fait saillir les marins du lit », tout en simulant avoir fait une chute douloureuse dans les rochers. Marie-Pierre sort de nouveau du chalet, attiré par la chanson, et descendrait porter aide à son vieil ami, si la Parisienne ne lui interdisait de descendre. Outrée par le sans-cœur de son fils, Marie-des-Anges surgit de derrière la roche où Gillioury l'avait cachée, ordonne, implore en vain; devant les sarcasmes railleurs, puis méchants, de la coquette, elle finit par dire à la mauvaise femme tout ce qu'elle a sur le cœur, et, poussée à bout, ramasse un galet qu'elle lui lance. Celle-ci, atteinte, pousse un cri de douleur et ordonne à son tour à Marie-Pierre de la défendre. Marie-Pierre, inconscient, saisit un des pots de fleurs qui ornent la terrasse et va en assommer sa mère... — « Oh ! non non! Ne fais pas cela, Marie-Pierre ! râle la vieille. Il t'arriverait malheur! c'est un sacrilège! » Et Marie-Pierre instinctivement ouvre les bras et le vase vient se briser à ses propres pieds.

Un boudoir dans le chalet. Il fait gris et le morne du ciel envahit toute la Parisienne, qui dit son ennui et ses regrets de Paris. Sa femme de chambre, confidente et familière, s'étonne que, joyeuse, courtisée, fêtée, elle soit venue se terrer, au mois de mars, en ce coin inélégant de Bretagne et qu'un vulgaire pêcheur suffise à l'y retenir. Marie-Pierre? mais ce n'est que simple amusette pour passer le temps ; la proie guettée, c'est le riche comte de Kernan. Ah! si elle était libre d'un mariage malheureux et si elle pouvait devenir comtesse... Voici précisément Kernan. Vite un peu de poudre aux joues, du rouge sur les lèvres et la voilà de nouveau gaie, ravie, puisqu'elle va pouvoir se livrer à son sport favori, à l'escarmouche galante. Pendant qu'elle reçoit le vieux marcheur dans une autre pièce du chalet, Marie-Pierre, las, brisé, à peine éveillé encore, pénètre dans le boudoir. Seul, en face de la mer, il se met à regretter la belle vie au large et encore son chez lui, ses camarades; l'oisiveté, à laquelle il n'est pas habitué, commence à lui peser; il songe tristement et se rendort. C'est Gillioury qui le réveille, introduit par la femme de chambre, sur l'ordre de la Parisienne, partie pour Nantes. Nantes? Que signifie? En sortant, elle a dit à Marie-Pierre qu'elle allait seulement jusqu'à la poste! Elle a donc menti. Pourquoi? Il veut savoir, aller la rejoindre. Gillioury l'empoigne solidement pour l'empêcher de se sauver et lui fait comprendre combien est misérable, honteuse, la vie qu'il mène. Le gars ébranlé serait tout prêt à rentrer chez lui, s'il n'avait peur de sa mère, sur laquelle il a osé lever la main.

Sa mère? Il n'aurait même pas le temps de lui demander pardon. Et la preuve, c'est que la voilà! Et ils tombent dans les bras l'un de l'autre, et riant, pleurant, quittent le chalet maudit accompagnés par un refrain de Gillioury.

Une place du village, le jour de la fête des Sardinières. On chante.on rit, on danse, on boit le cidre doré, et c'est Naïk qui est choisie pour reine. Comme elle doit elle-même élire son roi, elle nomme Marie-Pierre, tout joyeux. Mais Kernan, les vivats apaisés, demande à Naïk de l'accompagner au château pour y prendre les cadeaux qu'il lui a rapportés de Nantes. Marie-Pierre bondit. Le comte était donc à Nantes, et avec la Parisienne, c'est évident. Tout le cortège parti, il fait; jaser le cabaretier et, fou de jalousie, se met à boire verres sur verres, et s'enivre rageusement. La Parisienne arrive pour voir la fête. Aux attaques violentes de Marie-Pierre, qui lui reproche sa trahison, elle répond en le narguant, et lui fait nettement comprendre qu'elle en a assez. Le gars voit rouge et se précipite sur elle. Bile pousse un cri d'appel et on maintient le forcené. Cézambre, revenu avec la foule, clame avec stupeur, un « Fernande ! », auquel répond un indifférent « Pierre ! ». Vous vous connaissez donc? interroge Gillioury. Et la Parisienne, cyniquement, jette à la foule hostile qu'elle s'appelle madame Cézambre. Marie-Pierre atterré s'enfuit. Un grand cri de douleur au loin et l'on ramène le gars ensanglanté qui vient d'essayer de se tuer.

Chez Marie-des-Anges. La tête entourée de linges sanglants, Marie-Pierre est veillé par sa mère, Naïk et Gillioury; il s'étonne que, après tout ce qui s'est passé, le docteur Cézambre, qui vient le voir, consente à le soigner. Cézambre, affectueux, ordonne qu'on remonte le blessé dans sa chambre et qu'on le couche. Resté seul, il se met à écrire une ordonnance, lorsque la Parisienne pénètre dans la maison. Que vient-elle faire ici ? Ce n'est point pour lui qu'elle est là, mais bien pour le petit, le petit qu'elle s'est mis à aimer pour de bon depuis qu'elle a vu le sang répandu pour elle. Cézambre lui intime l'ordre de partir sur-le-champ et de quitter le pays. Partir ! oh ! que non point ; quand elle aime, c'est pour de bon. Sait-il seulement, ce Cézambre, comment elle fut surnommée à Paris, dans le monde de la fête? La Glu ! Elle reveut Marie-Pierre et elle l'aura. Marie-des-Anges paraît soudain sur le seuil de la chambre. C'est son fils que l'on veut ; elle saura bien cette fois le garder. Et le duel s'engage, terrible, sans merci, entre les deux femmes, également âpres à défendre chacune son amour particulier, jusqu'au moment où Marie-des-Anges, voyant que la Glu va pénétrer dans la chambre, l'abat comme une bête fauve en lui ouvrant le crâne d'un coup de hachette à fendre le bois. On entend des rumeurs au dehors. Cézambre saisit la hachette des mains de Marie-des-Anges, horrifiée, et, droit à côté du cadavre, appelant les curieux : « C'était ma femme, c'est moi qui l'ai tuée! ».

Le musicien de sincérité et d'émotion, et encore de jeunesse ardente, de franche gaîté et d'allure décidée qu'il fallait à ce sujet si profondément humain, M. Gabriel Dupont l'a été pleinement, victorieusement. Très sûr d'un métier qu'il apprit jusqu'en ses moindres détails de maîtres tels que Massenet et Widor, M. Gabriel Dupont a fait montre, en ces cinq tableaux d'importance, d'une technique étonnante, d'une variété de moyens tout à fait curieuse, d'un rare mépris des lieux-communs et des effets trop faciles ; il y a prouvé aussi que, n'étant nullement ennemi des hardiesses et des raffinements, il savait rester simple lorsque la situation le commandait ; et surtout, il nous a révélé une « nature». Il est pleinement, ce jeune homme à peine âgé de trente ans, encore tout au seuil d'une carrière qui débute brillante, il est de la belle lignée trop rare, de plus en plus rare, des musiciens dont le coeur travaille en même temps que le cerveau. Avec l'inspiration qui chante librement et qui prend, il a la science qui intéresse et arrête. Une « nature», oui. indubitablement, et une « nature » faite pour la musique et pour le théâtre, alors que tant d'autres veulent se livrer à l'une et à l'autre qui feraient diablement mieux de s'adonner à l'algèbre, à la vente de la mélasse ou, simplement, à la confection de rengaines pour les beuglants. Les thèmes de ses personnages sont nettement et caractéristiquement posés et utilisés sans abus et sans vaine prétention . Marie-des-Anges, la Glu, Marie-Pierre, Gillioury, Cézambre, Naïk sont présentés comme il fallait qu'ils fussent présentés et sans qu'on puisse se les imaginer autrement; et la mer, que l'auteur semble affectionner tout particulièrement, a aussi son rôle musical prépondérant, amusant au possible avec ses déferlements harmonieux et ses battements répétés ; elle situe bien l’œuvre et aide à son unité, à sa couleur et à sa vie. Faut-il citer des pages? Faut-il dire l'étonnant crescendo du premier acte, commençant par la mélancolie de Cézambre, pour, en passant par la poésie triste des adieux aux marins qui partent, aboutir au duo passionné des deux amants et à l'explosion vigoureuse, dramatique, de la scène entre les deux femmes et le gars ! Faut-il dire tout l'amusement et toute la variété du début du second acte, d'une palette instrumentale légère et multiple, toute la mélancolie de la scène de Marie-Pierre, et tout l'attendrissement de Marie-des-Anges retrouvant son fils? Faut-il noter la rutilance et l'entrain de la fête des Sardinières, avec ses très heureux emprunts aux motifs populaires bretons et la polyphonie grouillante des chœurs superposés, et la vigueur concise, très montée de tons, de la scène entre la Glu et Marie-Pierre? Faut-il, enfin, faire ressortir le calme attendri du début du dernier acte, l'émotion poignante et si noblement simple de la « chanson du coeur »,la tenue et l'élan de l'explication entre Cézambre et sa femme, et la conclusion angoissante, haletante et hallucinante du drame qui se magnifie du commentaire musical ? Non. Il faut laisser au public le soin de découvrir lui-même tout cela et d'autres choses avec, et à en juger par la chaleur des assistants de la première niçoise, ce lui sera, malgré la constante musicalité, tâche aisée. Ici, non seulement les rappels succédaient aux rappels à la fin de chaque acte, l'ovation fut si chaude, si enthousiaste, si prolongée après le troisième acte, que M. Gabriel Dupont dut céder, malgré lui, au public et venir en scène à plusieurs reprises, une dernière fois accompagné par M. Henri Cain, et qu'il dut reparaître encore à la fin du spectacle, tant les applaudissements étaient de nouveau impératifs — mais encore ce public, qui a réputation d'indifférence, arrêta plus d'une fois l'action pour prouver à quel point il était conquis : il souligna, prompt à la compréhension, aussi prompt à la manifestation, tant et tant de coins qu'il serait trop long de les énumérer : il voulut faire recommencer la scène finale du deuxième acte, entre Marie-des-Anges, Gillioury et Marie-Pierre, et Mme Friché dut lui rechanter la « Chanson bretonne» et la «Chanson du coeur».

C'est donc un très gros succès que la Glu vient de remporter, un succès qui place M. Gabriel Dupont parmi ceux sur lesquels le théâtre lyrique contemporain doit le plus compter, un succès qui aura répercussion certaine, et lointaine, et durable, un succès que Paris devrait rougir d'avoir laissé échapper, un succès qui place définitivement l'Opéra de Nice à la tète de toutes les scènes de langue française susceptibles de sérieuse décentralisation, un succès, enfin, dont les auteurs ont droit d'être fiers, mais dont ils doivent laisser la part légitime à leur immédiat et dévoué collaborateur, M. Henri Villefranck, qui n'a rien ménagé pour que tout fût digne de l’œuvre qu'on lui confiait. Aidé de son régisseur, M. Berton, il a réalisé la mise en scène musicale par excellence, et jolie, et expressive, et a fait brosser par M. Bosio cinq décors neufs, tous très réussis, et dont l'un tout au moins, le second, est toile de maître; il a laissé son émérite chef d'orchestre, M. Dobbelaer, répéter autant que celui-ci l'a jugé nécessaire, pour arriver à une exécution tout à fait remarquable de fondu, de précision et de vie, tant au point de vue orchestre qu'au point de vue vocal ; enfin, il a su réunir une interprétation d'ensemble surprenante, l'Interprétation,pourrait-on dire.

Comment, en effet, rêver interprètes plus complètement faites pour leurs rôles que Mme Claire Friché et que Mlle Geneviève Vix, engagées spécialement ? La première, à la voix de chair, ample, généreuse, à l'art impeccable, au naturel parfait, à l'émotion intense, a, dans Marie-des-Anges, et plus d'une fois, donné le frisson; nous avons dit qu'on lui avait redemandé et la « chanson bretonne », qu'elle chante délicieusement, et la « chanson du cœur », qu'elle vit d'une intensité maternelle et tragique extraordinaire. Ecoutez ses pleurs, le cri qu'elle pousse en retrouvant son. gars, et la véhémence qu'elle met à le défendre contre la voleuse d'enfants, et osez dire après que vous n'êtes pas en face d'une très grande artiste! La seconde, à l'organe net, précis, clair, à la diction nerveuse, à la silhouette serpentinement élégante, au geste précipité, à l'attitude osée, encore que toujours de ligue très esthétique, a trouvé dans la Glu le rôle qui devait mettre en pleine lumière les dons que dame Nature lui prodigua généreusement, dons d'élégance, de légèreté, de perversité et d'élans. Marie-Pierre, c'est le ténor Morati, que la Ville Lumière laissa échapper on ne sait trop pourquoi, comme on ne sait pas davantage pourquoi l'Opéra n'a pas mis déjà la main sur Mme Claire Friché, et c'est un Marie-Pierre tout de belle juvénilité, de fougue inlassable et d’intelligence active. Gillioury, le bon et joyeux Gillioury, c'est M. Dangès, prêté par l'Opéra, et l'excellent baryton, habitué à la grandiloquence du noble répertoire, a fait l'étonnant tour de force, et ce avec une souplesse et un pittoresque achevés, de se mettre dans la peau du bonhomme, chantant et jouant avec une fantaisie débordante et immédiatement communicative. A côté de ces chefs de file, il convient de placer M. Baldous, une toute jeune basse que M. Villefranck fit débuter ici au cours de la saison dernière, et qui campa son docteur Cézambre sans la moindre défaillance, avec une belle tenue vocale et scénique, et aussi avec un sentiment très juste et très prenant. Il faut enfin complimenter Mlle Lyddy, qui faisait ses premiers pas au théâtre et, en Naïk, a fait montre de simplicité alliée à un soprano très frais, Mlle Lenté-Maitre, délurée, adroite et sympathique, Mlle Bréhal, avenante. MM. Gardon et Maurice Paul, consciencieux.

Paul-Emile Chevalier

(Le Ménestrel, 1910)

P.-S. — M. Gabriel Dupont, qui, très enchanté et reconnaissant des soins et du goût artistique avec lequel M. Dobbebaer avait préparé toutes les études délicates de son ouvrage, n'avait pas voulu monter au pupitre le jour de la première afin de laisser à l'excellent chef sa part légitime dans la victoire, a dirigé la seconde représentation vendredi dernier. La présence du jeune auteur au pupitre n'a fait qu'accroitre l'enthousiasme de la salle très élégante et affirmer le grand succès de la première. Très sûr de lui, très maître de son bel orchestre et de tous ses interprètes, M. Gabriel Dupont, dont c'était le début dans cet art fort difficile, a dû monter sur la scène à plusieurs reprises.



Antar

(en 1921)

        L'Opéra va enfin donner Antar, dont la représentation, ajournée en raison de la guerre et différée depuis en raison de circonstances diverses, est impatiemment attendue.

C'est, on le sait, la dernière œuvre de Gabriel Dupont, mort le 3 août 1914, le jour de la déclaration de guerre, succombant à la maladie impitoyable contre laquelle il luttait depuis de longues années. Bien que le temps lui ait manqué pour donner toute sa mesure, il est considéré à juste titre comme un des musiciens qui honorent grandement l'école française moderne. Né à Caen en 1879, élève de Massenet et de Widor, Gabriel Dupont obtint en 1901 le premier second Grand-Prix de Rome et connut presque aussitôt la célébrité en remportant, avec la Cabrera, (1903) le Prix Sonzogno de 5o.ooo francs. Dès 1905, atteint déjà du mal qui devait l'emporter, il écrivit ses fameuses Heures dolentes, dont le succès fut considérable et qui, depuis, figurent en permanence au programme de tous les grands concerts ; puis deux œuvres de théâtre : l'une, la Glu, représentée à Nice en 1910, d'une vie palpitante et d'une pénétrante sensibilité; l'autre, la Farce du Cuvier, jouée en 1911 au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, étincelante de fantaisie expressive et de pittoresque délicat. Infatigable, et travaillant toujours sans souci de sa santé de plus en plus chancelante, Gabriel Dupont composait en même temps de nombreuses œuvres de musique pure, parmi lesquelles il faut rappeler les Poèmes d'Automne, sa première suite de mélodies, qu'anime un sentiment dramatique très intense et très contenu; un beau Poème pour piano et quatuor à cordes; le Chant de la Destinée, page symphonique d'une ampleur incomparable ; la Maison dans les Dunes, que le temps ne lui permit pas d'orchestrer.

C'est en 1910 que fut représenté à l'Odéon, avec un succès qui ne se démentit pas pendant près de cent représentations, Antar, conte héroïque de M. Chekri Ganem, que, dès l'année suivante, Gabriel Dupont entreprit de transformer en drame lyrique. M. Ganem est, en même temps qu'un poète remarquable, une personnalité éminente : il occupe dans le monde diplomatique une situation en vue et met de tout son cœur la grande influence dont il dispose en Orient, et particulièrement en Syrie, au service de la France. Nous lui avons demandé quelques précisions sur la genèse de son œuvre et sur la nature de sa collaboration avec le musicien trop tôt disparu.

« J'avais été bercé, nous dit-il, par cette légende d'Antar que les conteurs arabes développent dans les veillées, par l'histoire diversifiée de ce poète héroïque dont les vers sont conservés et qui, peu à peu, est devenu légendaire. J'avais gardé de ces contes un souvenir très vivace et je me suis procuré, pour me documenter entièrement, les sept gros volumes en arabe où l'histoire et les exploits d'Antar se trouvent exposés. Puis, refermant les volumes dont je m'étais seulement assimilé la substance, j'écrivis mon drame, le situant, conformément à l'histoire, au VIe siècle de l'ère chrétienne, quelques années avant Mahomet avec lequel j'imaginai même, grâce à un léger accroc à la vérité historique, qu'Antar avait pu se rencontrer. L'ouvrage, monté en 1910 par Antoine avec un soin vigilant et éclairé, fournit à l'Odéon une heureuse carrière et fut représenté avec succès au cours de tournées en province, notamment à Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse. Il était alors accompagné de la symphonie écrite par Rimsky-Korsakoff, qui n'a avec la légende d'Antar qu'un rapport extrêmement lointain, et n'offre avec elle qu'une similitude de titre et une certaine affinité de coloris oriental.

Henri Heugel, en qui l'éditeur avisé se doublait d'un artiste délicat, au sens pénétrant et sûr, fut séduit par le lyrisme de l'ouvrage et le jugea convenir particulièrement à la musique. Il me suggéra d'utiliser le concours de Gabriel Dupont, que je ne connaissais pas, mais dont il appréciait grandement le talent. Alors commença cette collaboration dont le souvenir reste une des grandes joies de ma vie. Je fus enthousiasmé par cette intelligence si vive, si fine et si avertie, par cette compréhension profonde qui révélait non seulement un musicien, mais un artiste complet. Dupont m'a demandé non pas de transformer mon œuvre en un livret d'opéra, mais de conserver le plus possible les vers mêmes du drame, en faisant seulement, en vue de la mise en musique, une sélection nécessaire. L'œuvre originale est donc restée intacte, sans mutilation, ni transposition, ni amputation susceptibles d'en modifier le caractère. Gabriel Dupont s'est borné à me demander d'ajouter un personnage : la mère d'Antar, dont il avait besoin pour mieux équilibrer son œuvre au point de vue musical, par l'adjonction d'une voix de contralto. Et pour créer autour de l'ouvrage l'atmosphère, la couleur appropriées, il nota quelques beaux thèmes arabes que je lui fredonnais, retenant seulement les plus caractéristiques, ceux en lesquels s'exprime avec intensité l'âme d'un peuple et dont il s'est imprégné jusqu'à en faire le fond même de sa composition. »

Et tandis qu'une flamme douce et grave éclaire son mâle visage où rayonnent la spontanéité, la franchise et la finesse de la race arabe, M. Chekri Ganem ajoute : « Oui, Dupont était un grand musicien, un grand artiste, et, au moment où notre œuvre commune va enfin voir le jour, c'est pour moi un terrible crève-coeur qu'il ne soit plus là. J'ai dessiné le cadre, la toile, mais c'est lui qui a composé le tableau et qui lui a donné la vie. »

Gabriel Dupont, en effet, a écrit Antar avec passion, L’œuvre, terminée en 1913 à Arcachon, a été reçue aussitôt par MM. Messager et Broussan. Elle devait être représentée à l'Opéra en octobre 1914, avec M. Muratore et Mlle Yvonne Gall. La guerre est venue ; puis, M. Jacques Rouché, prenant à sa charge avec empressement l'engagement de ses prédécesseurs, monta l'ouvrage et confia l'interprétation à Mlle Fanny Heldy, à MM. Franz et Rouard, conservant, en outre, MM. Delmas et Noté dans les rôles qui leur avaient été confiés lors de la distribution primitive. C'est M. Camille Chevillard qui a dirigé les études et qui conduira l'ouvrage. En l'absence de l'auteur, ce parfait et consciencieux musicien a fait preuve d'un zèle et d'une autorité remarquables, et aussi d'un respect scrupuleux de l’œuvre, qu'il aime et qu'il a mise au point avec un soin au-dessus de tout éloge. L'orchestre, d'ailleurs, se montre digne de son chef par l'habileté et la souplesse qu'il apporte dans l'exécution de cette partition, d'une instrumentation assez complexe. Mais n'anticipons pas sur le compte rendu musical de l'ouvrage dont voudra bien se charger notre éminent collaborateur M. Henri Collet. Ajoutons seulement que les chœurs, sonnant parfaitement, complètent une interprétation vocale excellente.

Antar comporte quatre actes et cinq tableaux. Les décors, qui pourront parfois sembler un peu étranges, témoignent d'une réelle recherche. Ils sont dus, pour les deux premiers, qui servent pour les trois tableaux du début et représentent l'oasis, à MM. Dufresne et Paquereau. Celui qui sert de cadre aux deux derniers tableaux (un défilé dans la montagne) est dû à MM. Ronsin et Laverdet. La mise en scène a été réglée par M. Merle-Forest, sous la direction de M. Rouché secondé par M. Dethomas. Un ballet très développé, dont la musique est un éblouissement, est intimement lié à l'action et occupe une grande partie du troisième tableau. Les costumes, établis d'après de minutieuses indications fournies par M. Chekri Ganem, sont d'une absolue fidélité et d'un savoureux pittoresque. Le spectacle sera, dans l'ensemble, remarquable... pourvu que réapparaisse enfin cette indispensable lumière dont nous nous sommes depuis quelque temps un peu trop déshabitués et qui doit être aveuglante dans une œuvre à laquelle sert de cadre le pays du soleil, où les nuits mêmes sont d'une clarté transparente.

L'opéra mérite le succès qu'il escompte et auquel il a travaillé de tout cœur. En honorant la mémoire d'un grand artiste regretté, il sert vaillamment la cause de la Musique.

Le Ménestrel, 1921


Les Heures dolentes

(1928)

        Gabriel Dupont originaire de Caen (1880) fit ses études avec Widor et remporta le second prix de Rome. Avec sa partition La Cabrera il obtint le prix au concours Sonzogno de Milan. Vivant hors de Paris, il à pu éviter l'obsession des musiques entendues et demeurer indépendant, « il a pu s'abandonner — écrit M. H. Collet — exclusivement et d'instinct à l'impulsion de ses émois. Ils sont constants, Gabriel Dupont s'émeut de toutes choses, du moins de toutes les choses qui valent qu'on en soit ému. Il met la vie, sa vie, en musique. Malade, nous l'avons vu, dans les Heures dolentes, chanter la venue triste du « Soir dans la chambre », la gloire lumineuse du « soleil au jardin », la réconfortante visite : « Une Amie est venue avec des fleurs » ; la « Douceur du coin du feu ». Il s'égaie, un peu envieux pourtant, parce que « des Enfants jouent au jardin ». Il s'effraie d'une « Nuit blanche » et de ses « Hallucinations ».

L'Epigraphe par laquelle débute les Heures dolentes est de Henri de Régnier :

... la voix mélancolique et basse
De quelqu'un qui n'est plus là-bas mais se souvient
Du pays monstrueux et morne d'où il vient.

C'est un Lent et grave en ut mineur ; une ligne mélodique très simple se présente quatre fois, planant sur un solennel mouvement des basses, puis montant harmoniquement par degrés et revenant à sa majesté première, sombre et hiératique, sans autre développement.

Le morceau « Des enfants jouent dans le jardin » contraste avec les graves méditations qui précèdent, celles, notamment de « La mort rôde ». Des rythmes de rondes désordonnées appellent, entourent, et applaudissent a l'éclosion de la chanson « Nous n'irons plus au bois », thème qui, bribe par bribe, finit par percer les sonorités pimpantes du tableau, et les force à un relief plus accusé. Un intermède très court, craintif, nuage lourd, sur la gaîté de l'ensemble, inquiétude de l'ogre — ou de l'avenir — précède le retour de la farandole insoucieuse, concluant par l'envolée : Nous n'irons plus au bois ; les lauriers sont coupés ! Puis, une dernière cabriole et un accord donnant l'impression d'un pied-de-nez gamin.

« Ces titres de piécettes, écrit M. Collet, dont quelques-unes sont poignantes, signifient le programme musical de Gabriel Dupont. La vie, impitoyable ou clémente, lui dicte sa tâche journalière, tellement que ses partitions ne sont autres que son tournai. »

Le Guide du concert
(1928)


HOMMAGE à GABRIEL DUPONT

(en 1932)

        La ville de Caen où naquit le grand musicien Gabriel Dupont vient de rendre à sa mémoire un pieux hommage à l'instigation de Maurice Dumesnil, le pianiste bien connu et de Ch. Besnier.

La cérémonie eut lieu en présence de la mère du compositeur et de ses frères, de M. Bocave, président des Anciens et d'une très nombreuse assistance qui fit un accueil des plus chaleureux aux œuvres, trop peu connues de ce beau génie, passionné et divers. Le Poème fut interprété avec lyrisme par le Quatuor Wuillaume et Maurice Dumesnil. Ce dernier joua ensuite Maison dans les dunes, suite de poèmes pour le piano avec tout l'amour, quasi-fraternel, qu'il portait à l'auteur de ces belles pages.

La partie vocale avait été confiée au beau talent de Mme G. Cernay ; elle donna toute leur valeur à ses mélodies : Douceur du Soir, La Cabrera, les Noisettes et à d'autres, de Caplet et Marc Delmas. La séance se termina avec une belle exécution du Concert, de Chausson, par MM. Dumesnil, Wuillaume, Lepetit, Huot, Maçon et Clerget.

Cette réunion, de caractère intime, est un prélude aux fêtes officielles prévues pour l'an prochain en l'honneur de G. Dupont.

Nous résumons ci-dessous l'allocution prononcée par Maurice Dumesnil au cours de la séance et qui nous semble propre à caractériser la figure et l'œuvre de ce grand et sincère artiste, auquel ne semble pas avoir été accordée, jusqu'à présent, la place qu'il mérite.

*

Le plus beau monument que l'on puisse élever à la gloire d'un compositeur, c'est de faire entendre ses œuvres. Car lorsqu'elles résistent victorieusement à l'emprise du temps, lorsqu'après de longues années on les retrouve toujours jeunes et empreintes de fraîcheur, c'est qu'elles portent en elles cette sève intangible et durable qui résistera aux attaques des modes successives et aux caprices passagers des engouements.

Ces réflexions me venaient à l'esprit, récemment, alors que, réunis pour une répétition du festival qui vient d'honorer si dignement et justement la mémoire de Gabriel Dupont dans sa ville natale, nous terminions l'exécution du Poème pour piano et quatuor à cordes. Oui, les années ont passé depuis la première audition de mars 1911, les modes éphémères se sont succédées, mais cette musique ardente et lumineuse qui brise le cadre austère de la musique de chambre en y apportant des effluves printaniers, conserve, comme au premier jour, sa jeunesse enthousiaste et son lyrisme vigoureux

Je pourrais en dire autant de ces admirables mélodies qui placent Dupont au tout premier rang de nos compositeurs de lieder. Parfois empreintes d'une douce mélancolie, parfois spirituelles et espiègles (comme ce vrai bijou, la Chanson des noisettes), elles restent toujours profondément vocales et expressives. Fauré et Duparc les aimaient ; n'est-ce pas là le plus bel éloge ? Quant aux deux suites pour piano: Les Heures dolentes (1905) et La Maison dans les dunes (1910), je n'exagère nullement en prétendant qu'elles s'apparentent à la plus pure tradition schumannienne, tout en conservant intacte cette atmosphère sensible et délicate, si personnelle et si française.

Mais Dupont était aussi un admirable musicien de théâtre. N'oublions point qu'il remporta en 1903 le prix Sonzogno, à Milan, avec son ouvrage en deux actes, La Cabrera, sur 237 partitions envoyées de toutes les parties du monde. Et cette œuvre de jeunesse, écrite à 23 ans, préludait seulement à cette série remarquable qui comprend La Glu, La Farce du cuvier et Antar. Les lecteurs du « Monde Musical » se souviennent sans doute au commentaire magistral de MM. Alfred Kullman et Henry Collet, paru ici-même au lendemain de la première de cette dernière œuvre à l'Opéra, en 1921.

En cette période de crise sans précédent, qui atteint durement les scènes lyriques, il me semble très opportun d'insister sur la production théâtrale du jeune maître caennais. En effet, l'opinion a été formulée, qu'une des causes de cette regrettable situation est le manque de renouvellement d'un répertoire usé jusqu'à la corde. D'accord. Depuis longtemps, aussi, on a lassé le public en lui offrant trop de ces nouveautés remarquables peut-être à certain point de vue scientifique, mais dépourvues de cette qualité maîtresse d'un succès durable, général et populaire : le sens théâtral. Eh bien... ce sens théâtral, Dupont le possède, et qu'attend-on, par exemple, pour monter La Glu ? Je sais que l'ouvrage, présenté à Albert Carré, avait été reçu d'enthousiasme. Mais Dupont, dans son impatience assez légitime de le voir représenté, accepta ensuite une proposition plus immédiate de la Monnaie de Bruxelles et de l'Opéra de Nice. Puis La Farce du cuvier suivit le même chemin. Pourquoi, à l'heure actuelle, n'ouvre-t-on point les portes toutes grandes devant deux œuvres qui ont fait leurs preuves, dont les musiciens font les plus hauts éloges, mais qui n'ont jamais encore trouvé leur place rue Favart ?

Louis Masson, cependant, avait le plus vif désir de monter La Farce du cuvier, désir qu'il ne put jamais réaliser. Et ceci m'amène à parler de la nature intime de Gabriel Dupont. Il fut avant tout un grand indépendant, et ne consentit à aucun moment à faire partie de chapelles, de coteries, de ces sectes d'admiration mutuelle où chacun joue des coude.s et se fait pousser par ses compagnons. Jamais il ne voulut avoir recours, pour forcer les portes, à la vertu magique des recommandations politiques et du « piston ». Son unique souci était d'écrire de la musique. Comment donc s'étonner que des collègues plus habiles, en faisant tout pour s'imposer eux-mêmes, aient réussi à l'écarter momentanément de l'affiche, lui à qui l'intrigue faisait horreur et qui, en raison de son état de santé précaire, passait l'hiver à Arcachon et l'été au Vésinet, enfiévré de production et profondément heureux au sein de la nature. Et après sa mort prématurée, l'injustice continua, surtout à une époque où l'arrivisme à outrance a pris les formes les plus répugnantes. Voilà pourquoi on joue si peu la musique de Gabriel Dupont !

Mais qu'importe, puisque c'est avec une tranquille certitude que je crois pouvoir affirmer qu'on la jouera. Vingt, trente, cinquante ans comptent bien peu dans l'histoire du monde. Et Bach lui-même a dû attendre un siècle avant d'atteindre le grand public. Les tendances musicales connaissent des fortunes diverses. Nous avons eu la formule « cellulaire », qui céda le pas à la « polytonale », marchant de conserve avec le jazz. Fini tout cela ; comme c'est loin déjà ! Comme un simple Noël, vieux pourtant de plusieurs siècles, nous apparaît frais et jeune, adorablement mélodique après tant de créations prétentieuses ou vides.

Tout cela assaillait mon esprit l'autre soir, au cours de ce festival Gabriel Dupont où l'inspiration et la clarté étaient à l'honneur, et c'est tout cela que dans une improvisation spontanée, j'ai dit au public, dont les applaudissements m'ont prouvé qu'il partageait ces idées. Loin de moi l'esprit combatif ou le désir d'ouvrir de vaines polémiques. Dupont lui-même s'y fut opposé. Je demande simplement que l'on respecte mon opinion comme je respecte celle des autres. Et en conseillant aux chanteurs d'examiner les Poèmes d'automne, et aux pianistes de lire Les Heures dolentes et cette claire et lumineuse Maison dans les dunes, j'ai conscience d'appeler leur attention sur des œuvres qui s'empareront de leur cœur et leur apporteront une riche moisson de joies intimes et ineffables.

La présence de la famille de Gabriel Dupont ajoutait à l'éclat de la soirée une note très émouvante, et en terminant, je veux encore une fois saluer la mère admirable qui, pendant de longues années, grâce à ses soins attentifs et à sa constante vigilance, prolongea l'existence de son fils et lui permit de donner en partie sa mesure. Le public, en offrant à Mme Dupont l'hommage ému d'une ovation respectueuse, a exprimé la gratitude profonde qui, vers elle, monte du cœur de ses amis, des musiciens et de la ville entière.

Maurice Dumesnil
(Le Monde musical, 1933)


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