MARCEL DUPRÉ
1886-1971

Marcel Dupré aux claviers de l'orgue Wanamaker de Philadelphie.
Marcel Dupré aux claviers de l'orgue Wanamaker de Philadelphie, vers 1948
Photo W.H. Hoedt studios Inc., Philadelphie
Fac-simile couverture Le chemin de la croix, op. 29, pour orgue, de Marcel Dupré (Durand et Cie, éditeurs), avec dédicace de l'auteur  : A Madame [Elisabeth] Havard de la Montagne. En souvenir de sa première visite à Meudon. Très cordialement. 3 mai 1952.
( Coll. J.H.M. )

Né le 3 mai 1886 à Rouen, décédé le 30 mai 1971 à Meudon, successeur de Widor à St-Sulpice (Paris en 1934), fils d'Albert Dupré et d'Alice Chauvière, Marcel Dupré était issu d'une famille de musiciens tant du côté paternel que maternel : Son père était en effet un ancien élève de Guilmant et durant une cinquantaine d'années tint les orgues de l'Immaculée-Conception à Elbeuf puis de St-Ouen à Rouen. Sa mère, ancienne élève de Fr. A. Klein et d'Engelmann (qui avait fait de la musique de chambre avec Mendelssohn) était une excellente pianiste et violoncelliste. Ses grands parents étaient également de fins musiciens : Aimable Dupré tint l'orgue durant une trentaine d'années de l'église St-Maclou de Rouen, et Etienne Chauvière fut maître de chapelle de l'église St-Patrice de Rouen... Il débuta ainsi l'étude de la musique sous la direction de son père avant de gagner le CNSM, où il suivit les cours de Guilmant, Diémer, Vierne et Widor. Ses études furent couronnées par un premier Grand Prix de Rome obtenu en 1914 avec la cantate Psyché. En 1926, il était nommé professeur d'orgue dans cet établissement succédant là à Eugène Gigout. Durant 28 ans il a ainsi formé toute une pléiade de grands organistes parmi lesquels nous citerons André Fleury, Olivier Messiaen, Gaston Litaize, Rolande Falcinelli, Jean Langlais, Jean-Jacques Grünenwald, Jeanne Demessieux, Pierre Cochereau, Marie-Claire Alain et bien d'autres encore. Technicien renommé, ses ouvrages font autorité, notamment son Traité d'improvisation à l'orgue (Leduc, 1924), sa Méthode d'orgue (Leduc, 1927) ou encore ses Cours de contrepoint et Cours de fugue parus en 1938 chez Leduc. On lui doit également l'édition de la totalité des oeuvres pour orgue de J.S. Bach (12 vol., Paris, 1938) ainsi que celles de Franck, Schumann et Mendelssohn, sans oublier les concertos pour orgue de Haendel (Bornemann). Concertiste de grande classe, Marcel Dupré a parcouru le monde (800 concerts en dix tournées!) notamment en Angleterre, aux USA et en Australie. Comme compositeur il laisse une oeuvre conséquente avec près de 70 numéros d'opus. La majeure partie est consacrée à son instrument, comme son admirable Symphonie-Passion, op. 21, ses Soixante-dix-neuf chorals, op.28 ou encore son Chemin de la Croix, op. 29, avec récitant, sur un texte de Paul Claudel. On lui doit également des oeuvres pour orgue et orchestre (Symphonie en sol mineur, op. 25, Concerto en mi mineur, op. 31, Poème héroïque, op. 33 ...), pour piano et orgue (Variations à deux thèmes, op. 35 ...), pour piano et orchestre (Fantaisie en si mineur, op. 8), pour violon et piano (Sonate, op. 5), ainsi que de la musique vocale (Mélodies, op. 6; Psyché, op. 4, cantate du Grand Prix de Rome; Quatre motets, op. 9; De Profundis, op. 17 ...) et également quelques pièces de musique de chambre dont un Quatuor pour violon, alto, violoncelle et orgue (édité chez Gray, New-York).

Signature autographe de Marcel Dupré
( détail de l'illustration précédente )

C'est son élève, Rolande FALCINELLI, 1er Prix d'orgue en 1942, Second Grand Prix de Rome la même année, organiste du Sacré-Coeur de Montmartre, qui succédait à Marcel Dupré dans sa classe d'orgue au CNSM en 1955. Elle s'est elle-même retirée en 1987 pour laisser la place à Michel CHAPUIS.

D.H.M.



La ville de Barentin, située non loin de Rouen d'où Marcel Dupré et sa famille sont originaires, a rendu hommage à ce grand musicien en donnant son nom à l'une de ses écoles.


Marcel Dupré

par Rolande Falcinelli
(en 1954)

I - SA VIE

La ligne biographique d'une personnalité comme Marcel Dupré est facile à tracer, les faits parlent assez éloquemment pour captiver de suite l'intérêt des plus difficiles.

L'actuel Directeur du Conservatoire [de Paris] est, si l'on peut dire, la « résultante » d'une lignée de musiciens, plus spécialement d'organistes rouennais ; et l'on ne peut décrire sa vie sans parler, si rapidement que ce soit, des deux générations qui le précédèrent sur cette voie.

D'un côté, le grand-père paternel, Aimable Dupré, organiste du Grand-Orgue de Saint-Maclou à Rouen, quarante ans durant. De l'autre, le grand-père maternel, Etienne Chauvière, maître de chapelle à Saint-Patrice, qui avait précédemment fait du théâtre, étant doué d'une belle voix de basse. Son père, Albert Dupré, qui fut l'élève d'Alexandre Guilmant, devint titulaire du splendide Cavaillé-Coll de Saint-Ouen, de Rouen, de 1911 à 1939 année de sa mort. Il fut le fondateur, dans cette ville, d'une société chorale « L'Accord Parfait », comprenant une centaine de membres ; cette chorale vécut environ quarante ans. Enfin, sa mère, Alice Dupré-Chauvière, musicienne aux dons remarquables, était à la fois pianiste et violoncelliste. Leur fils, Marcel, est né le 3 mai 1886 à Rouen:

Ceux qui ont eu la chance de connaître l'ambiance artistique que ces deux êtres, dont l'union était un modèle sur le plan humain, avait réussi à créer pour leur fils unique, dans leur salle d'orgue de la rue du Vert-Buisson, peuvent comprendre mieux que personne d'autre, combien cette atmosphère devait marquer d'une empreinte indélébile l'initiation musicale du grand musicien français, et orienter sa carrière vers une unité dont la clé de voûte est l'orgue.

En effet la grande figure d'Aristide Cavaillé-Coll et son oeuvre géniale de facture d'orgue forment, en quelque sorte, la toile de fond devant laquelle va se dérouler l'enfance du petit prodige. En 1894, Cavaillé-Coll compte parmi les auditeurs éblouis d'un bambin de huit ans qui, pour la première fois, se fait entendre en. public, interprétant le Prélude en mi mineur de Bach lors de l'inauguration d'un orgue de chœur à l'église de l'Immaculée-Conception d'Elbeuf, où Albert Dupré fut organiste pendant vingt-cinq ans. En 1896, deux ans plus tard, un orgue de Cavaillé-Coll, de dix jeux, était monté dans la maison paternelle. Il se trouve à présent dans la Cathédrale de Rouen. Plus tard encore, ce sont les magnifiques instruments de cette ville (la plupart sont construits par le « père Cavaillé »), à commencer par le chef-d'œuvre de Saint-Ouen, que le jeune garçon, avide, découvre tour à tour, les titulaires étant trop heureux de lui offrir leurs claviers. Puis, la connaissance qu'il fait de Guilmant, Vierne, Widor, lui ouvre les tribunes de la Trinité, Notre-Dame et Saint-Sulpice, où il retrouvera les plus beaux spécimens de cette facture inégalée en beauté sonore.

Mais si l'orgue est la substructure de cette jeune vie, toutes les autres formes de manifestation musicale l'entourent également. Si nous revenons rue du Vert-Buisson, nous y verrons, se groupant autour de l'orgue, point central : des pianos, des violons, des violoncelles... Chaque semaine, la musique de chambre, la musique chorale, de grands oratorios font vibrer ces murs ; les chœurs sont soutenus par un orchestre placé sous la direction d'Albert Dupré, le jeune Marcel est aux claviers d'accompagnement, La musique dramatique même est entrée dans cette maison vouée à l'art musical, car une petite scène de marionnettes est construite et animée par le père de notre-jeune spectateur qui, dès son plus jeune âge, prend ainsi contact avec l'art scénique. Sur cette scène, Lohengrin, entre autres, est monté. Dans la coulisse se tiennent les chanteurs, accompagnés par Alice Dupré.

Le petit Marcel ne put cependant commencer l'étude de la musique avant l'âge de sept ans. Une longue maladie, qui avait entraîné l'ablation de la clavicule droite, le retint longtemps alité, et eut d'ailleurs pour conséquence de le faire devenir ambidextre.

Dès ses débuts, l'enfant révéla une mémoire étonnante. Sans y avoir été contraint, le jeune pianiste apprit chaque jour par cœur une étude de l'A.B.C. de Le Couppey. En vingt-cinq jours, il sut les 25 Etudes de l'album, de mémoire!

A 9 ans et demi, il commença l'étude de l'harmonie et du contrepoint à 2 voix, sous la direction de son père. En 1898, il avait 12 ans, le voici titulaire du Grand-Orgue de Saint-Vivien à Rouen. Après sa restauration, l'orgue fut inauguré le 28 juin par Guilmant, dont le jeune titulaire était devenu l'élève depuis quelques mois. A cette inauguration, l'enfant joua le Prélude et Fugue en ut mineur de Bach. Le 3 mai 1901, à l'occasion de son quinzième anniversaire, sa première œuvre chorale : La Vision de Jacob fut exécutée dans sa maison natale.

J'ai employé dans les lignes précédentes, le nom d'enfant prodige à l'égard de Marcel Dupré. Certes, enfant prodige, il le fut. Mais l'intelligente sollicitude de ses parents, la lucidité du grand cerveau que fut Albert. Dupré ont su garder le futur organiste de Saint-Sulpice contre le danger d'être « exhibé » tel un petit singe dressé, ainsi que, trop souvent, le cas se présente pour des enfants aux dons extraordinaires. Ses parents ont « dosé » les contacts de l'enfant avec le public, dans la juste mesure où ces contacts lui permettaient de prendre conscience de sa force naissante.

Ils étaient sans fortune, cependant, et auraient pu être tentés par la possibilité de promener le petit Marcel de ville en ville., où son jeune talent, déjà si étonnant, n'aurait pas manqué, d'attirer les foules... et la recette ! Mais la clairvoyance de son père devinait, au-delà du succès facile dans l'immédiat, le grand musicien que pouvait devenir un tel enfant, si, avec méthode, clarté et équilibre, on armait, on façonnait son esprit plein de splendides promesses. C'est son père qui a habitué le cerveau de Marcel Dupré à penser clair, concis, méthodique. C'est son père qui, dans l'improvisation, l'incita dès ses débuts à s'essayer dans des formes concises, canoniques, fuguées. C'est lui encore qui, sachant combien le talent de l'organiste dépend de son talent de pianiste, voulut que la formation pianistique de son fils fût complète, avant même celle de la technique d'orgue. A l'âge de 10 ans, Marcel Dupré consacrait à l'orgue le quart seulement du temps qu'il passait au piano. Comme chacun de nous, Marcel Dupré doit beaucoup aux différents maîtres avec lesquels il poursuivit ses études musicales ; mais ce qu'il est devenu, ce qu'il est, il le doit principalement, je crois pouvoir l'affirmer, à la noble figure d'artiste, à la perspicacité de son père, soutenu également par son propre travail intensif. Je voudrais que cet ensemble serve de modèle à tous ceux qui ont le privilège de posséder un enfant prodigieusement doué, afin de les préserver contre les tentations et les abus que cet état entraîne.

Nous voici maintenant arrivés au début de la vie « officielle » de Marcel Dupré, avec son entrée au Conservatoire dans la classe de piano de Diémer, en 1902. Il y remporte le premier prix en 1905.

En juin 1906, il devient suppléant de Widor au Grand-Orgue de Saint-Sulpice. En 1907, c'est le premier prix d'orgue dès le premier concours, chez Guilmant. En 1909, premier Prix de fugue chez Widor dans la classe duquel il remporte également le Premier Grand Prix de Rome, en 1914, avec la cantate Psyché.

C'est alors la guerre; le jeune artiste, étant inapte au service militaire (à cause de cette opération qui, dans son enfance, l'avait privé d'une clavicule), offre ses services à un Hôpital militaire. Puis, en octobre 1916, il prend l'intérim au Grand-Orgue de Notre-Dame.

Il compose aussi, et achève d'apprendre de mémoire l'œuvre d'orgue de Bach, ceci, à partir de 1918. C'est alors, en 1920, qu'il en donne l'audition intégrale pour la première fois dans l'histoire de l'orgue, en une série de 10 récitals donnés au Conservatoire, dans l'actuelle Salle Berlioz, sur le pauvre petit instrument qui, jusqu'à ces dernières années, fut l'orgue de la classe. La même année, il débute en Angleterre, à l'Albert Hall de Londres. L'année suivante (nous sommes en 1921) ce sont les débuts en Amérique, à New York et à Philadelphie, avec 18 récitals sur les orgues de Wahamatier, le richissime propriétaire des grands magasins américains portant son nom, et grand mécène artistique. En 1922 et 23, deux tournées transcontinentales à travers les Etats-Unis, la première avec 94 récitals, la deuxième avec 110 ! Après celle-ci, Dupré reçoit la Légion d'honneur.

C'est en 1925 que le maître se fixe à Meudon, et qu'il installa dans un charmant auditorium l'orgue de Guilmant dont il venait de se rendre possesseur. Par ses soins, cet orgue est devenu le plus moderne existant dans le monde ; de plus, il se trouve dans un cadre rempli d'émouvants souvenirs de la famille et de la glorieuse carrière de son propriétaire.

Puis, à partir de 1926, c'est la grande période d'enseignement qui commence, avec la nomination à la chaire d'orgue du Conservatoire, ainsi qu'à celle de l'Ecole Normale de Musique et au Conservatoire américain de Fontainebleau. A partir de ce moment, l'activité de Marcel Dupré se partage officiellement en trois courants : la virtuosité, la composition, l'enseignement. Les tournées se succèdent dans le monde entier, il bâtit son œuvre de compositeur, il met au point ses ouvrages didactiques. En 1934, il succède à Widor comme titulaire des prestigieux claviers de Saint-Sulpice, ensuite, il est promu Officier de la Légion d'Honneur, en 1935.

1939 : avec une tournée qui l'emmène en Australie pour quarante concerts, suivie d'une autre de soixante concerts aux Etats-Unis, il accomplit le tour du monde.

De nouveau la guerre : elle stoppe provisoirement son activité voyageuse. Il reste à Paris, se consacre à ses élèves, et continue à composer. Dès que les communications sont rétablies, après 1944, il s'envole de nouveau et, en 1947, il est nommé Directeur Général du Conservatoire américain de Fontainebleau.

Enfin, en 1948, au cours de sa dixième tournée aux Etats-Unis, il reçut des mains de l'Ambassadeur de France à Washington, M. Henri Bonnet, les insignes de Commandeur de la Légion d'Honneur. C'est au cours de cette tournée, en 1946, qu'il fit une série de Master-Classes et de récitals à l'Université de Chicago. Bien que la chapelle de l'Université soit vaste, la foule était si dense qu'il fallut installer des haut-parleurs dans les jardins, afin que les auditeurs, qui n'avaient pu trouver place à l'intérieur, puissent entendre le concert, assis sur les pelouses, par une chaleur torride... heureusement.

Tout au long de sa carrière si glorieuse, Marcel Dupré a joué devant les plus hautes personnalités, et en reçut les hommages les plus insignes.

 

II - SON ŒUVRE

L'activité, la puissance de travail, la résistance de cet homme ont été, et restent, prodigieux.

Au cours de ses vingt-huit années d'enseignement, il a conduit au Premier Prix d'orgue 39 élèves. Le nombre de ses concerts s'élève aujourd'hui à près de 1.930. Le catalogue de ses compositions comprend une cinquantaine de numéros d'oeuvres, dont beaucoup sont importantes. Ces chiffres se passent de tout commentaire !

Son œuvre écrite est double : d'un côté, les compositions, de l'autre, les ouvrages d'enseignement. Les compositions comprennent les œuvres pour orgue, les plus nombreuses. Puis, les œuvres pour orgue et orchestre, les transcriptions pour orgue, les œuvres pour piano, piano et orchestre, violon et piano, violoncelle et piano, musique vocale comprenant des mélodies, des motets, le De Profundis et un oratorio pour chœur, soli et orchestre. Les ouvrages d'enseignement comprennent, outre les éditions des maîtres de l'orgue, des œuvres théoriques qui peuvent de diviser en deux catégories : 1°) – technique de l'orgue, avec une méthode d'orgue et une série d'œuvres d'étude bien graduées, du plus facile au degré moyen, préparant ainsi à la pratique des œuvres élémentaires de Bach ; 2°) – technique de l'écriture musicale et de l'improvisation, dont certains cours, encore inédits, prouvent que leur auteur aurait été, s'il l'avait désiré, un remarquable professeur de composition.

Du reste, le grand Traité d'improvisation est à lui seul un véritable traité de composition, qui a éclairé, de la façon la plus précise qui soit, bien des jeunes musiciens. N'y a-t-il pas, du reste, d'hommage plus convaincant que les mots de notre grand Paul Dukas à l'égard de ce traité : « ...Les compositeurs pourront y apprendre à composer, autant que les organistes à improviser. Au temps où nous sommes, ce n'est pas un mince service que vous leur avez rendu. » Plus que jamais, ces derniers mots restent d'actualité!...

Pour l'analyse et la pénétration de ces œuvres, je ne saurais mieux faire que de renvoyer le lecteur à l'ouvrage remarquable de l'Abbé R. Delestre, maître de chapelle de la Cathédrale de Rouen : L'œuvre de Marcel Dupré aux éditions de la Musique Sacrée.

Cette très rapide énumération démontre combien l'artiste appelé à diriger notre Ecole dé musique est, par l'étendue de sa science musicale, particulièrement qualifié pour cette très lourde tâche. Car il ne faut pas seulement voir en lui l'organiste virtuose, mondialement acclamé, mais le musicien complet ; et s'il y a des organistes, même de bons organistes, qui ne sont pas toujours des musiciens complets, peut-on dire d'un grand musicien qui ignore l'orgue, sa littérature, sa technique, qu'il est un musicien complet ? Qu'on me pardonne de prêcher pour mon saint, mais, à cette question, je réponds : non!... mais ceci est une autre histoire !

 

III - SA TECHNIQUE, SON ESTHETIQUE

Je voudrais indiquer les lignes générales sur lesquelles s'appuie l'étonnant pouvoir musical du Directeur du Conservatoire. En un espace restreint, je ne peux le faire que très superficiellement, cela va de soi.

Il ne faut jamais oublier que la personnalité artistique de Marcel Dupré est triple ; il faut, en conséquence, analyser séparément : le virtuose, le compositeur et l'improvisateur.

 

1° - Le virtuose

Dans le domaine de l'orgue, il fut un pionnier, que ce soit pour la technique, l'improvisation, l'enseignement ou la facture de l'instrument.

Il a poussé la technique organistique à un point qui était inconnu avant lui ; la basant : 1°) - sur une souplesse du poignet qui est au moins aussi nécessaire à l'orgue qu'au piano, y ajoutant celle de la cheville, laquelle, il faut le souligner, a exactement la même utilité, la même fonction que le poignet ; 2°) - un rythme impérieux, soubassement inévitable d'un jeu vivant ; 3°) - un legato impeccable, clair et sans sécheresse. Le tout aidé d'une économie de mouvements, poussée au maximum, seul moyen, à l'orgue, de garder : équilibre, souplesse, maîtrise des nombreuses manœuvres à pratiquer en cours d'exécution. D'autre part, une rare sobriété du phrasé et du plan sonore, toujours étroitement soumise au plan architectural, caractérise son interprétation.

Je cite ses propres paroles définissant exactement son idéal : « Si le travail écrasant qui consiste à acquérir une technique suprême donne à celui qui la possède indépendance et autorité, il n'en reste pas moins vrai qu'une technique n'est grande qu'à condition d'être absolument pure et scrupuleusement respectueuse ».

Dans ses éditions d'enseignement, il inventa, pour lui-même d'abord, toute une signalisation d'une clarté, d'une précision telles, délimitée avec une telle logique, que beaucoup d'organistes, même étrangers, l'utilisent à présent pour leur travail personnel.

Sur les questions de facture, ses idées très avancées lui font regarder très loin dans l'avenir, désirant, pour l'orgue, toujours plus de souplesse, plus de possibilité de variété, d'orchestration des timbres ; le chatoiement de l'orchestre uni à une facilité de manœuvre presque aussi souple que le piano.

 

2° - Le compositeur

« Les grandes personnalités sont inconscientes, déclare l'auteur du Chemin de la Croix ; seul, le caractère de l'œuvre que le compositeur porte en lui doit le préoccuper. » Véritable profession de foi qui devrait guider tous les jeunes compositeurs dans la recherche de la vérité, de « leur » voie, à travers le vaste champ de la création musicale.

Si l'on veut définir la tendance esthétique du maître, il faut mettre l'accent sûr le fait qu'il ne recherche pas pour lui-même l'imprévu d'un enchaînement harmonique. Son esthétique repose avant tout sur le contrepoint. « Pour le compositeur qui possède la maîtrise de l'écriture du contrepoint, dit-il encore, des conjonctions toujours nouvelles et toujours belles viendront sans cesse sous sa plume. »

Le maître m'a dit lui-même maintes fois : « Beaucoup de personnes disent que je suis un symphoniste ; moi, je pense que je suis d'abord un contrapuntiste. »

(Je vois déjà frémir de crainte nos apprentis contrapuntistes, songeant qu'ils vont être jugés par cet œil et cette oreille auxquels on ne peut rien cacher musicalement !)

J'ajouterai, s'il veut bien le permettre, qu'une autre caractéristique de son style est, en beaucoup de pièces même très contrapuntiques, un dynamisme rythmique d'une force surprenante, auquel aucun auditoire ne peut rester insensible.

Son apport dans la littérature de l'orgue a été considérable, il a profondément influencé toute l'Ecole d'orgue française venue après lui, et tant admirée à l'étranger. Il a repoussé très loin les limites de l'écriture technique, ouvrant Les portes sur des horizons que les jeunes compositeurs de cette Ecole française (qui sont d'ailleurs, tous, ses élèves d'orgue) continuent à explorer.

Il a infusé une vie nouvelle au Prélude et Fugue, amené à l'orgue la forme du poème symphonique et créé une véritable littérature pour orgue et piano.

 

3° - L'improvisateur

Dans l'improvisateur, le virtuose et le compositeur se mêlent inévitablement.

Lorsqu'on entend improviser, il faut donc tout d'abord penser que l'exécution de l'œuvre qui s'édifie spontanément est soumise au même contrôle de technique musculaire qu'une pièce travaillée. En conséquence, nous retrouvons dans l'improvisation toutes les caractéristiques de la technique de Marcel Dupré.

Par ailleurs, son esthétique musicale, sa langue restent sensiblement les mêmes que lorsqu'il écrit, peut-être seulement plus directes du fait de l'inéluctable instantanéité de l'improvisation. Mais il y a des formes auxquelles il revient encore plus volontiers qu'en composition, et, là encore, le contrapuntiste domine, puisque ces formes sont : la fugue, surtout la double fugue, le Ricercare, souvent à 6 voix, et le Choral-paraphrase. Cependant, Marcel Dupré a exploré, dans ce domaine si peu connu de l'improvisation, toutes les grandes formes avec un égal bonheur ; et il a entraîné ses plus grands élèves à s'adapter à celles-ci, comme son traité en témoigne.

En plus, il a codifié, avec la précision qui lui est coutumière, la technique très poussée avec laquelle il faut travailler l'improvisation, comme on travaille l'exécution, aussi méthodiquement, aussi lentement, mais avec encore plus de concentration.

Lorsqu'il se préparait aux concours du Conservatoire, son travail quotidien pour l'entraînement de l'improvisation lui prenait jusqu'à neuf heures par jour, sur lesquelles il ne prélevait pas moins de sept heures pour la fugue !

Son œuvre est très grande, de quelque côté qu'on se tourne, a été, et est encore, parfois attaquée plus ou moins franchement. L'incompréhension et la critique n'est-elle pas le lot de tout être de valeur? Du reste, y a-t-il œuvre humaine qui ne puisse jamais prêter à la critique? Néanmoins, qu'on comprenne Marcel Dupré ou qu'on ne le comprenne pas, nul ne peut refuser à cet artiste l'hommage de son respect et de son admiration pour le labeur énorme qu'il a accompli.

Je voudrais terminer sur ses propres paroles, que je livre de nouveau à la méditation de tous nos jeunes et futurs artistes :

« En esthétique, aussi bien qu'en éthique, il n'est point de salut en dehors d'une discipline intellectuelle stricte et librement acceptée. »

Rolande Falcinelli*

(*texte précédemment paru in Le Conservatoire, bulletin officiel de musique et de théâtre, n° 36, octobre 1954 et repris avec l'aimable autorisation de Mme Sylviane Falcinelli, fille de l'auteur)




LA VISITE DE MARCEL DUPRÉ AU CANADA

Par C.O. LAMONTAGNE
Le Canada musical    Volume V n° 17
Janvier 1922

Lundi le 19 décembre 1921 dernier arrivait à Montréal un musicien français dont la presse américaine avait entretenu ses lecteurs en des termes extrêmement flatteurs depuis son premier concert à New-York quelques semaines plus tôt.

C’était Marcel Dupré, Prix de Rome en 1914 et organiste de l’église Notre-Dame, de Paris. Il fut reçu à la gare par Monsieur Charles Chapais, représentant pour la maison Casavant Frères, et par Monsieur Bernard Laberge, son imprésario en Amérique.

J’eus l’honneur de faire sa connaissance et de manger avec lui au Club de Réforme, en compagnie de ces messieurs, après quoi nous nous rendîmes à l’église St-Georges (avenue Bernard), dont l’orgue fut étudié soigneusement par Monsieur Dupré. L’éminent musicien avait auparavant joué sur des instruments canadiens, notamment à New-York (chapelle St-François-Xavier) et Syracuse , ce qui lui avait inspiré le désir de rencontrer les facteurs québécois et de visiter leur célèbre fabrique de Saint-Hyacinthe. C’était pour cela qu’il était venu au Canada. Après avoir essayé tous les jeux de chaque clavier, et admiré leur belle sonorité , aussi bien que le fonctionnement admirable du mécanisme, monsieur Dupré exécuta une ou deux pièces puis absolument enchanté de l’instrument, il nous offrit de jouer le premier mouvement de la 5e Symphonie de Widor, ce qui n’était pas pour nous déplaire. Il serait superflu de dire que ce fut parfait; je remarquai cependant un détail important: l’artiste n’avait aucunement besoin de musique devant lui. Le moment étant arrivé d’aller prendre le train, M. Dupré et M. Chapais se dirigèrent vers la gare, en route pour le pays des Casavant, après que nous fûmes donné rendez-vous à Saint-Hyacinthe pour le lendemain.

Bien qu’ayant été en rapports d’amitié avec les MM Casavant depuis plus de 30 ans, et souvent invité par eux à visiter leur établissement, les circonstances ne m’avaient pas permis jusqu’à aujourd‘hui d‘accepter. L’occasion qui se présentait était trop belle pour la laisser échapper. Donc, mardi matin. M. Laberge et moi, prenions le train de huit heures vingt, et une heure plus tard, nous descendions à Saint-Hyacinthe. Nous nous rendîmes aux ateliers où nous fûmes rejoints pas M. Samuel Casavant (son frère, Claver étant parti pour New-York), MM Dupré et Chapais. Je fus peiné d’apprendre que notre hôte souffrait des suites d’une chute douloureuse dont il avait été la victime deux mois auparavant; il porte encore des béquilles - délaissées pendant que nous posions chez le photographe - pour aller et venir péniblement à travers les bâtisses de la Compagnie. On nous conduisit immédiatement dans la pièce où l’on fait le montage des orgues complétées. Le magnifique instrument commandé par la paroisse de Chicoutimi se dressait majestueusement devant nous et M. Dupré y prit place sans se faire prier. Il nous donna un récital dont le premier morceau fut le Prélude et Fugue en ré mineur de Bach (on sait qu’il joue tout l’oeuvre de ce compositeur par coeur, comme d’ailleurs tout ce qu’il fit entendre pendant son séjour parmi nous), du Franck, du Dupré, etc..et ce, jusqu’à l’heure du repas.

Marcel Dupré en visite chez le facteur Casavant, St-Hyacinthe (QC) Canada
Marcel Dupré en visite chez le facteur Casavant, St-Hyacinthe (QC) Canada, en 1921
( Photo X..., Le Canada musical    Volume V n° 17, janvier 1922. Coll. Martial Morin ) DR

L’après-midi fut consacré à l’inspection de la fabrique après une courte visite chez le photographe et à la chapelle des Pères Dominicains dont l’orgue est très intéressant. Monsieur Chapais nous promena par tous les départements; il connaît à fond le rouage des ateliers, tous les détails de la mécanique des orgues. Je ne me doutais aucunement que la maison Casavant

Frères fabriquait tout elle-même depuis les claviers jusqu’aux tuyaux en métal. Par bonheur - cette opération n’a lieu qu’une fois par mois - on faisait le coulage des feuilles composées d’étain et de plomb qui servent à la confection des tuyaux. M. Dupré en suivit l’opération très attentivement.

Partis de la pièce où l’on reçoit les 27 différentes espèces de bois qui entrent dans la construction des orgues et où se fait le premier dépeçage, nous traversâmes l’édifice immense pour aboutir aux salles occupées par les harmonistes, les ouvriers chargés de donner aux tuyaux la qualité du timbre et la force de sonorité voulue. Il nous fallut passer un peu rapidement, pressés par l’heure, mais Monsieur Dupré n’était pas satisfait et il s’entendit avec MM Casavant et Chapais pour faire une nouvelle visite qu’il effectua le jeudi, alors qu’il resta toute la journée à Saint-Hyacinthe. Un détail digne d’être noté: pendant l’année expirée (1921), la Maison Casavant a fabriqué 51 orgues. En 1920, le nombre atteint avait été de 50.

Les orgues de Maisonneuve et de Notre-Dame furent inspectées le mercredi. Celui de l’église Saint-Jean-Baptiste devait être vu le vendredi matin, mais MM Dupré et Chapais ne purent arriver à Montréal qu’à midi, l’Express Maritime ayant subi un retard de trois heures. Le voyage de l’organiste français se termina par l’essai de l’orgue St-Andrews ans St-Paul’s, dans l’après-dîner, et il partit le soir même pour Boston, invité par Monsieur Pierre Monteux. Un magnifique instrument Casavant a été installé récemment dans cette ville à L’Emmanuel Church.

M. Dupré a fait un séjour très profitable à Montréal et à St-Hyacinthe. Il a pu se renseigner à fond sur une quantité de sujets se rapportant à l’orgue au cours de longues conversations intimes avec MM Casavant et Chapais. Il reviendra en Amérique dès le mois d’octobre prochain et fera alors une tournée du Canada et des États-Unis sous la direction de M. Bernard Laberge. Les grands critiques de New-York acclament M. Dupré comme le plus merveilleux improvisateur depuis Alexandre Guilmant.

La venue en Amérique de M. Marcel Dupré est due à l’esprit d’entreprise de l’importante maison Wanamaker qui a construit deux orgues superbes pour ses magasins de New-York et de Philadelphie. Des séries de récitals furent données sur les deux instruments. Il était entendu que M. Dupré ne devait accepter aucun autre engagement pendant son séjour en ce continent.

Désireux de savoir comment expliquer la mémoire prodigieuse de l’organiste de Notre-Dame, je lui demandai à quoi il l’attribuait. Je fus renseigné sur-le-champs. M. Dupré possède trois facultés de mémoriser : mémoire des yeux, mémoire de l’ouïe, mémoire des doigts, qu’il peut évoquer à volonté. Grâce à ces dons, il lui est possible d’entretenir une conversation tout en exécutant un morceau. Demandez-lui n’importe quelle pièce de son immense répertoire et aussitôt il la jouera sans hésitation.

Certains de nos organistes seront bien étonnés d’apprendre que Monsieur Dupré n’a nullement besoin de chaussures spéciales pour jouer du pédalier, les passages les plus difficiles sont exécutés aisément avec les bottines enveloppées et dont les semelles étaient bien polies pour faciliter le glissement.

Pendant son séjour à New-York. Monsieur Dupré suivit deux récitals d’orgue de Laywood Farnam, un artiste canadien pour qui il manifeste une très grande admiration.

Numérisation : Martial Morin


Dupré en 1914
Marcel Dupré et les interprètes de sa cantate lors de la remise du Premier Grand Prix de Rome de composition musicale par l'Académie des Beaux-Arts en 1914
Musica, coll. DHM )


Professeurs ayant donné des cours à l'Ecole Normale de Musique de Paris en mai et juin 1922. De gauche à droite, debout: Alfred Cortot, Reynaldo Hahn, Pablo Casals, Jacques Thibaud, Maurice Emmanuel, Marcel Dupré. De gauche à droite, assis: Wanda Landowska, Maurice Hayot, Mme Croiza.
( Courtoisie du Monde Musical, in Le Canada Musical p.13, 2 décembre 1922, coll. Martial Morin. ) DR


Dupré, photo dédicacée, Institut Nazareth de Montréal
Marcel Dupré, photo dédicacé à l'occasion de sa venue à l'Institut Nazareth de Montréal, le 21 octobre 1937.
( Photo X..., coll. Martial Morin ) DR


Photo de la classe d'orgue de Dupré en 1947 au CNSM (détail, centré sur les personnes). 1er rang, de gauche à droite : Marie-Madeleine Chevalier, Françoise Renet, Suzanne Chaisemartin, Marie-Claire Alain. 2ème rang : Jean Costa, Claude Prior, Bernard Havel, Marcel Dupré, Jacques Cournaud, Pierre Cochereau, Pierre Labric, Jean Bonfils.
( Photo X... publiée dans L'Orgue, Cahiers et Mémoires, n° 42, 1989, numéro consacré à Pierre Cochereau. )

Photo prise chez Marcel Dupré, à Meudon, en 1948. De gauche à droite : Jean Bonfils, Françoise Renet, Marie-Claire Alain, Pierre Cochereau (caché), Bernard Havel, Marcel Dupré, Jean Costa, Jeanne Joulain, Jean-Pierre Dathy, Pierre Labric et Marie-Madeleine Chevalier.
( Photo X... publiée dans L'Orgue, Cahiers et Mémoires, n° 56, 1996, page 8, numéro consacré à Marie-Claire Alain. )

 

Carte autographe de Marcel Dupré adressée en 1929 au Secrétaire de l'Union des Maîtres de Chapelle et Organistes
( Coll. D.H.M. )

 

Affiche concert "Centenaire d'Alexandre Guilmant", le 12 mars 1937 à l'église de la Sainte-Trinité (Paris), dans le cadre du Congrès international de musique sacrée tenu lors de l'Exposition Internationale de 1937.
( Coll. D.H.M. )
À l'occasion du trentième anniversaire de la disparition de Marcel Dupré, l'Association des Amis de l'Art de Marcel Dupré présente la première biographie en français de ce musicien. Il s'agit en réalité de la traduction du livre de l'organiste américain Michael Murray, qui a été l'un de ses derniers élèves. Cette version française comprend de très nombreux documents et photographies inédits, ainsi qu'une annexe concernant l'Orgue de demain. Contact: A.A.A.M.D., 8 rue Emile-Gilbert, 75012 Paris ou e-mail : aaamd75@orange.fr

 


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