Augusta Holmès
(1847 – 1903)

Augusta Holmès
Augusta Holmès,
portrait gravé à l'eau-forte par A. & E. Burney, 1892
( coll. Max Méreaux ) DR

par Hugues Imbert
in Nouveaux profils de musiciens
(Paris, Fischbacher, 1892)

Les personnes qui fréquentaient les Concerts populaires fondés par Pasdeloup, vers 1860, admiraient une jeune fille d'une beauté saisissante, qui ne manquait pas d'assister à ces réunions musicales. Ce qui attirait surtout les regards du public, c'était cette merveilleuse chevelure dorée qui, prenant encore une teinte plus vive sous le feu des rayons du soleil filtrant à travers les vitrages du Cirque, jetait, pour ainsi dire, une lumière intense sur tout ce qui l'entourait. Joignez à cela un visage charmant, d'une riche carnation, avec une sorte de grâce propre aux types féminins peints par Rubens, un profil net, sur lequel se reflétaient la plus vive intelligence et la plus grande décision.

Bien jeune alors, elle écoutait avec un profond recueillement ces œuvres des grands maîtres symphonistes, dont la révélation était faite aux natures déjà bien préparées, œuvres qui devaient exercer une si grande influence sur la nouvelle école française. Cette jeune fille, dont le goût musical se révélait de si bonne heure, était Augusta Holmès. Elle puisa dans l'étude des maîtres les germes de la science qu'elle devait acquérir ; elle assista aux luttes qui se déchaînèrent souvent au sein même des Concerts populaires, à l'occasion de l'audition des fragments des œuvres de Richard Wagner. Avec sa nature si bien douée, si clairvoyante, elle se prit de passion pour le créateur du drame lyrique et fut un de ses plus fervents adeptes.

Holmès (Augusta-Mary-Anne), est née à Paris, de parents irlandais et fut naturalisée française en mars 1879. Sa mère était alliée aux Mac-Gregor d'Ecosse et aux O'Brien d'Irlande (Ces renseignements ont été puisés dans la notice qu'Adolphe Jullien a consacrée à Augusta Holmès dans le Supplément du Dictionnaire de Grave.) Elle fit ses premières études à Versailles, sous la direction de l'organiste de la cathédrale, M. Henri Lambert, et les continua à Paris avec César Franck. Conseillée par un tel maître, l'élève ne pouvait, avec ses aptitudes si remarquables, que progresser et mériter qu'on lui appliquât, sans qu'elle fût prise en mauvaise part, la devise de Fouquet : Quo non ascendam !

A son talent de compositeur, elle joignait celui de poète et, à l'exemple de Berlioz, elle a fait elle-même les poèmes des diverses compositions musicales qui se nomment : Lutèce, les Argonautes, Irlande et Pologne, Héro et Léandre, Lancelot, Astarté, la Montagne noire, Ludus pro Patria, l'Ode triomphale, l'Hymne à la Paix, Au Pays bleu. Ajoutez à ces œuvres principales un petit chœur, avec les paroles latines, sur une poésie de Catulle, un Andante pastoral (fragment d'une symphonie), dont la première exécution eut lieu au Châtelet le 14 juin 1887...... puis une quantité de lieder, qui ont eu la plus grande vogue.

Ne faudrait-il pas attribuer ses aptitudes pour la poésie aux études qu'elle fit dans son enfance, sous la direction d'un poète qui fut l'ami de sa famille, Alfred de Vigny ? Puis, si l'on avait la curiosité de remonter dans le passé, ne trouverait-on pas au nombre de ses ancêtres le barde Henri de Huntingdon ?

La colombe, dont elle fit son oiseau favori dès la plus tendre enfance et qui, penchée sur son épaule, enflait sa jolie gorge que soulevaient des soupirs d'amour, lui souffla peut être également les premières effluves des langoureuses et chaudes extases, qu'elle sut si bien chanter par la suite.

Mon plaisir, en ce mois, c'est de voir les coloms
S'emboucher bec à bec de baisers doux et longs.

Ronsard

Nous nous souvenons encore des soirées qu'elle donnait dans son coquet appartement de la rue Mansart et où il suffisait d'avoir le culte du Beau pour être accueilli cordialement. Elle exécutait, avec ses amis, aussi bien, au piano, un trio de Schumann ou de Joachim Raff, qu'elle chantait avec un sentiment profond les plus belles pages de Tristan et Iseult. Parfois même, nous nous réunissions pour déchiffrer quelques œuvres orchestrales de la maîtresse de la maison. [Sa liaison avec Catulle Mendès]

On la voyait partout où était donnée une œuvre nouvelle, applaudissant à toutes les tentatives, à toutes les audaces. Non contente d'aller à Lucerne, Munich et Bayreuth, pour se lier avec Richard Wagner, elle assistait, une fois rentrée à Paris, aux auditions si intéressantes données, avec le concours d'amis, par un fervent admirateur du maître. Elle prodiguait même ses conseils aux uns et aux autres, ayant gardé une souvenance merveilleuse de l'interprétation des moindres passages des partitions wagnériennes.

Les œuvres de cette artiste, qui ont été exécutées jusqu'à ce jour, ont toujours reçu le meilleur accueil du public et elle a su, chose rare, être appréciée dans les camps les plus opposés. Aux Concerts populaires, les Argonautes trouvèrent un écho sympathique parmi les artistes. Cette audition date du 24 avril 1881. Les principaux rôles étaient tenus par Melle Richard, de l'Opéra (Médée), Mme Panchioni (une sirène), M. Laurent, de l'Opéra (Jason). Mme Caron, qui depuis est devenue la divine Brunehilde de Sigurd, chantait le rôle de la jeune fille. Une seconde audition, avec des artistes tels que Mme Brunet-Lafleur, Talazac, etc... eut lieu le 26 février 1882. Augusta Holmès a toujours conservé une vive reconnaissance pour Pasdeloup qui fut le premier à mettre ses œuvres en évidence.

Plus tard, Irlande, ce poème symphonique, que lui avait inspiré le deuil d'un peuple, duquel elle tirait son origine, joué d'abord chez Pasdeloup, était vivement applaudi aux Concerts du Châtelet. Au Concert officiel du Trocadéro, donné le 6 juin 1889 par l'Association artistique du Châtelet, sous la direction de Colonne, le fragment de Ludus pro Patria (la Nuit et l'Amour) sut réunir tous les suffrages. Ludus pro Patria, ode-symphonie pour orchestre et chœur, avait été inspirée à l'auteur par le tableau de Puvis de Chavannes, portant le même titre et exécutée pour la première fois au Conservatoire, le 4 mars 1888, avec le concours de Mounet-Sully.

L'épisode de la Nuit et l'Amour est précédé des vers suivants, dits par un récitant. Nous croyons qu'ils donnent bien la note poétique d'Augusta Holmès :

Les navires de l'ombre ont déployé leurs voiles
Sur l'océan céleste où luisent les étoiles,
Fanaux lointains de l'infini.
Voici l'heure où les blancs agneaux cherchent leurs mères ;
Voici l'heure des rêves bleus et des chimères
Voici le soir, le soir béni.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Amour! Verbe divin ! Générateur des mondes,
Amour ! Instigateur des extases fécondes !
Amour! ô vainqueur des vainqueurs,
Qui fait rougir la Vierge au toucher de son aile,
Porte-sceptre nimbé de rose et d'asphodèle,
Unis les lèvres et les cœurs !

Ludus pro Patria eut au Conservatoire un succès que les nouveaux venus ne sont pas habitués à remporter. Le chœur n° 3 fut bissé d'acclamation.

Le talent d'Augusta Holmès est absolument viril ; on ne rencontre dans aucune de ses œuvres les mièvreries qui, le plus souvent, sont le défaut de tout talent féminin. Chez elle, la hauteur de la pensée et la noblesse du sentiment viennent en première ligne. Elle a le culte du Beau et sa muse n'a jamais chanté que des sujets dignes de l'être ; elle possède l'imperturbable volonté, cette faculté maîtresse que dénotent bien les lignes très arrêtées de son visage. En outre, la main, chargée de l'exécution est des plus habiles. Toutes les ressources de l'orchestration lui sont connues, et cette habileté, elle la doit, comme beaucoup de compositeurs de la nouvelle école française, à l'étude approfondie qu'elle a faite des maîtres symphonistes!...

Il est intéressant de rapprocher mon appréciation de celle insérée dans l'article si bien enlevé du regretté Villiers de l'Isle-Adam, publié dans la Vie moderne (n°du 13 juin 1885) :

Vers le milieu de la rue de l'Orangerie (à Versailles) et entouré de très vieux jardins se trouve un séculaire hôtel bâti sur le déclin du règne de Louis XV, le bien-aimé. Là, vivent, très retirés, un savant vieillard, ancien officier irlandais, M. Dalkeith Holmès et sa fille, une enfant de quinze à seize ans. L'aspect de cette jeune personne, fort belle, sous ses abondants cheveux dorés, éveille l'impression d'un être de génie.

Melle Holmès marche avec des allures de vision qui lui sont naturelles ; on la dirait une "inspirée". Le plus surprenant, c'est la qualité toute virile de son talent musical. Non seulement elle est, à son âge, une virtuose hors ligne, mais ses compositions sont douées d'un charme très élevé, très personnel, et la partie harmonique en est traitée avec une science, un "métier" déjà solides. Bref, il ne s'agit pas ici d'une de ces enfants prodiges destinées à devenir, plus tard, de bonnes, d'excellentes ménagères, mais d'une véritable artiste, sûre de l'avenir.

Nous reproduisons également les lignes que Villiers consacra à sa première visite à Augusta Holmès et à son père, M. Dalkeith Holmès :

Ce soir là, nous entendîmes des mélodies orientales, premières pensées harmonieuses de l'auteur futur des Argonautes, de Lutèce, d'Irlande et de Pologne, et qui m'apparurent comme déjà presque entièrement délivrées des moules convenus de l'ancienne musique. Augusta Holmès était douée de cette voix intelligente qui se plie à tous les registres et fait valoir les moindres intentions d'une œuvre. Je me défie, à l'ordinaire, des voix habiles en lesquelles se transfigure souvent, pour l'assistance mondaine, la valeur d'une composition médiocre: mais, ici, l' "air" était digne des accents et je dus m'émerveiller de la Sirène, de la Chanson du Chamelier et du Pays des Rêves, sans parler d'hymnes irlandais que la jeune virtuose enleva de manière à évoquer en nos esprits de forestières visions de pins et de bruyères lointaines. Ce fut toute une éclaircie musicale indiquant un inévitable destin.

La soirée fut close par quelques passages du Lohengrin de Wagner, nouvellement édité en France et auquel Saint-Saëns nous initia : car, sauf quelques rares auditions aux Concerts populaires, nous ne connaissions le puissant maître que littérairement, d'après les impressionnants articles de Charles Baudelaire.

Cette musique eut pour effet de passionner la nouvelle musicienne et, depuis, son admiration pour le magicien de Tristan et Iseult ne s'est jamais démentie. — Deux mois avant la guerre allemande, je rencontrais à Triebchen, près de Lucerne, chez Richard Wagner lui-même, Melle Holmès. Son père s'était décidé, malgré son grand âge, au voyage de Munich pour laisser entendre à sa fille la première partie des Niebelungen.

On peut dire qu'Augusta Holmès est arrivée au moment psychologique, avec son Ode triomphale. Dès l'année 1888, le Gouvernement avait ouvert un concours littéraire et musical pour la confection d'une cantate destinée à être exécutée, lors de la distribution des récompenses de l'Exposition universelle de 1889. Le poème de M. Gabriel Vicaire fut choisi par le Jury ; mais le concours musical, qui suivit le concours littéraire, donna un résultat négatif. On s'adressa alors à Charles Gounod qui déclina l'honneur qu'on lui faisait. Augusta Holmès avait déjà présenté, en fin de 1888, un projet de fête, renouvelé des Fêtes antiques et de celles de la Première République. Le poème et la musique de sa cantate Ode triomphale furent accueillis avec enthousiasme par la Ville de Paris; cette composition fut mise aussitôt à l'étude.

Une émotion assez vive fut soulevée, lorsque l'on sut que les frais qu'entraînerait l'exécution de l'Ode triomphale, ne s'élèveraient pas à moins de trois cent mille francs! On criait déjà au favoritisme; mais on semblait ignorer qu'Augusta Holmès avait offert gracieusement son œuvre à la Ville de Paris, ne demandant, comme récompense, que de voir les portes du Palais de l'Industrie toutes grandes ouvertes au public, les trois jours de l'exécution de l'Ode triomphale (11, 12 et 14 septembre 1889).

Pouvait-on reprocher à l'administration de vouloir faire "grand" ?

La répétition générale avait eu lieu, paraît-il, dans d'assez mauvaises conditions de clarté et d'acoustique.

A la première exécution (le 11 septembre 1889), toutes ces imperfections disparaissaient, sinon complètement, du moins en grande partie. L'acoustique sera toujours déplorable dans un vaisseau aussi considérable que celui du Palais de l'Industrie et, il n'est pas douteux que l'œuvre d'Augusta Holmès aurait fait plus d'effet, au point de vue musical pur, dans une salle ordinaire de théâtre. Quoiqu'il en soit, on put entendre d'une manière suffisante; quant à la mise en scène de ce merveilleux spectacle, elle était de tout point réussie. M. Alphand et ses collaborateurs, MM. Lavastre et Carpézat pour les décors, Bianchini pour les costumes, MM. Hallé et Baugé pour les accessoires et la mise en scène (Augusta Holmès avait présidé elle-même à la construction de cette vaste scène trois fois plus grande que celle de l'Opéra) avaient déployé toutes les ressources de leur imagination pour faire du vaste Hall des Champs-Elysées un temple véritablement féerique. Au milieu d'une lumière intense produite par de nombreux lustres et des girandoles à profusion, les splendides tentures des Gobelins apparaissaient dans tout leur éclat ; des draperies en velours rouge aux franges d'or couvraient les balustres des galeries du premier étage ; ajoutez un vélum aux teintes douces s'enlevant légèrement dans le haut de la salle et des banderoles multicolores jetant une note gaie sur le tout.

Le proscenium était grandiose, avec son large rideau bleu et or, ses tentures rouges au milieu desquelles se développait la large banderole, portant la devise : Fluctuat nec mergitur !

Lorsque après l'ouverture, dirigée avec maestria par Edouard Colonne (on ne saurait que louer les efforts faits par E. Colonne et ses collaborateurs pour mener à bien une pareille entreprise), le rideau s'écarta gracieusement comme au théâtre de Bayreuth, pour laisser apparaître le merveilleux décor de Lavastre, d'une coloration si douce, si harmonieuse, il n'y eut qu'un cri d'admiration.

Voici quelle était la disposition de la scène : un amphithéâtre entouré de colonnes chargées de trophées auxquels s'entremêlent des palmiers et des lauriers énormes, des rampes établies à droite et à gauche enveloppant un autel de forme ancienne, dressé au centre de la scène. Au milieu un large escalier conduisant à cet autel qui domine une plate-forme. Au-dessus, un gigantesque drapeau tricolore suspendu à des trophées d'armes, de fleurs et de drapeaux ; autour, quatre trépieds où brûlent des parfums. Enfin, derrière l'autel une seconde plate-forme et, tout au fond de la scène, des montagnes lointaines avec leurs forêts et leurs cités (les Vosges).

C'est sur cette vaste scène que débouchèrent successivement, pour venir se ranger autour de l'autel de la Patrie, toutes les forces de la France.

Chaque groupe portait en tête les emblèmes et les symboles de sa corporation : les Vignerons, précédés par le Vin monté sur un pavois orné de pampres et de raisins ; les Moissonneurs, avec la Moisson couchée sur des gerbes de blé et de fleurs des champs ; les Soldats, précédés par la Guerre, portée sur des boucliers ; les Marins, avec la Mer, portée sur des coraux et des plantes marines ; les Travailleurs, divisés en deux groupes : le Travail et l'Industrie ; les Arts et les Sciences précédés par le Génie et la Raison, arrivant du haut de la scène; les Jeunes Gens, avec l'Amour et les Jeunes Filles avec la Jeunesse ; les Enfants.

Au moment où tous ces groupes, après avoir fait leur entrée et célébré dans des chants appropriés les mérites de chaque corporation, viennent prendre autour de l'Autel la place qui leur est assignée, la scène s'obscurcit. Un bruissement sourd se fait entendre à l'orchestre ; un mouvement de marche funèbre s'accentue en même temps que la lumière décroît insensiblement. Une figure voilée, éclairée par une lumière rougeâtre, surgit devant l'orchestre et se dirige lentement vers l'autel, en tendant les bras aux groupes divers échelonnés sur le théâtre. Les enfants s'écartent en lui montrant l'autel avec leurs épées entourées de fleurs ; elle monte les divers degrés et va tomber à genoux devant l'autel. "Apparais Déesse!" s'écrient successivement tous les groupes. Un éclair sillonne l'obscurité ; les plis du drapeau tricolore s'écartent ; la République apparaît au-dessus de l'autel dans une lumière intense. Le peuple tombe à genoux :

Gloire à toi, fille de gloire !
Que nos cris triomphants ébranlent l'univers !
Que les cités et les déserts
Retentissent de la victoire.

Trompettes, emportez jusqu'aux cieux grands ouverts
L'hymne de Joie et de Victoire !
Gloire à toi, fille de la gloire.

La Déesse étend alors sur la foule des rameaux d'olivier ; la figure en deuil arrache ses chaînes et apparaît vêtue des couleurs de la France. Une gerbe de blé croît et grandit au pied de l'autel ; la foule offre à la Déesse divers attributs, lui consacrant ainsi les forces de la Patrie.

Nous avons cru devoir donner tous ces détails préliminaires, afin d'indiquer dans quelles conditions et dans quel but Augusta Holmès a composé le poème et la musique de l'Ode triomphale. Dans le cadre immense où devait être exécutée l'œuvre, elle ne pouvait introduire une musique trop surchargée d'ornementations ou trop scientifique ; elle devait plier son inspiration au genre et au cadre qui nécessitaient de grandes lignes. Elle a su réussir.

Si l'œuvre entière ne révèle pas une profonde originalité, et ne peut être comparée à telles compositions des maîtres dans le style héroïque, elle est du moins fort bien traitée. Disons de suite que la couleur générale est très proche parente de celle affectionnée par Gounod et son école.

Au début de l'ouverture, de longs appels de trompettes venus des quatre points de la voûte (qui parurent maigres dans l'immense vaisseau du Palais de l'Industrie), passent dans diverses tonalités pour aboutir, par un habile crescendo, au thème initial de la marche qui rappelle un peu le style de Haendel ; puis vient le deuxième motif, un chant large dit par les violoncelles et qui nous ramène à la marche triomphale. Aux dernières mesures, le rideau s'ouvre et les vignerons entrent en scène.

Très franc et très vif d'allure ce premier chœur à 3/4, avec sa jolie progression sur : Evohé ! Soleil ! Evohé ! jusqu'au vers : La vigne a fleuri ! Celui des moissonneurs est d'un style plus large et vient s'unir très heureusement au précédent.

Nous aimons beaucoup moins la marche des soldats, soutenue à l'orchestre par les contrebasses ; elle est indécise et un peu banale ; mais en revanche le public a fort applaudi le chœur des matelots. Le joli accompagnement avec accords alternés et prolongés, est une douce harmonie imitative du balancement des flots ; il est bien la fidèle traduction des beaux vers :

Sur les flots gris de l'Océan sans bornes
Sous les vents ruisselants
Depuis les mers aux rivages brûlants
Jusqu'aux neiges mornes
Où veillent les Nornes
Voguent nos vaisseaux aux beaux flancs.

Signalons, dans le 9/8 qui termine le chœur, une ressemblance fortuite et lointaine, au point de vue du rythme, avec la phrase si caractéristique du troisième acte de la Walkyrie de R. Wagner, au moment où les Walkyries, sœurs de Brunehilde, chevauchant à travers les nuages, s'appellent au combat avec des cris sauvages. Cette similitude s'accuse tout particulièrement sur les vers suivants :

Qu'importe les morts
Si, par nos efforts

etc....

Passons sur la marche des travailleurs, dont les chants très marqués sont accompagnés par le bruit des marteaux, pour arriver à une des pages les plus ensoleillées de l'ouvrage : l'entrée des Arts et des Sciences.

Les Arts, précédés par le Génie, semblable à l'Apollon massagète et portant la lyre d'ivoire et d'or, au lieu de pénétrer sur la scène par les bas côtés comme les autres groupes, descendent des hauteurs. Rien de plus poétique que l'arrivée de ce groupe, aux costumes d'une délicieuse couleur, rehaussée encore par le joli prélude de l'orchestre où les harpes jointes aux violons donnent à la mélodie confiée aux violoncelles une transparence aérienne. Le chœur très mouvementé rappelle, sans que la similitude puisse être imputée à mal à Augusta Holmès, les plus jolies pages de l'auteur de Faust ; les progressions sont très chaleureuses et du plus heureux effet. A noter tout particulièrement la phrase musicale sur ce vers :

O peuple sois doux au Génie

Le chœur des jeunes filles et des jeunes gens est celui qui obtint le plus vif succès, au Palais de l'Industrie. Le mouvement balancé de la première partie en 6/8 donne l'impression d'une valse lente, qui séduit par sa grâce et sa chaleur communicative. Nous préférons peut-être encore la seconde partie à quatre temps, avec son chœur dialogué, auquel répond l'orchestre par une phrase mélodique pleine de charmes :

Avec ces tendres roses blanches
Prends ma pure fidélité ;
Avec ces glorieuses branches
Reçois ma force et ma fierté.

A la phrase finale : Je t'aime, je t'aime... qui s'éteint doucement, la modulation sur les notes la, fa et ut est une trouvaille.

Le chœur des enfants nous rappelle trop, en tant que motif, le vieux canon de Frère Jacques (mais c'est peut-être voulu) et, d'autre part, comme accompagnement, celui si original avec son dessin de petites flûtes du chœur des enfants dans Carmen de Bizet.

La marche funèbre, qui accompagne la scène mimée de la femme voilée et en deuil, ainsi que le chœur à voix basse :

A travers les cités et les sombres forêts
Ont retenti des cris funèbres

sont bien en situation et très intéressants. C'est, selon nous, la page maîtresse de l'œuvre. Nous n'en dirons pas autant de cette sorte de litanie où tous les groupes adressent un appel à la Déesse, sur une seule note. Nous nous rendons bien compte de l'effet qu'a voulu produire l'auteur, à peu près semblable à celui si heureusement imaginé par Berlioz dans la marche des pèlerins d'Harold, ou mieux encore, dans tel chœur d'enfants du Méphistophélès de Boïto. Malheureusement la réussite ne nous paraît pas avoir secondé ses bonnes intentions.

Le solo, qui fut dit d'une voix vibrante et bien accentuée par Melle Mathilde Romi, porta très bien ; malgré la dimension de la salle, chaque note fut perçue admirablement.

Le chœur final est d'un puissant effet.

(Ajoutons encore quelques détails : Sur les 1200 exécutants, 900 choristes appartenaient aux Sociétés chorales de la Ville de Paris. Ces derniers furent stylés par Augusta Holmès ; elle rencontra chez tous une bonne volonté et un zèle extraordinaires.)

Aussitôt après l'exécution de l'Ode triomphale au Palais de l'Industrie, nous écrivîmes, pour une revue spécialement consacrée à la musique, un article où nous faisions connaître notre première impression sur l'œuvre d'Augusta Holmès ; nous en avons reproduit la majeure partie dans les lignes qui précèdent. Un littérateur bien connu, poète à ses heures, doublé d'un critique, ayant les vues les plus élevées sur l'art, nous adressait, au sujet de cet article, une lettre dont nous détachons un fragment :

Mon cher ami. Merci pour votre charmant compte rendu de l'Ode triomphale. J'ai lu avec un vrai plaisir votre excellent article, qui m'a donné une idée très nette de cette œuvre, sur laquelle bien des journaux avaient divagué. — Vivant, sympathique et ressemblant le portrait que vous tirez de l'auteur au début ! Il m'a vivement rappelé l'originale fille et les heures passées avec elle à Munich, à la première du Rheingold, alors qu'elle était une petite Walkyrie en herbe, jouait du Wagner pendant six heures de suite et dansait, dans la chambre, avec son père et l'abbé Liszt, — pour se reposer. Une fière nature, après tout […] L'âme et l'esprit qui parlent dans les œuvres de cette femme a quelque chose de grand et de sympathique. Je l'ai toujours suivie avec le plus vif intérêt et applaudie sincèrement. Merci de m'avoir donné, par votre vivante analyse, une idée de son apothéose de la République. L'allégorie me semble un peu froide et nue ; mais je crois que la musique a des parties remarquables. En somme, Augusta Holmès n'a pas dépassé le niveau des Argonautes, mais elle n'est pas restée en dessous.

Le profil n'est-il pas esquissé de main de maître? L'exécution qui fut donnée de l'Ode triomphale, en novembre 1889, aux Concerts Colonne ne produisit pas le résultat qu'on en attendait. Si, dans l'immense vaisseau du Palais de l'Industrie, le public s'était plaint de n'avoir pu entendre d'une manière très distincte l'œuvre d'Augusta Holmès, en revanche, au Théâtre du Châtelet, les auditeurs furent énervés du déploiement excessif des sonorités. On avait cru devoir recourir à un nombre considérable de choristes, et le mieux est souvent l'ennemi du bien. Les premiers chœurs furent exécutés fortissimo et cette intensité du son, presque brutale et à jet continu, fut critiquée. On en concluait que, malgré certaines parties fort réussies, l'Ode triomphale n'était pas un pas en avant dans l'œuvre d'Augusta Holmès.

Toutefois, le grand retentissement qu'eut cette composition dans les conditions particulièrement favorables où elle fut donnée, comme couronnement des fêtes de l'Exposition universelle de 1889, porta son nom en tous lieux.

Aussi, lorsque eurent lieu à Florence, en mai 1890, les fêtes en l'honneur de Dante et de Béatrice, la municipalité la chargea d'écrire une cantate, l'Hymne à la Paix, qui fut exécutée au Théâtre du Politeama.

La représentation de cette nouvelle œuvre officielle paraît avoir eu plein succès. M. Crispi adressa à l'auteur la lettre suivante ;

Rome, 16 Mai 1890.

J'ai reçu votre Hymne à la Paix, en l'honneur de la Béatrice de Dante et je vous remercie de l'honneur que vous avez bien voulu me faire de cette composition remarquable.

Personne, plus sincèrement que moi, n'applaudit à l'inspiration qui vous guide, car personne n'apprécie les bienfaits de la paix. Je bénis une fois de plus l'art qui revêt, grâce à vous, des formes les plus chères au génie italien, d'aussi nobles sentiments et des pensées d'une portée aussi haute.

Veuillez agréer, Madame, l'assurance de ma considération distinguée.

Tout dévoué :

F. Crispi

Ce fut un triomphe sans exemple, une ovation qui s'adressait autant à la Française qu'à l'artiste.

Au nombre des beaux et gracieux souvenirs qui lui furent remis, se trouvait une adresse rédigée sur parchemin, avec de splendides enluminures rappelant celles des missels d'autrefois.

Voici la transcription de cette adresse :

ITALIA E FRANCIA
circondino d'alloro la fronte di
AUGUSTA HOLMÈS

Firenze saluta commossa l'ospite esimia, che ispirandosi al nome di beatrice, simbolo della pitti squisita idealita femminile, inalzo l'ingegno e il chore a inneggiare alla pace delle due nazioni sorelle, significando il nobile concetto in versi e in note d'insuperabile magistero. O alga il cantico della nuova musa a diffondere negli animi sentimenti di concordia e di amore.

Conscia della gratitudine e dllla riverenza dei suoi concittadini e connazionali, la Presidente del Comitato delle Patronesse per l'esposizione dei lavori femminili in Firenze offre all'illustre compositrice questo ricordo, bene augurando dall'unione della famiglia latina nelle gare feconde di civile operosita.

Firenze, Maggio m dccc xc

La Presidente del Comitato delle Patronesse per l'esposizione dei lavori femminili.

GIULIA TORRIGIANI         

 

En dehors des oeuvres déjà signalées dans le cours de cette étude, Augusta Holmès a publié, sous le pseudonyme d'Hermann Zenta, des mélodies diverses: la Sirène ; la Chanson du Chamelier; l'Invocation à l'Amour ; Nox et Amor ; le Pays des Rêves ; le Chant du Cavalier.

Au Concert du Châtelet (8 mars 1891), M. E. Colonne a fait entendre une nouvelle Suite symphonique pour orchestre et voix: Au Pays bleu.

L'œuvre, de dimension moyenne, se divise en trois parties :

Dans la première, Oraison d'Aurore,"l'aube naît, la campagne s'éveille. De tout ce pays d'or et d'azur, encore estompé par les brumes matinales, semble s'élever une prière chrétienne toujours grandissante. Mais la voix des Dieux anciens, de qui l'âme palpite encore dans la Patrie de Virgile, mêle aux chastes cantiques un hymne voluptueux, et le Soleil, glorifié par les Saints et les Déesses, jaillit dans une explosion de splendeurs."

L'interprétation musicale du texte nous a semblé manquer d'originalité, de grandeur et nous aurions souhaité une péroraison plus en rapport avec ces mots : "Et le soleil jaillit dans une explosion de splendeurs". L'auteur, il est vrai, a considéré cette première partie comme le portique de l'oeuvre.

Dans la deuxième partie, En Mer, Augusta Holmès a pris amplement sa revanche.

"Les flots du golfe murmurent sur la grève, avec des menaces câlines, et roulent dans leur houle des clartés de saphir.

Au loin, bien loin, un pêcheur chante en relevant ses filets.

Là-bas, à l'horizon rose, une barque aux voiles neigeuses paraît et grandit en approchant. Elle vient….elle passe….laissant dans son sillon une chanson d'amour que les vagues disent aussi, puis se perd au loin, bien loin, vers les Iles heureuses, dans la tendre lumière du crépuscule étoilé…."

Charmante est l'impression que laissent ce chant du pécheur que l'on entend au loin (derrière la coulisse), ce dialogue délicieux entre le violoncelle et le violon, avec les accompagnements discrets du chœur, dans un rythme imitant le mouvement des vagues. Les progressions sont charmantes. A noter cette particularité que le violon et le violoncelle remplacent les voix soli et qu'ils sont accompagnés, comme ils le seraient par l'orchestre, par les chœurs à bouche fermée.

Une fête à Sorrente (n° 3), est une sorte de tarentelle, avec ses bruissements de tambour de basque, ses dessins de flûte qui nous transportent sur les rives de la Méditerranée, sous une nuit chaude et illuminée par les étoiles, au milieu d'une foule dansant joyeusement, sans souci du sirocco qui souffle par moments, du Vésuve qui flamboie, de la terre qui tremble...

Moins d'attendrissement pour moi, Mademoiselle!, lui disait Richard Wagner, à Triebchen près de Lucerne. Pour les esprits vivants et créateurs, je ne veux pas être un mancenillier, dont l'ombrage étouffe les oiseaux. Un conseil : ne soyez d'aucune école, surtout de la mienne.

Augusta Holmès a su admirer la majesté du mancenillier, sans s'oublier sous ses vastes rameaux. Passionnée des œuvres wagnériennes, elle n'a pas copié le maître et a gardé son originalité. Dans ses œuvres on trouverait fort rarement une réminiscence des grandes pages de l'auteur de Parsifal (nous avons cependant signalé une de ces réminiscences dans l'Ode Triomphale) ; ce qu'elle lui a emprunté, c'est la foi dans son art, la recherche constante du Beau et du Vrai.

"Une outrancière" a-t-on dit, et le mot a été prononcé par Camille Saint-Saëns, dans son livre Harmonie et Mélodie (page 228). L'auteur de Henri VIII, tout en reconnaissant à Augusta Holmès de grandes qualités, lui reproche de trop vouloir faire oublier qu'elle est femme et de recourir à des moyens outrés de force, de sonorité, à des modulations étranges, à une débauche de cuivres et de grosse caisse.

Victorin Joncières ne partage pas son avis :

Dans Lutèce, dans les Argonautes il règne un souffle viril et puissant, qui étonne chez une femme. Et qu'on ne se méprenne pas sur ce que je veux dire : il ne s'agit pas ici de cette virilité factice, que trop souvent les femmes affectent dans leurs productions artistiques. C'est grand et fort par la vigueur de la pensée et la noblesse du sentiment et non par les moyens d'exécution.

L'opinion de Saint-Saëns s'est peut-être modifiée depuis et nous ne pouvons mieux faire, pour clore cette étude trop courte sur Augusta Holmès, que de transcrire les lignes enthousiastes qu'écrivit l'auteur de la Danse macabre, dans le journal le Rappel, aussitôt après l'exécution de l'Ode triomphale:

"Il m'est impossible de laisser passer, sans la saluer comme il convient, l'œuvre captivante d'Augusta Holmès. Son jour est donc enfin venu à cette vaillante ! Il devait venir ; cela ne faisait pas de doute pour ceux qui ont vu naguère sa brillante aurore dans la ville du Roi-soleil ! Oh ! ces soirées de Versailles! quel lumineux souvenir elles m'ont laissé, ces orgies de jeunesse, d'art, de musique et de poésie !

La belle Pythonisse ne se contentait pas de cultiver l'art et de le prêcher ; elle le faisait éclore autour d'elle. Comme Vénus fécondait le monde en tordant ses cheveux, elle secouait sur nous sa fauve crinière; et, quand elle avait prodigué les éclairs de ses yeux, les éclats de sa voix (salpingéenne), nous courions à nos plumes, à nos pinceaux, et des œuvres naissaient, dont quelques-unes sont restées.

Elle avait des enthousiasmes imprévus, des toquades inouïes. Elle se prit un jour d'une belle passion pour Kali, la Vénus indienne, la déesse de l'amour et de la mort; elle écrivait un opéra dont Kali était l'héroïne et nous transportait, en hurlant: « Kali! Kali ! déesse implacable ! » avec de furieux accompagnements de piano.

Aujourd'hui, après une trop longue attente, voici l'ex-prêtresse de Kali en pleine lumière, avec une œuvre qui s'impose. Aidée des puissants magiciens qui s'appellent Alphand, Berger, Lavastre et Bianchini, elle nous donne un grandiose, un inoubliable spectacle. Elle chante l'Art, la Patrie, la Science, comme ils aiment à être chantés. Peu importent quelques imperfections de détail, le choix plus ou moins heureux de certains motifs ; c'est là une grande peinture décorative où il faut voir avant tout l'effet général. Il est extraordinaire. Un souffle d'épopée soulève l'œuvre et l'on ne saurait trop admirer la sûreté de main, la puissance et la haute raison avec lesquelles l'auteur a su discipliner ces formidables masses chorales, dompter cette mer orchestrale dont les flots tantôt soulevés, tantôt apaisés sous le trident de M. E. Colonne, remplissent de leurs ondes le vaste palais.

Il fallait plus qu'un homme pour chanter le centenaire ; à défaut d'un dieu impossible à rencontrer, la République française a trouvé ce qu'il lui fallait : une Muse !

Et nunc erudimini.

Hugues Imbert (1842-1905)
critique musical
directeur du "Guide musical"


Augusta Holmès, Sérénade printanière pour voix et piano, p.1Augusta Holmès, Sérénade printanière pour voix et piano, p.2Augusta Holmès, Sérénade printanière pour voix et piano, p.3Augusta Holmès, Sérénade printanière pour voix et piano, p.4
Augusta Holmès, Sérénade printanière pour voix et piano (Brandus, 1883, reprint in supplément Musica, avril 1914, coll. Max Méreaux)

*  Plusieurs fautes de gravure dans la partition de Musica ont été corrigées :
- 2ème page, 4ème système, 5ème mesure, au piano, main droite, sur le 2ème temps la 2ème croche en octave est un "si" (et non "la" dièse) comme dans la ritournelle qui termine la pièce.
- 3ème page, 1er système, 1ère mesure, au piano, main gauche, sur le 3ème temps, il s'agit d'un "fa" croche.
- 4ème page, 3ème système, 2ème mesure, partie vocale, sur le 3ème temps, la 1ère note du triolet est un "ré" dièse (et non un "mi").
- 4ème page, 4ème système, dernière mesure, la dernière note la plus aiguë au piano est un "si" (et non un "do" dièse).

Numérisation, corrections et Fichier MP3 fichier MP3 par Max Méreaux (DR.)

 


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