GASTON LITAIZE
(1909 - 1991)

Gaston Litaize
Gaston LITAIZE
à l'orgue de l'Institut National des Jeunes Aveugles de Paris
(coll. Simone Litaize)

Éditions musicales de la Schola Cantorum
Page de couverture de
Cortège pour orgue, 3 trompettes et 3 trombones,
édité à Paris en 1950 par les Editions musicales
de la Schola Cantorum et de la Procure générale de musique
(coll. J.H.M.)

Et voici qu’Atropos vient de frapper à nouveau en nous enlevant Gaston Litaize le 5 août 1991 dans sa propriété des Vosges à Fays. Après Norbert Dufourcq, Jean Langlais, Pierre Moreau, Yves Devernay, Robert Veyron-Lacroix, Pierre Jamet et Paul Tortelier une nouvelle fois le monde de la musique est en deuil. Comme en 1937 où moururent cette même année Vierne, Widor, Pierné, Roussel, Ravel et Gershwin, ces derniers mois ont vu disparaître d'éminents artistes et parmi eux deux disciples indirects du maître César Franck, Jean Langlais et Gaston Litaize, tous deux aveugles de naissance.

" Taillé à coups de serpe, brusque, presque brutal, direct comme la ligne droite, joyeux comme tous les forts, aimant la vie comme ceux qui la servent bien, lucide et résolu "1, Gaston Litaize naît le 11 août 1909 dans un petit village des Vosges, à Ménil-sur-Belvitte, situé non loin de Rambervillers, là même où se situe l'importante "Manufacture des Grandes Orgues de Rambervillers". Fondée en 1750 par Jean Jeanpierre, elle a fabriqué plus de 4000 instruments disséminés dans le monde entier. C’est l'actuelle "Manufacture des Grandes Orgues Dargassies-Gonzalez" après être passée entre les mains de la famille Jacquot durant plus d'un siècle.

Fac similé, affiche de concert
Fac-similé programme hommage national à Gabriel Fauré
pour le cinquantenaire de sa mort, le 4 novembre 1974
à l'église de la Madeleine, avec notamment
Gaston Litaize aux grandes orgues,
Joachim Havard de la Montagne à l'orgue de chœur,
les solistes Jocelyne Chamonin et Gérard Souzay
placés sous la direction de Louis Fourestier,
1er Grand Prix de Rome en 1925.
( Collection DHM )

Son premier professeur d'orgue, dès l'âge de 12 ans, est Charles Magin (1881-1968), ancien élève de l'Institution des Jeunes Aveugles de Nancy puis de Widor et de Vierne à Paris, et organiste des grandes orgues de l'église du Sacré-Cœur de Nancy durant 50 ans. Compositeur fécond, son œuvre pour piano et orgue mériterait d'ailleurs d'être plus connue. L'ancienne revue l'Organiste a publié, dans les années 1930-40, diverses pièces liturgiques de Charles Magin. Celui-ci repère rapidement les dons brillants de son élève pour la musique et l’envoie à l'Institut National des Jeunes Aveugles à Paris auprès d’Adolpe Marty qui le perfectionne à l’orgue et lui enseigne la composition. Eminent disciple de César Franck, Marty sera également le professeur d'André Marchal et de Jean Langlais.

Gaston Litaize terminera ses études musicales au Conservatoire national supérieur de musique de Paris dans les classes de Georges Caussade, Henri Busser et Marcel Dupré. Dans cette dernière classe d'orgue, où il est admis en 1927, il a pour condisciples Jean Langlais, Noélie Pierront, Olivier Messiaen, Henriette Roget, Félicien Wolff et Jean-Jacques Grünenwald. Il décroche les Premiers prix d'orgue et d’improvisation en 1931, de fugue en 1933 et enfin de composition en 1937. Il remporte aussi le deuxième Premier Grand Prix de Rome en 1938, derrière Henri Dutilleux, et le Prix Rossini 1936 pour sa légende musicale Fra Angelico pour soli, chœur, orchestre et orgue, écrite sur des paroles de J. Bessier. Brillant concertiste, de la classe des Marchal et Duruflé, virtuose hors pair et improvisateur génial c'est dès son plus jeune âge que les honneurs lui sont rendus : le 4 juillet 1935 le Prix de haute exécution et improvisation des Amis de l'orgue, doté d'une bourse de cinq mille francs, lui est décerné à l'unanimité par un jury composé d'éminents spécialistes (Vierne, Jean et Noël Gallon, Joseph Bonnet, Alexandre Cellier, André Marchal, Maurice Sergent, Claude Delvincourt et Maurice Duruflé). Sa mémoire est exceptionnelle. Ecoutons ce qu'en disait Guy de Lioncourt à propos des jurys du Conservatoire :  J’admirais sans réserve la mémoire de Gaston Litaize, organiste aveugle, qui, ayant entendu un long devoir d’harmonie, pouvait remarquer, après l’exécution au piano terminée : " Je n’aime par les quintes que font l’alto et le ténor entre la 19e et la 20e mesure ". Jean Rivier, alors, avouait : " Moi, je n’entends pas les quintes " !

Admirateur de César Franck et plus particulièrement de ses Trois Chorals qu'il qualifie d'authentiques chefs d’œuvre, il estime que l'art religieux ne vit pas en marge de l'art, que la musique religieuse tient une place prépondérante et que les organistes-compositeurs ont un grand rôle à jouer dans le développement de la musique. C'est ainsi qu'il est organiste de plusieurs paroisses où il accomplit régulièrement, avec ardeur, sa tâche d'organiste liturgique. Son premier poste est le Cavaillé-Coll (1874) de l'église Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant à Paris, en 1930, qui avait été tenu auparavant par Emile Picard, Maurice Sergent et René Malherbe. Curieusement, c'est Jean Langlais, son ami et condisciple décédé trois mois avant lui, qui lui succéda quelques années plus tard. Puis ce fut, en 1932, l'orgue de l'église St-Genest de Thiers où il ne resta que quelques mois avant d'aller toucher celui de St-Léon de Nancy en 1933. Deux grands organistes anciens élèves de l'Ecole Niedermeyer, Alphonse Claude et Constant Pernin, l'avaient précédé quelques décennies auparavant dans cette tribune. L'année suivante, il accédait à une prestigieuse tribune de la région parisienne : celle de l'église de Saint-Cloud avec son orgue Cavaillé-Coll sur lequel avaient déjà joué Charles Gounod, Henri Busser, Louis Frade et Joseph Noyon. Il succédait là à une éminente artiste, Geneviève Mercier décédée d'une cruelle maladie qui l'avait écartée de son instrument depuis un an.

Georges Robert, André Marchal et Gaston Litaize
Georges Robert, André Marchal et Gaston Litaize. Février 1974, chez André Marchal, rue Duroc (Paris VIII°), à l'occasion de ses 80 ans.
( coll. Agnès Robert )

En mai 1946, après le départ d'Achille Philipp, qui exerçait également à St-Léon et au Val de Grâce, Gaston Litaize était nommé titulaire du grand orgue de l'église St-François-Xavier à Paris. Celle-ci, érigée entre 1861 et 1875 par les architectes Lusson et Uchard, possède un grand orgue Fermis et Persil construit en 1878, relevé par Cavaillé-Coll, puis par Gonzalez en 1923. Deux titulaires s’étaient succédés avant l’arrivée d’Achille Philipp en 1941 : Albert Renaud (1878 à 1891), ancien élève de Léon Delibes, C. Franck, Ch. Gounod, C. Saint-Saëns et J. Massenet, parti en 1891 prendre l'orgue de l'église de Saint-Germainen-Laye où il fut le prédécesseur direct d'Albert Alain (1924); et Adolphe Marty (1891 à 1941), son ancien professeur d'orgue à l'Institut des Jeunes Aveugles.

L'une des premières cérémonies d'importance que Gaston Litaize eut à jouer dans cette église fut le mariage, le 20 novembre 1946, de Germaine de Lioncourt, nièce de Vincent d'Indy et fille de Guy de Lioncourt, avec Jacques Berthier, élève d'Edouard Souberbielle et futur successeur de son père Paul Berthier aux grandes orgues de la cathédrale d'Auxerre, celui la même qui avait fondé en 1907 avec Pierre Martin la célèbre Manécanterie des Petits Chanteurs à la Croix de Bois!

L'orgue de chœur était alors tenu par un ancien élève de la Schola, Joseph Civil, et la maîtrise dirigée par Dieudonné Guiglaris. Jusqu'à ses derniers jours, il tenait toujours cet instrument qui lui procura tant de joie .

Gaston Litaize et Olivier Messiaen (1982) - © Claude Hilger, avec son aimable autorisation
Gaston Litaize et Olivier Messiaen. 1982, cérémonie remise de la Légion d'honneur au grade de commandeur
( © Claude Hilger, avec son aimable autorisation )

Au début des années 1950, il avait été également quelque temps à Saint-Merry avec Norbert Dufourcq. Dès 1944 Gaston Litaize participait en outre très activement et régulièrement aux messes radiodiffusées, dirigeant à l'ORTF le service de la musique religieuse, poste qu’il occupera jusque 1975, tout en étant également titulaire de l’orgue de l’auditorium 104 à la Maison de la radio.

Pédagogue exceptionnel, il enseigne à partir de 1939 à l'Institut National des Jeunes Aveugles le piano, l’harmonie et enfin l’orgue, puis au Conservatoire régional de Saint-Maur (Val-de-Marne), où il a formé de nombreux disciples parmi lesquels on trouve beaucoup d'organistes de grande réputation. C'est seulement en 1990 qu'il prenait sa retraite du CNR de St-Maur, laissant sa place à son élève Olivier Latry, l'un des quatre cotitulaires de Notre-Dame depuis 1985.

Musicien doté d'une grande technique, ses nombreux récitals l'ont mené dans toute la France ainsi qu'à l'étranger, où il a toujours su faire admirer son interprétation frôlant la perfection ainsi que son art d'improviser dans une architecture parfaite. Son tempérament d'artiste et son imagination fertile ajoutés à tout cela font de lui l'un des plus grands organistes contemporains, d'autant plus apprécié qu’il était extrêmement modeste et respirait la joie de vivre.

Il devait inaugurer un nouvel instrument comme il l'avait fait maintes fois par le passé : celui de l'abbaye Notre Dame d'Ourscamp (Oise). Son titulaire, notre ami le Père Vincent Marie, Serviteur de Jésus et de Marie, l'avait convié pour le 22 septembre 1991. Hélas, la mort est venue interrompre ce projet et l'on dut faire appel à une ancienne élève de Jean Langlais, Odile Jutten, pour le remplacer. Nul doute que toute l'assistance fut doublement émue lors de cette inauguration.

Signature de Gaston Litaize, 1959
( Coll. D.H.M. ) DR

Représentant de la grande tradition de l'orgue français, dont il nous reste heureusement encore André Fleury et Michel Boulnois, on doit à Gaston Litaize une douzaine de recueils d'orgue ou de pièces isolées et des messes pour chœur et orgue. Citons parmi toute son œuvre : Douze pièces pour grand orgue (1931-37), Vingt-quatre préludes liturgiques (1953-55), un Noël basque (1949), une Messe basse pour tous les temps (1959), une Missa solemnior pour chœur et orgue (1954), une autre Missa Virgo gloriosa pour 3 voix mixtes et orgue (1959) et une Messe solennelle en français pour schola, assemblée et orgue (1966). N’oublions pas aussi sa Sonate pour piano (1935) , son Concertino pour piano et orchestre de chambre (1937) et sa Symphonie pour orgue et orchestre (1943) .

Marié, père de trois enfants (Ariane, Alain et Martine) ses obsèques ont été célébrées le 8 août 1991 en l'église de Bruyères dans les Vosges, région qu'il affectionnait particulièrement, et une messe fut dite à son intention le 25 septembre à 18h30 à l'église St-François-Xavier à Paris, là où il exerça avec talent son art durant près de 45 ans.

C'était un grand monsieur, doué d'une intelligence aiguë, qui avait parfaitement compris que " l’orgue, même purement liturgique, peut et doit être un élément de progrès dans la musique ", comme il aimait à le répéter lui-même.

Denis Havard de la Montagne (1991)

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1) Bernard Gavoty et Daniel Lesur, Pour ou contre la musique moderne?, Paris, Flammarion, 1957. [ Retour ]

Audio lecteur Windows Media Gaston Litaize à l’orgue de l’Auditorium de Saint-Omer (Pas-de-Calais), le 20 février 1981 : improvisation sur un thème de Max Méreaux (enregistrement, numérisation Max Méreaux) DR.


Gaston Litaize et la ville de Nancy

 

Originaire des Vosges, Gaston Litaize a toujours entretenu des rapports étroits avec la ville de Nancy. C’est là qu’il reçut sa première formation musicale.

C’est en octobre 1917 qu’il arriva à l’Institution des Jeunes Aveugles (Maison Saint-Paul). A l’âge de onze ans, il y commença l’étude du piano puis de l’orgue sous la conduite de Charles Magin (1881-1968) :

" Il [Magin] est aussi aimé des élèves pour sa douceur envers eux, qui contraste singulièrement avec l’attitude générale des adultes de l’Institution. Charles Magin a vu passer des centaines d’élèves et pourtant, il est subjugué par les dons du jeune Gaston1. "

A travers les témoignages oraux ou les traces écrites conservées de ses souvenirs, on peut retrouver le programme d’études qu’il soumettait à son disciple :

" A l’âge de treize ans, il me faisait improviser des premiers mouvements à deux thèmes (sonate ou symphonie). Il m’imposait le premier et j’avais à trouver le second. Je n’ai jamais oublié tout ce que je lui dois. Si nous recensons le répertoire qu’il me faisait jouer aux examens, nous trouvons au piano : Final de la Sonate en sol mineur de Schumann, Sonate en la bémol de Weber, Ballade en sol mineur et concerto en fa mineur de Chopin ; à l’orgue : Toccata et fugue en ré mineur, Fugue en sol mineur, Prélude et fugue en la mineur de Jean-Sébastien Bach, Final de la Troisième Symphonie de Louis Vierne. Par ailleurs, j’avais été initié à l’œuvre de Beethoven, de César Franck, d’Augustin Barié, de Liszt et de Ravel. Il faut ajouter que Charles Magin me lisait les indications données par Alfred Cortot sur les œuvres de piano que j’avais à travailler2. "

S’apercevant rapidement des très grandes capacités de son élève, Charles Magin entreprit de développer son oreille et lui enseigna les rudiments de l’harmonie et du contrepoint. Il ne faudrait pas imaginer pour autant que les qualités exceptionnelles de cet élève lui valaient une considération particulière de la part de la direction de l’établissement :

" Il est un élève comme les autres. Comme les autres, il est soumis à toutes les contraintes du règlement. Il souffre quand il entend dire, dans le courant de la journée, qu’il doit se lever et que les lits ne sont pas faits pour dormir, alors que, fatigué, il est allé se reposer. Il souffre quand, faute d’argent, il ne peut bénéficier d’un léger supplément au petit-déjeuner, à la différence d’autres élèves issus de familles moins pauvres. Ce garçon studieux et sensible n’a pas besoin de brimades pour travailler et pour respecter les sœurs, les enseignants et le directeur. A ses proches, Gaston Litaize a confié, beaucoup plus tard, qu’il n’a pas été heureux à l’Institution de Santifontaine. Bien que ses dons y aient été repérés et qu’il y ait reçu sa première formation musicale3. "

Lorsqu’en novembre 1924, Albert Mahaut fit une visite à l’Institution, il fut surpris par les dons du jeune Litaize et suggéra à Magin d’envoyer son disciple à Paris. Celui-ci n’hésita pas et malgré les réserves que les supérieurs de l’Institution émirent, muni des autorisations obtenues en secret, il put accéder à la demande de Mahaut. Gaston Litaize passa encore un an à Nancy et quitta définitivement la maison Saint-Paul en juin 1925.

Il retrouva Nancy en 1933, lorsqu’il y fut nommé organiste de l’église Saint-Léon IX. Il n’y resta qu’un an. Alors qu’on lui apprenait la nomination de son ancien élève, Charles Magin s’insurgea : " Litaize méritait mieux4 ! "

Durant cette courte période, l’organiste vosgien eut cependant l’occasion de faire apprécier son talent. Il se fit entendre lors d’un concert spirituel le lundi 8 mai 1933, ainsi qu’au mois de novembre cette même année, ainsi qu’en témoigne le Bulletin paroissial de l’église Saint-Léon-IX :

" [...] Au cours des trois offices d’hier [Messe de la Fête de sainte Cécile], M. Gaston Litaize, premier prix du Conservatoire de Paris, a fortement affirmé sa maîtrise de virtuose par l’interprétation à la fois très nette et très souple d’une ample fugue de Bach et du finale de la pièce symphonique de César Franck ; il nous a donné aussi, - au début de la messe de 11h15, la mesure de son ingénieux et fertile talent d’improvisation. [...]5 "

 

Un peu plus tard, le samedi 27 janvier, à 20h30, il donnait à la salle Poirel, avec le concours de la Schola Saint-Léon-IX, placée sous la direction de l’abbé Maurice Gaudard, un concert sur le thème de Noël :

" [...] Quand j’aurai ajouté que M. Gaston Litaize, l’éminent organiste de notre église, a remporté le plus vif succès en jouant Con variazioni, une exquise série de vieux Noëls et le Coucou de Daquin, je n’aurai rien dit qui puisse surprendre les paroissiens de Saint-Léon-IX, mais j’aurai rendu témoignage à la vérité.6 "

Mais à la Fête de la Sainte-Cécile, l’année suivante, Gaston Litaize était parti, ayant cédé sa tribune de Saint-Léon à Robert Barth :

" [...] M. Barth a tenu l’orgue avec autorité et musicalité. Nous ne pouvons que remercier [...] tous ceux et celles, scholistes, organiste, quêteuses, qui ont participé à la réussite de cette belle journée.7 "

Gaston Litaize revint dans la cité lorraine en 1952 à l’occasion du Centenaire de l’Institution des Jeunes Aveugles. Après l’exécution de morceaux de musique le mercredi 2 juillet, une messe fut célébrée au Sacré-Coeur par le Cardinal Eugène Tisserant (1884-1972) le lendemain. Gaston Litaize composa la musique d’une cantate pour quatre voix mixtes et orgue sur un poème du Révérend Père Louis de Gonzague, donnée par les élèves et dont voici le texte8 :

Braille et Gridel, vers vous nos voix s’élancent
Dans un chœur de triomphe et de reconnaissance !
Tandis que l’un, tombant, accomplit son destin,
L’autre à son tour se lève et se fait pèlerin.

Il marche et Dieu le mène,
Et la cité lorraine
Voit l’œuvre de son cœur naître et s’épanouir.
Enfants sans yeux, pour vous la nuit vient de pâlir !

Le Seigneur nous a pris par la main :
Quand la nuit dérobait le chemin,
Il fit poindre un rayon de lumière !
Pour bénir notre guide divin
Entonnons notre chant séculaire :
Le Seigneur nous a pris par la main !

Braille et Gridel, de Nancy, de la France,
Monte vers vous le chœur de la reconnaissance !
La ruche s’est remplie et bourdonne de chants,
Car sous les doigts heureux chantent les points saillants !

Et l’amour du bon prêtre
A vaincu les ténèbres :
Des générations déjà lui font honneur
De ceux qu’il a sauvé de la nuit sans bonheur.
Le Seigneur nous a pris par la main
Et conduits tout le long du chemin ;
Son appui ne fut pas éphémère !
Dans l’espoir des plus beaux lendemains,
Entonnons notre chant séculaire :
Le Seigneur nous a pris par la main !

Braille et Gridel, vers vous nos voix s’élancent
Dans un chœur de triomphe et de reconnaissance !
La gloire a consacré votre œuvre et la maison
Dont tant d’anciens élèves illustrent le blason.

Les travaux et la peine
Ont fécondé la graine
Et près des fruits mûris s’ouvrent des fleurs encor
Pour ce beau centenaire, en son palmarès d’Or !

Le Seigneur nous conduit par la main,
Et voici que cent ans de chemin
Déjà font une belle carrière !
Pour le maître éternel du destin
Achevons notre chant séculaire :
Notre sort est, Seigneur, dans ta main.

Enfin, Gaston Litaize remporta un triomphe en décembre 1967 lors d’un concert mémorable à la Cathédrale de Nancy. Il ne manquait évidemment pas de rendre visite à Charles Magin chaque fois qu’il venait à Nancy et c’est avec une grande émotion que son premier maître le recevait dans sa maison.

Olivier Geoffroy

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1) Etienne Thévenin, Etre aveugle en Lorraine aux XIXe et XXe siècles, Nancy, PUN, 2002., p. 64. [ Retour ]

2) François-Henri Houbart, Entretien avec Gaston Litaize, in L'Orgue, cahiers et mémoires, n° 34, 1985, p.1 [ Retour ]

3) Etienne Thévenin, op. cit., p. 64. [ Retour ]

4) " Premier maître de Gaston Litaize, organiste et compositeur de talent, Charles Mangin [sic] vit à Nancy dans le plus grand anonymat " in : Le Républicain Lorrain, 21 décembre 1967. [ Retour ]

5) Charles Boheme, Fête de sainte Cécile, in " Bulletin paroissial, Saint-Léon-IX ", Nancy, Vagner, janvier 1934, p. 4. [ Retour ]

6) Charles Boheme, Le Concert de Noëls anciens et modernes, in " Bulletin paroissial, Saint-Léon-IX ", Nancy, Vagner, mars 1934, p. 5. [ Retour ]

7) Notre Fête de sainte Cécile, in " Bulletin paroissial, Saint-Léon-IX ", Nancy, Vagner, janvier 1935, p. 3. [ Retour ]

8) Archives départementales de Nancy, cote 69 J 6. La musique en est malheureusement perdue. [ Retour ]





Fac-similé couverture revue hebdomadaire Le Guide du Concert, 22 mars 1946
( Coll. D.H.M. ) DR

Gaston Litaize

La série des récitals d'orgue donnés au Palais de Chaillot sera illustrée le 31 mars [1946] par l'audition de l'un des plus éminents virtuoses de notre époque : Gaston Litaize.

Le programme sera consacré à d'importantes œuvres de Marcel Dupré : 3 Préludes et Fugues op. 7 en si majeur, fa mineur, sol mineur, et le Chemin de la Croix, grande fresque symphonique sur un texte de Paul Claudel, qui sera dit par M. Donneaud, sociétaire de la Comédie-Française.

De souche paysanne, Gaston Litaize a puisé en terre lorraine la source de ses robustes et saines qualités musicales. Né le 11 août 1909, à Menil-sur-Belvite, dans les Vosges, frappé de cécité dès sa naissance, il manifeste de bonne d'heure d'étonnantes dispositions pour la musique. A sept ans, il prend son premier contact avec le piano, et, à onze ans, avec l'orgue, à l'Institution des Jeunes Aveugles de Nancy, où son maître dévoué, M. Magin, le conduit à un degré déjà élevé de technique. Il vient à Paris parfaire ses études dans la classe de M. Marty, à l'Institution des Jeunes Aveugles, également, et remporte à bref délai le premier prix. Il est ensuite admis au Conservatoire National dans la classe de Marcel Dupré. Alors, s'ouvre la série des hautes récompenses : en 1931, 1er prix d'orgue ; en 1933, 1er prix de fugue chez G. Caussade ; en 1937, 1er prix de composition chez H. Busser, avec un Concertino pour piano et orchestre.

Entre temps, il accomplit d'autres prouesses. Sollicité, en 1932, de prendre part au Concours d'improvisation du Congrès international d'organologie de Strasbourg, arrivé la veille au soir dans cette ville et n'ayant pu répéter sur l'orgue dont il ne connaît que le plan, il obtient malgré tout, aisément, le prix, devant des concurrents déjà familiarisés avec l'instrument. En 1935, il remporte le prix de la Société des Amis de l'Orgue à la suite d'un concours chargé d'épreuves d'exécution et d'improvisation d'une haute difficulté. La Légende musicale de Fra Angelico, pour soli, chœurs et orchestre, lui vaut en 1936 le prix Rossini. Mais, c'est en 1938 que cette brillante série sera clôturée par un fait sans précédent : le second grand prix de Rome lui est décerné pour sa cantate L'Anneau du Roi ; il est le seul musicien aveugle qui ait obtenu cette suprême récompense.

Titulaire du grand orgue de St-Léon de Nancy pendant un an, puis de celui de St-Cloud jusqu'en 1945, professeur d'harmonie à l'Institution des Jeunes Aveugles depuis plusieurs années, Gaston Litaize dirige actuellement, avec une grande compétence, le service de Musique Religieuse de la Radiodiffusion Nationale. On peut l'entendre fréquemment à la messe du dimanche.

Dans son œuvre, relevons d'abord 12 pièces d'orgue. Une écriture solide y est au service d'une nature musicale riche et variée où les élans d'un lyrisme sincère et parfois douloureux, comme dans le Lamento, alternent avec la verve joyeuse, la fantaisie éclatante des Variations sur un Noël, le caprice bondissant du Scherzo. Il faut citer encore une série de motets, constituant un salut entier, de la musique de chambre, pièces pour piano, mélodies, enfin deux pièces symphoniques, Passacaille et Intermezzo pour orgue et orchestre.

Enumérer les mérites artistiques de Gaston Litaize sans évoquer le personnage serait vain. L'homme et l'interprète se confondent. Des dons extraordinaires de sensibilité auditive, de mémoire, une habileté technique déconcertante, une science approfondie de la registration en font un organiste de grande classe. Cependant, à ces dispositions surprenantes s'associe une personnalité des plus fortes. Une calme puissance secondée par un optimisme lucide, une vaste intelligence, ouverte à tous les problèmes et surtout un sens moral aigu le soutiennent dans sa marche vers l'idéal artistique. C'est parce qu'une telle noblesse de sentiment donne la vie à ses étonnantes facultés musicales et anime son style, qu'il a droit, sans réserves, dans d'école française, au titre de Maître.

Michel BOULNOIS
(Le Guide du Concert, 22 mars 1946)




Le prix de Rome de Gaston Litaize vu par la presse


Gaston Litaize (1909-1991) fut, comme chacun sait, le premier organiste aveugle à obtenir un Prix de Rome (second Grand Prix), en juillet 1938, pour sa cantate L’Anneau du Roi, après plusieurs tentatives au cours des années précédentes. Voyons ensemble comment la presse généraliste ou spécialisée présentait le compositeur à l’époque.

Le journal Le Ménestrel du 5 juillet 1935, donnait sur le candidat, non récompensé cette année-là, les précisions suivantes dans sa page 224 (« Concours de Rome ») : « M. Gaston Litaize, candidat aveugle (fait sans précédent, croyons-nous), né le 11 août 1909 à Ménil-sur-Belvitte (Vosges), élève de M. Henri Büsser. […] Sa composition, aussi peu appropriée que possible au sujet, témoigne cependant d’une réelle richesse de substance musicale, d’une vie intérieure assez intense, non exempte d’un sens certain du mouvement et de la vie. M. Litaize fait un peu penser à M. Messiaen, et il semble concevoir souvent sa conception symphonique en fonction de l’orgue plus que de l’orchestre. »

Dans sa séance du 16 mai 1936, l’Académie des Beaux-Arts avait décerné à Gaston Litaize le prix Rossini de composition musicale, pour sa cantate Fra Angelico (Bulletin de l’Académie des Beaux-Arts, Paris, Picard, p. 33).

Le Figaro du 15 mai 1938 donnait la liste des candidats retenus pour le concours de Rome (p. 2) : « Voici la liste des logistes admis aux épreuves définitives du concours de Rome pour la musique : MM. Dutilleux, Lavagne, Gallois-Montbrun, Désenclos, Mlle Pradelle, M. Litaize. »

Le Bulletin de l’Académie des Beaux-Arts de 1938 (Paris, Picard) dressait le rapport du jury chargé d’examiner les manuscrits pour le concours et donnait les résultats des délibérations. C’est la cantate de Gaston Litaize qui fut exécutée en premier parmi celles des six candidats qui concouraient (séance du 2 juillet) : « M. Georges Hüe, au nom de la section de composition musicale […] fait connaître que Mme Elise Vollène est l’auteur du poème L’Anneau du Roi qui a été donné aux compositeurs qui prennent part au concours définitif pour le Grand Prix de Rome. » (p. 21-22) - « Le Grand Prix est décerné à M. Dutilleux. […] M. Litaize sera proposé pour le premier Second Grand Prix avec le motif : Belle construction musicale, orchestre expérimenté. […] M. Litaize obtient 24 suffrages. En conséquence le deuxième Second Grand Prix est décerné à M. Gaston Litaize. » (p. 29-30)

Le Ménestrel du 8 juillet 1938 (p. 185) apportait les précisions musicales suivantes : « Une des six cantates exécutées semblait s’imposer nettement. Elle avait pour auteur M. Litaize, concurrent aveugle, dont le séjour à la Villa Médicis semblait comporter des inconvénients d’ordre matériel. C’est sans doute pour cette raison que la Section de Musique ne le classa qu’en seconde ligne. Il faut souligner le cas très particulier de ce musicien, qui risque d’être victime de son infirmité et se trouve handicapé pour une raison d’ordre extra-musical. […] Rétrogradant donc d’un rang par rapport au classement des musiciens, M. Gaston Litaize […] obtint le deuxième Second Grand Prix. Sa cantate, […] se développe avec unité et un sens dramatique certain, dans une excellente atmosphère s’enveloppant de claires tonalités de mi et si majeurs. Seul M. Litaize réussit vraiment l’entrée et l’apostrophe véhémente de la reine, anxieuse d’obtenir l’anneau. Il réussit à donner de la couleur aux récits, usant de thèmes nets, d’une déclamation juste, tour à tour enjouée et expressive, et il sut, comme M. Dutilleux, trouver pour le duo la meilleure place. »

La presse généraliste se fit l’écho des résultats. Ainsi Le Petit Journal (3 juillet 1938, p. 4) ou le journal Le Temps (4 juillet 1938, p. 2), mais aussi L’Echo d’Alger (3 juillet 1938, p. 3) ainsi que Le Matin (3 juillet 1938, p. 2) ou L’Ouest-Eclair (8 juillet 1938, p. 2) pour ne citer que quelques périodiques. Le Petit Parisien du 8 juillet 1938, se montrait plus disert avec ce titre « Aveugle, un jeune Lorrain obtient un grand prix de musique » (p. 2) : « C’est certainement une noble et profonde destinée que celle de Gaston Litaize, qui vient de remporter avec sa partition de L’Anneau du Roi, un Grand Prix de Rome de musique. […] Gaston Litaize, concourant pour le Prix de Rome de musique, fut admis à monter en loge, à Fontainebleau, au début du mois de mai. Il fut classé parmi les six « grands prix » appelés ensuite à composer une œuvre destinée à être exécutée à l’Institut. Secondé par sa femme, il remonta « en loge » le 18 mai, et jusqu’au 17 juin, y demeura, travaillant. Sa version musicale de L’Anneau du Roi, que sa compagne transcrivait à mesure que le musicien composait, présente les plus précieuses qualités de sobriété et de bon goût. »

Raoul Brunel, dans L’Œuvre du 3 juillet 1938, écrivait page 7 : « M. Litaize a obtenu un second Grand Prix. J’avoue qu’il avait mes préférences pour sa musicalité très complète, son bon goût et sa sobriété. Sa marche est excellente. Le rôle de Balkis s’orne de vocalises comme celui de la reine Chemakah dans Le Coq d’or. L’effet est charmant. Tout en lui annonce un excellent musicien. »

Enfin, comme il se doit, c’était dans la revue française des questions relatives aux aveugles, Le Valentin Haüy, que l’on trouvait l’éloge le plus marqué de ce succès obtenu par Gaston Litaize (G. Régulier, « La propagande par l’exemple », juillet-août 1938, n° 4, p. 61-62) :

« […] Ce nous est une satisfaction profonde que d’enregistrer le triomphe de M. Gaston Litaize […] dont le deuxième Second Grand Prix de Rome a couronné la magnifique persévérance en même temps que le beau talent. […] Ce 2 juillet demeurera dans la mémoire des aveugles et de leurs amis une date importante. […] L’attente du résultat angoissait ses amis car les candidats étaient tous de taille et la lutte devait être chaude. L’heureuse nouvelle annoncée au concert donné ce soir-là à l’Institution nationale a provoqué une joie générale et la plus affectueuse admiration s’exprimait par toutes les bouches. Pour la première fois, un aveugle touchait ce sommet et ce que l’on croyait impossible se réalisait. Les dons exceptionnels du lauréat autorisaient certes tous les espoirs mais son infirmité lui valait des préventions que, seule, la ténacité inlassable pouvait vaincre. Le déroulement de ses études n’avait pas connu d’échec et son talent méritait cette consécration. […] En 1935, il essaie ses armes et monte en loge. […] 1938 est la dernière année où il puisse recommencer le concours de Rome. Ses chances sont illusoires puisque ce n’est pas son talent mais son infirmité qui fait obstacle à la réussite. Il demeure inébranlable et il a raison ; la valeur de la Cantate qu’il présente interdit-elle toutes les objections, ou sa ténacité a-t-elle vaincu les mauvaises raisons de ses juges ? Le deuxième Second Grand Prix de Rome lui est accordé. Les quotidiens qui commentent l’audition des trois cantates primées se rencontrent pour estimer que Gaston Litaize méritait une récompense supérieure à celle qui lui est décernée. »

Olivier Geoffroy
(janvier 2017)


 


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