Le Panthéon des musiciens

De juillet 2006 à décembre 2006

Lorraine HUNT - Eugene KURTZ - Élisabeth SCHWARZKOPF - Louis HENDRIKX - Léopold SIMONEAU - Karl ENGEL - Clermont PÉPIN - Astrid VARNAY - Armin JORDAN - Thomas STEWART, SETRAK (Yves PETIT)

 

La mezzo-soprano américaine Lorraine HUNT LIEBERSON s’est éteinte à son domicile de Santa Fe (Nouveau-Mexique, Etats-Unis) le 3 juillet 2006. Emportée par un cancer à l’âge de 52 ans, sa courte carrière de chanteuse commencée sur le tard fut néanmoins brillante. Spécialiste du baroque, elle nous laisse le souvenir d’une admirable Médée de Marc-Antoine Charpentier, Phèdre dans Hippolyte et Aricie de Rameau, Octavie dans Le Couronnement de Poppée de Monteverdi, Irène dans l’oratorio Theodora de Haendel. Mais, pouvant aborder un vaste répertoire grâce à une voix très souple, elle fit également sensation dans La Clémence de Titus (Sesto) de Mozart, Les Troyens de Berlioz (Didon), ainsi que dans l’opéra Ashoka’s Dream de Peter Lieberson (1997) qu’elle épousera un peu plus tard, et dans The Great Gatsby (rôle de Myrtle Wilson) du compositeur américain John Harbison (1999). Elle aborda également Bizet (Carmen), Massenet (Werther), Stravinsky (Oedipus Rex), Britten (Phèdre), Berg (7 Frühe Lieder) et Jean-Sébastien Bach avec ses 2 cantates BWV 82 Ich habe genug et 199 Mein Herze schwimmt im Blut qu’elle chanta en 2001, à la Cité de la musique à Paris, devant un public enthousiasme, en l’honneur de sa sœur cadette morte également d’un cancer.

Lorrraine Hunt Lieberson
Lorraine Hunt Lieberson
( photo  © Anne-Marie Le Blé, avec l'aimable autorisation de Barbara Segal, IMG Artists Londres )

C’est à San Francisco (Etats-Unis) qu’est née le 1er mars 1954 Lorraine Hunt Son père, Randolph, chef d’orchestre, enseigne au Merritt College et sa mère Marcia, contralto, est attachée au Lamplighters, le théâtre musical de San Francsico. Bercée dans la musique dès sa plus tendre enfance, ses parents lui font apprendre le piano, puis le violon et l’alto à l'Université de San Jose (Californie) et c’est ainsi qu’elle débute une carrière d’altiste au sein de plusieurs orchestres, dont celui de San Jose. Néanmoins, elle entretient toujours des relations privilégiées avec le chant, notamment grâce à sa mère qui l’enseignait et qui l’avait poussée toute jeune à chanter au sein de chorales. En 1972, avec l’Orchestre des Jeunes d’Oakland, elle a l’occasion de chanter un aria extrait de Samson et Dalila de Saint-Saëns et immédiatement la presse locale souligne l’étendue de sa voix, sa justesse dans les aigus et la parfaite maîtrise de sa puissance. Alors altiste au sein de l’Orchestre Symphonique de Berkeley et après avoir étudié le chant plus avant au Conservatoire de Boston, elle décide, au début des années 1980, de se consacrer entièrement au chant. Elle se lance dans une nouvelle carrière de cantatrice et débute dans Hansel et Gretel d’Humperdinck (rôle d’Hansel), monté par Kent Nagano à la prison de Saint-Quentin, puis dans l’opéra de jeunesse de Mozart, Il re pastore au Festival de Castle Hill (1984). Durant à peine deux décennies, Lorraine Hunt, dont la " tessiture indéfinissable " et un grand sens de la tragédie font rapidement d’elle une artiste à la carrure internationale, va enchanter les publics américains, mais également anglais, français et japonais. C’est son interprétation, en 1985, du rôle de Sesto du Jules César de Haendel, dans une mise en scène de Peters Sellars, qui est à l’origine de son succès. Elle reprend ce rôle en France en 1992 à l’Opéra de Paris, puis l’année suivante elle interprète le rôle-titre de Médée de Marc-Antoine Charpentier, sous la direction de William Christie, en 1993 à l’Opéra-Comique, à l’Opéra du Rhin et au Théâtre de Caen. On se souvient aussi de son Phèdre dans Hippolyte et Aricie de Rameau en septembre 1996 au Palais Garnier, repris en janvier 1997 à Nice puis en février au Corum de Montpellier, et d’Octavie dans Le Couronnement de Poppée de Montervedi en juillet 1999 au Festival d’Aix-en-Provence, sous la direction de Marc Minkowski. Le public français l'acclament encore à plusieurs reprises : en décembre 2000 au Théâtre du Châtelet, dans l’Oratorio de Noël El Nino de John Adams (création mondiale), puis l’année suivante (mars 2001) à la Cité de la musique, dans un spectacle de Peter Sellars (Cantates de Bach) avec lequel elle travailla durant une vingtaine d'années années. A Lyon, on la voit en janvier 1997 dans un remarquable Werther de Massenet (Charlotte) aux côtés de Kent Nagano et à Bobigny, en banlieue parisienne, où elle se produit dès 1989, elle est la Donna Elvira du Don Giovanni de Mozart dans une version de Peter Sellars. Au Met, ses rares apparitions - en 1999, dans The Great Gatsby de John Harbison, et en 2003 dans Les Troyens de Berlioz – sont très appréciées par le public new-yorkais et soulignées par les critiques. En 2001, la revue " Musical America " la consacre " Vocalist of the Year ". Son interprétation de Mélisande, dans Pelléas et Mélisande de Debussy, en 2004, avec l’Orchestre Symphonique de Boston et Bernard Haitink, restera longtemps un grand moment musical, tant elle se surpassa, parvenant à s'identifier complètement à l’héroïne au destin si tragique de la pièce de Maertelinck. Ce fut l’un de ses derniers grands rôles.

En 1997, Lorraine Hunt rencontrait le compositeur Peter Lieberson, fils de Goddard Lieberson (1911-1977), également compositeur et président de la maison de disques Columbia Records. Il la choisit pour participer à la création son opéra Ashoka’s Dream (rôle de Triraksha) le 26 juillet de cette année à l’Opéra de Santa Fe, sous la conduite de Richard Bradshaw. Deux années plus tard, elle l’épousait et en 2001, le 18 juillet au Festival de musique de chambre de Santa Fe, elle créait une autre œuvre de son époux écrite à son intention (mezzo-soprano et piano) : les Rilke Songs (1997-2001), sur des textes de Rainer Maria Rilke. Au cours de la quinzaine d’années que va durer sa carrière, écourtée par une mort prématurée, elle devra en outre l’interrompre à deux reprises à cause de sa maladie qui l’obligera également à annuler certains concerts, notamment au Festival de Salzbourg en 2000. C’est en novembre 2005, qu’elle apparaît sur scène pour la dernière fois au Carnegie Hall de New York avec l’Orchestre symphonique de Boston et James Levine, dans les Neruda Songs de son mari (cycle de chants sur des poèmes de Pablo Neruda), pour mezzo-soprano et orchestre, qu’elle avait créées à Los Angeles le 20 mai 2005, avec l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles placé sous la direction d’Esa-Pekka Salonen. Ne chantant que ce qu’elle aimait, de Bach à Harbison, Lorraine Hunt laisse le souvenir d’une artiste complète, dotée d’une voix chaude, agréable et puissante, à l’aise dans tous les genres… Sa discographie est heureusement abondante. Parmi ses nombreux enregistrements, citons plus particulièrement les opéras de Haendel : Hippolyte et Arici, Médée et Les Indes galantes avec Les Arts Florissants et William Christie (Erato et Harmonia Mundi), Idomenée de Mozart (EMI) sous la direction de Sir Charles Mackerras, les Cantates BWV 82 et 199 de Bach (Warner Music France), sans oublier des vidéos dans des productions de Peter Sellars : Don Giovanni (1990, Decca), Giulio Cesare (1993, Decca), El Nino (enregistré en 2000, Naïve) et Theodora avec William Christie, enregistré en 2000 à l'Opéra de Glyndeboure (Kultur vodeo). Signalons enfin un très intéressant coffret de 4 CDs chez Harmonia Mundi, comportant des Arias d’Haendel, compositeur qu’elle a par ailleurs beaucoup enregistré, les Rilke Songs de Peter Lieberson (Bridge 9178) et l'inévitable mais admirable Messie de Haendel qu'elle avait gravé en 1995 avec John Williams et Nicholas McGegan (Harmonia Mundi).

D.H.M.

Le compositeur américain Eugene KURTZ, installé en France depuis plus d’un demi-siècle, est mort le 7 juillet 2006 à Paris, à l’âge de 82 ans. Ancien élève de Darius Milhaud, Arthur Honegger et Olivier Messiaen, mais également de Max Deutsch qui lui révéla l’écriture sérielle et d’autres innovations techniques de notre époque (atonalité, dodécaphonisme…), il enseigna à Paris et aux Etats-Unis, et fut consultant aux Editions musicales Jobert (Paris) durant plusieurs décennies. Son catalogue est principalement composé de pièces pour orchestre, de musique de chambre, de quelques pages pour voix et de musiques pour le cinéma et la télévision.

Eugene Kurtz
Eugene Kurtz
( avec l'aimable autorisation
des Éditions Jobert )

Eugene (Allen) Kurtz, né le 27 décembre 1923 à Atlanta (Georgie, U.S.A.), fait ses études à l’Université de Rochester, puis fréquente l’Eastman School of Music située dans cette même ville. Entre temps, il prend part à la seconde guerre mondiale, au cours de laquelle, avec sa division, il débarque en France en 1944 et découvre ainsi ce pays dont il fera bientôt sa nouvelle patrie. Après avoir obtenu à Rochester son Master de musique en 1949, puis suivi les cours de Darius Milhaud durant une saison à Tanglewood, il revient en France pour parfaire son éducation musicale et décide de s’y fixer. C’est ainsi qu’il entre à l’Ecole Normale de Musique, où il a pour professeur Arthur Honegger (composition) et Olivier Messiaen (analyse). A partir de 1953, il prend également des leçons auprès de Max Deutsch, alors fixé à Paris. Disciple de Schoenberg, qui lui avait appris la composition en privée, Deutsch enseignait les idées nouvelles de son maître, le père du dodécaphonisme. Celui-ci aura une grande influence sur Eugene Kurtz, ainsi d’ailleurs que le compositeur américain avant-gardiste Charles Ives dont il admirait l’œuvre. Cette vaste culture musicale cosmopolite, acquise au cours de ses années d’études, aboutira à un style personnel, propre au compositeur, avec cependant une ligne de conduite toujours perceptible au travers de son œuvre : la joie de vivre. Car cet homme, aimable, sensible et fidèle en amitié, aimait la vie et voulait partager avec les autres son enthousiasme naturel. Sans doute est-ce une des raisons qui le poussent à se lancer dans la pédagogie. C’est ainsi qu’il enseigne la composition à Paris, mais également dans son pays natal : Universités du Michigan (1967), d’Illinois (1976), du Texas (1977), Eastman School of Music de Rochester (1975), Hartt School of Music d’Hartford (Connecticut)… La musique d’Eugene Kurtz est à son image : variée, imaginative, et savamment construite. Même s’il flirte souvent avec le sérialisme, il sait fort bien composer de la musique plus à la portée du grand public, notamment dans ses musiques de film. Son œuvre, éditée chez Jobert, composée d’une cinquantaine d’opus, comporte de la musique pour orchestre, avec notamment une Chamber Symphony (1959), une Suite parisienne (1960), une Symphonie pour cordes (1956), Diagramme (1974), des pièces pour instrument seul : Etude in Tangotine (1984), Five-sixteen (1982, commande du Ministère de la Culture pour le 3e Concours international d’interprétation de Musique contemporaine pour piano), 2 livres de Motivations (1963, 1965) pour piano, Icare pour flûte, La dernière contrebasse à Las Vegas, sketch musical pour 1 homme, 1 femme et 1 contrebasse (1974), Sonate" quasi un Opera" pour violon (1975), de la musique de chambre : From time to time pour violon et piano (1987), Logo I, II et III (1979, 1992), Time and again pour trio à cordes (1985), des pages pour la voix : Trois Chants de Médée pour soprano dramatique et piano (1949), Elysian Fields "Champs Elysées" pour ténor, chœur d’hommes et piano (1948). On lui doit également la musique d’une dizaine de films pour le cinéma ou la télévision, parmi lesquelles notons Enfants des courants d’air (fiction, 1959), qui reçut le prix Jean Vigo au Festival de Cannes 1960, La Chasse (1961), A Caccia (documentaire, 1961) et Le Dernier saut (1969, film policier avec Maurice Ronet, Michel Bouquet) présenté au Festival de Cannes 1970, d'Edouard Luntz et La Marche de l’Europe (1957), Un Jeudi comme les autres (documentaire, 1959) et Europe 235 (1960) de Daniel Wronecki. A ce jour, peu d’œuvres d’Eugene Kurtz ont été enregistrées. En dehors de Five-Sixteen gravée dans les années 1980 par Geneviève Ibanez (disque 33 tours, REM), on trouve sur le marché seulement sa pièce pour violon et piano From Time to time (1986), enregistrée en 1993 par Adèle Auriol et Bernard Fauchet (Composers Recordings, CRI) et son Logo I pour clarinette, piano et 4 percussions (New World), avec notamment l’Ensemble de percussions de l’Eastman School of Music, enregistré à la même époque.

Prix américain du National Endowment of the Arts et de l’American Academy and Institute of Arts and Letters, Eugene Kurtz a également été récompensé pour l’ensemble de son œuvre par l’Académie des Beaux-Arts qui lui a décerné le Prix Nicolo (1997).

D.H.M.

Considérée comme l’une des plus grandes divas de sa génération, la soprano allemande naturalisée anglaise Elisabeth SCHWARZKOPF est morte le 3 août 2006 dans son domicile autrichien de Schruns (province occidentale de Vorarlberg), à l’âge de 90 ans. Rivale de la Callas qu’elle détestait ouvertement, femme distinguée, musicienne dans l’âme, magnifique interprète mozartienne et surtout incomparable Maréchale dans Le Chevalier à la rose de Richard Strauss qu’elle joua près de 120 fois sur toutes les grandes scènes mondiales, elle était également une délicieuse interprète de lieder. Au cours de sa longue carrière qui dura une quarantaine d’années, elle conquit un très large public à travers toute la planète qui l’adulait. Radieusement belle, jouant aussi bien qu’elle chantait, il n’était pas rare d’être parcouru de frissons à l’écoute de sa voix si pure et si chaude. Un critique musical, parlant de Rostropovicth et de Schwarzkopf, a écrit un jour : "De tels artistes sont uniques de leur espèce et le public, qui a toujours le dernier mot, ne s’y trompe pas. Les fauves de grande race se distinguent de l’espèce à laquelle ils appartiennent par des signes mystérieux qui les identifient. Avec eux tout semble naturel, ils font au public l’aumône d’une trompeuse facilité…" [Clarendon, in Le Figaro, 4 mars 1976]

Élisabeth Schwarzkopf - 1954
Élisabeth Schwarzkopf en 1954
(Le Guide du Concert, janvier 1955) D.R.

Née le 9 décembre 1915 à Jarotschin, dans la province de Posen, d’un père instituteur, Elisabeth Schwarzkopf s’installe en Allemagne avec sa famille à la fin de la Grande Guerre et fréquente à partir de 1934 la Hochschule für Musik de Berlin. Là, elle travaille avec Lula Mysz-Gmeiner, une ancienne élève de Lilli Lehmann et célèbre chanteuse de lieder. Après avoir débuté le 17 avril 1938 à l’Opéra de Berlin dans un petit rôle (une Fille-Fleur) de Parsifal, elle se perfectionne auprès de la soprano colorature Maria Ivogün, qui compte parmi ses élèves une autre grande interprète mozartienne en la personne de Rita Streich (1920-1987), puis se voit confier des rôles plus importants. En 1942, elle est Zerbinette dans Ariane à Naxos à l’Opéra de Vienne, ville dans laquelle elle donne cette même année son premier récital de lieder. En 1944, Elisabeth Schwarzkopf fait ses véritables débuts comme soprano colorature et chante notamment Rosine du Barbier de Séville et Blonde de L’Enlèvement au Sérail. A la fin de la guerre, elle rencontre à Vienne Walter Legge, qu’elle épousera en 1953. Directeur artistique d’EMI classique, administrateur d’orchestre, musicologue anglais et fondateur en 1945 du Plilharmonia Orchestra de Londres, c’est lui qui décèle les talents artistiques de sa future femme. Commence alors pour elle une véritable carrière internationale, abandonnant le répertoire de soprano colorature pour aborder des rôles plus lyriques. En 1947, elle se produit au Covent Garden de Londres dans le rôle de Dona Elvira du Don Giovanni de Mozart, et au Festival de Salzbourg dans celui de Suzanne (Les Noces de Figaro). L’année suivante Karajan la fait venir à la Scala de Milan et en 1951 elle est invitée par Furtwängler à la réouverture du Festival de Bayreuth pour y chanter dans la Symphonie n° 9 de Beethoven. Cette même année, le 11 septembre, Stravinski lui demande de créer, au Théâtre de la Fenice de Venise, le rôle d’Anne Trulove de son Libertin (The Rake’s Progress) qu’elle chante aux côtés d’Otakar Kraus, sous la direction du compositeur, et le 25 octobre 1953 elle donne son premier récital au Carnegie Hall de New York. En septembre 1955, c’est l’Opéra de San Fransisco qui l’accueille et le 13 octobre 1964 elle fait ses débuts au Met de New York. A l’Opéra de Paris, après un rapide premier passage en 1941 dans La Chauve-souris (rôle de Mme Gaillardin), c’est surtout lors de sa réapparition en janvier 1962 (Le Chevalier à la rose) que le public français la remarque. Chantant aux côtés de la basse anglaise Michaël Langdon (baron Ochs), de Suzanne Sarroca (Octave) et de Liliane Berton (Sophie), sous la direction de Louis Fourestier, la critique dira notamment que "belle à ravir, Schwarzkopf est, vocalement, dans une forme exceptionnelle… Elle est la Maréchale parfaite qu’avait souhaitée Richard Strauss." En effet, si Elisabeth Schwarzkopf a chanté tout au long de sa carrière de nombreux rôles dans des opéras de Mozart (Don Giovanni, Les Noces de Figaro, Cosi fan tutte), Wagner (Parsifal, Tannhäuser), Puccini (La Bohème, Mme Butterfly), Verdi (La Traviata, Rigoletto, Falstaff), Gounod (Faust), Massenet (Manon), Humperdinck (Hansel und Gretel)…, ainsi que dans des opérettes viennoises, c’est celui de la Maréchale du Rosenkavalier qui est son rôle fétiche et fera sa gloire. Interprété pour la première fois à la Scala de Milan le 26 janvier 1952 et pour la dernière fois en décembre 1971 à l’Opéra de Bruxelles, elle le chantera entre temps à 115 reprises (jusqu’à son retrait des scènes lyriques cette même année) à San Fransisco, New York, Londres, Paris, Barcelone, Madrid, Hambourg, Genève et sur bien d’autres scènes internationales. Dans son autobiographie Les autres soirs, parue en 2004 (Editions Taillandier), elle raconte : "C’est avec la première phrase de la Maréchale, Beklagt er sich über das, Quinquin ?, que j’essayais ma voix chaque matin. Elle est caressante, ambiguë, et d’un chromatisme assassin. Si l’intonation et le timbre sont là (et dans un sourire, difficulté de plus), la voix sera bonne aujourd’hui."

Elisabeth Schwarzkopf était aussi considérée comme l’une des reines de l’art du lied, auquel elle avait été initié par Maria Ivogün. Dans ce domaine également, elle remportait d'importants grands succès sur toutes les grandes scènes du monde. Excellant dans les lieder de Wolf, elle chantait aussi avec beaucoup d’émotion et d'intelligence ceux de Strauss, Brahms, Mendelssohn, Mahler, Schubert et Schumann, sans oublier des mélodies de Debussy, Hahn et Sibélius. A partir de 1971, elle ne se produit plus qu’en récitals et le 19 mars 1979, alors âgée de 64 ans, elle se retire définitivement de la scène. Le lendemain de cet ultime concert disparaît son mari Walter Legge à 72 ans. Elle se consacre alors uniquement à l’enseignement qu’elle dispense notamment à la Juilliard School, à Salzbourg et à Stuttgard. En 2004, alors installée dans les montagnes autrichiennes, elle donne encore des leçons privées de chant !

La discographie d’Elisabeth Schwarzkopf est très importante, puisqu’elle n’a pas cessé d’enregistrer depuis 1937, année de son tout premier disque avec La Flûte enchantée, sous la conduite de Sir Thomas Beecham, dans laquelle elle chantait au sein des chœurs. Depuis, elle en a gravé des centaines d'autres et le marché actuel offre un très large panel de ses nombreux enregistrements. EMI Classics a sorti en 2003 un "Very best of Elisabeth Schwarzkopf" rassemblant sur 2 CDs 38 extraits de ses meilleures interprétations dans le lyrique, le lied et le baroque, avec notamment l'admirable aria Bist du bei mir de Stölzel. En plus de son livre de souvenirs, elle a publié un volume écrit à la mémoire de son mari : On and off the record, a memoir of Walter Legge (New York, 1982), traduit en français sous le titre de La Voix de mon Maître : Walter Legge (Paris, Belfond,1998). Naturalisée britannique en 1953, anoblie en 1992 par Elisabeth d’Angleterre, elle était la tante du général américain Norman Schwarzkopf.

D.H.M.

C’est à Anvers (Belgique), sa ville natale, qu’est décédée le 11 août 2006 la basse belge Louis HENDRIKX. Particulièrement apprécié dans le répertoire wagnérien pour sa puissante voix de basse noble, l’artiste sera un interprète de tout premier plan sur les principales scènes lyriques européennes, collaborant régulièrement avec des chefs d’orchestre aussi prestigieux que Sir Georg Solti, Herbert von Karajan, Jean Fournet, Lamberto Gardelli, Daniel Sternefeld et des ensembles orchestraux à l’instar de la fameuse Chorale Caecilia, placée sous la direction du Louis De Vocht. Avec ce dernier chef, la basse interprétera régulièrement des œuvres telles que les célèbres Passions de Bach, la 9ème Symphonie de Beethoven ou encore, un répertoire contemporain, à l’enseigne de Jeanne d’Arc au bûcher de Honegger.

Louis Hendrikx en 1992
Louis Hendrikx en 1992
( au mariage de son fils Ludo, © coll. privée )

Né le 13 mars 1927, dès sa plus jeune enfance Louis Hendrikx sera attiré par la musique et le chant. C’est ainsi qu’il décidera de suivre des cours du soir, notamment en solfège, harmonie et musique classique, tout en accomplissant sa scolarité classique à Anvers. Son goût prononcé pour le chant et surtout, son infaillible musicalité l’inciteront à chanter en public fort jeune en prêtant sa voix de soprano solo lors de messes et de diverses célébrations religieuses données en la splendide cathédrale d’Anvers. Il y prêtera son concours chaque dimanche fidèlement et ce, pendant près de 26 années, passant du soprano à l’alto, puis à la basse noble. C’est ainsi qu’il sera amené à interpréter un large répertoire constitué d’oratorio et de musique religieuse, comprenant les Passions et des compositions baroques, ainsi que des cantates, principalement dans le répertoire italien ou germanique.

Nanti d’un Grand Diplôme de chant avec la ‘plus grande distinction’, qu’il obtiendra au terme de ses études vocales avec le baryton hollandais Wilhelm Ravelli en 1952, Louis Hendrikx poursuivra ses activités au concert, tout en étant contraint de subvenir aux besoins de sa famille nombreuse en travaillant dans le secteur commercial. Son emploi ne l’empêchera nullement de poursuivre sur la voie toute tracée de la musique et du chant, que du contraire. La basse se produira souvent au concert, tout en se perfectionnant auprès de son professeur. Ce sera à ses côtés qu’il aura l’occasion de se produire, notamment dans l’interprétation des deux Passions de Bach avec un vif succès. Son emploi dans le secteur commercial, l’éducation de ses enfants (qui accompliront de brillantes études universitaires et occupent tous des emplois de premier plan à l’international), ainsi que ses propres études musicales tiendront Louis Hendrikx éloigné des théâtres, et c’est ainsi qu’il ne débutera officiellement qu’en 1963, à l’Opéra Royal d’Anvers dans Samuel (Un Ballo in maschera). Il y sera pensionnaire jusqu’en 1966 tout en y abordant rapidement ce qui deviendra l’une des caractéristiques de son répertoire : l’univers de Richard Wagner, qu’il chérira tant tout au long de sa carrière. Tour à tour, Louis Hendrikx y sera apprécié dans ses caractérisations de Gurnemanz (Parsifal), König Marke (Tristan und Isolde), Pogner (Die Meistersinger von Nürnberg), Daland (Der Fliegende Holländer), Fafner (Das Rheingold), Heinrich (Lohengrin), etc. Ses succès seront au rendez-vous et tout naturellement, Louis Hendrikx sera attiré par les scènes des théâtres allemands, qui lui offriront la possibilité de se produire dans une plus large diversité de rôles. C’est ainsi qu’après une audition réussie à l’Opéra de Kassel, il deviendra pendant plusieurs années membre de la troupe, en qualité de première basse noble : sa famille le suivra en Allemagne et l’artiste y développera une intense activité lyrique, en recueillant des succès bien mérités. La presse se faisant l’écho de ses parfaites caractérisations scéniques et surtout, de sa magnifique et sonore voix, d’autres théâtres allemands inviteront le soliste à se produire sur leur scène, à l’instar de Munich, Cologne, Berlin, Hambourg, Hanovre, Dortmund. La grande carrière avait démarré, entraînant avec elle son lot d’offres prestigieuses : Milan (Teatro alla Scala, notamment pour Rocco (Fidelio), Palerme (Teatro Massimo), Gênes (Teatro Margherita), Venise (Teatro La Fenice), Teatro del Liceo (Barcelone), Monte Carlo (Opéra Garnier), Vienne (Staatsoper), Salzburg (Grosses Spielhaus, Festival de Pâques, où il collaborera étroitement avec Herbert von Karajan), mais également, la Suède, la Hollande (Rotterdam, Amsterdam), la Grande-Bretagne (d’abord, au Covent Garden, au Royal Albert Hall dans le cadre des célèbres concerts des Proms, puis au Scottish National Opera de Glasgow), la Suisse, puis la France (notamment Lyon : l’Opéra de Lyon) accueilleront ce brillant artiste dans un vaste spectre d’œuvres embrassant Rossini (Guillaume Tell, dont un enregistrement existe sous la direction de Lamberto Gardelli, chez EMI et Il Barbiere di Siviglia), Verdi (Simon Boccanegra, Rigoletto, Don Carlos, La Traviata, Aïda ou encore, la partie de basse dans la sublime Messa da Requiem) ou Puccini (Madama Butterfly, La Bohème) ainsi que d’autres opéras, entre autres français (Roméo et Juliette ou Pelléas et Mélisande). Il débutera à Bruxelles, au Théâtre Royal de la Monnaie en 1973, dans le rôle-titre de Boris Godounov, puis il y paraîtra dans Seneca (L’Incoronazione di Poppea), Arkel (Pelléas et Mélisande), Pogner, le Grand Inquisiteur (Don Carlos), Daland, Heinrich, Fafner et King Marke et ce, jusqu’en 1977. Il sera également l’invité du Théâtre Royal de Gand, entre 1972 et 1975.

Non seulement Louis Hendrikx abordera le répertoire lyrique classique, mais il ne manquera pas d’accorder une place de choix à la musique contemporaine (notamment pour le rôle de Claggart dans Billy Budd de Britten à Hambourg, dont un enregistrement pirate existe), pour celui du Héraut dans l’oratorio dramatique Jeanne d’Arc au bûcher de Honegger et Claudel. Il chantera à plusieurs reprises le rôle de Joe dans Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny de Kurt Weill. Egalement, il chantera la partie de basse dans l’oratorio Oedipus Rex de Stravinsky. Enfin, il participera à de nombreuses captations pour la radio. Artiste éminemment intègre et consciencieux, il apportera à chacune de ses caractérisations un souci de vérité scénique et dramatique confondants. Sa voix, puissante, aux profondes sonorités veloutées, parfaitement égale sur tous les registres, trouvera réellement son apogée dans le registre wagnérien, où non seulement la ligne musicale, mais aussi le récit permettront à la basse de faire valoir sa parfaite diction et la précision de son style. L’artiste consacrera, finalement, peu de son temps au concert et au récital, préférant l’impact immédiat de la représentation scénique au théâtre à l’atmosphère plus figée du concert ou du récital. Louis Hendrikx mettra un terme à sa carrière au début des années quatre-vingts et assumera avec succès la lourde charge de directeur artistique à l’Opéra Royal d’Anvers, fonction qu’il occupera avec panache et dévouement. Puis, il enseignera pendant une dizaine d’années, pour ensuite se consacrer à une autre activité enrichissante, celle d’un heureux grand-père.

Tout au long de son exemplaire parcours professionnel, la basse chantera avec les plus illustres artistes de sa génération. Au-delà de nombreux enregistrements publics (au théâtre ou à la radio), deux CDs officiels sont à recommander, bien qu’ils n’offrent qu’une idée tout à fait fragmentaire du grand talent de Louis Hendrikx : Guillaume Tell, sous la direction de Lamberto Gardelli, avec Montserrat Caballé, Mady Mesplé, Barbara Hendricks, Jocelyne Taillon, Nicolaï Gedda, (EMI 077776995120), Roméo et Juliette, en public à Amsterdam, sous la direction de Jean Fournet, avec le Grand Chœur de la Radio, Erna Spoorenberg, un autre chanteur belge, Jan Joris et Alain Vanzo (Bella Voce BLV 107208.) Il existe également un CDV réalisé sous la direction de Herbert von Karajan de l’opéra Das Rheingold (la basse y interprète Fafner), capté à Salzburg en 1974 par Deutsche Gramophon, dont un film a été produit en 1978 par Unitel à Munich, précieux témoignage qui offre un petit aperçu des multiples talents de ce bel artiste (références : 072724 + 072725.)

© Claude-Pascal PERNA

Le 24 août 2006 à Victoria (Colombie britannique, Canada), est décédé le ténor canadien Léopold SIMONEAU à l'âge de 90 ans. Jean Gourret, dans son "Dictionnaire des chanteurs de l'Opéra de Paris" (1982) écrit que lors de son séjour en France à l'Opéra et à l'Opéra-Comique (1948 à 1954) on avait rarement entendu "timbre de ténor aussi exquis et interprétation d'une telle perfection". Il fut en effet l'un des plus grands interprètes du XXe siècle des opéras de Mozart, mais a également marqué de son empreinte le rôle d'Orphée de Gluck et bon nombre d'œuvres de compositeurs français. Vedette du Festival d'Aix-en-Provence à partir de 1950, le public français l'a longtemps ovationné, notamment dans Don Juan de Mozart qui fait dire à Bernard Gavoty (Clarendon) que Simoneau est "le plus exquis, le plus roucoulant, le plus tendre des Ottavio", ajoutant que "le style du ténor canadien est exceptionnel." Après avoir remporté de nombreux succès en Europe, au Canada et aux Etats-Unis, il renonce à la scène en 1970 pour se consacrer uniquement à l'enseignement du chant à San Francisco, avant de fonder en 1982 à Victoria (Canada), avec sa femme la soprano colorature Pierrette Alarie, le "Canada Opera Piccola" pour les jeunes chanteurs.

Leopold Simoneau et Pierrette Alarie
Léopold Simoneau et Pierrette Alarie
vers 1950
Musique et Musiciens, décembre 1952 ) DR

C'est à Saint-Flavien, près Québec (Canada), le 3 mai 1916, que vient au monde Léopold Simoneau. La musique est déjà à l'honneur au sein de cette famille avec un père chef d'orchestre et une mère cantatrice qu'il perd enfant. Confié à une parente, elle lui fait débuter très jeune des études de musique à Rhode qu'il poursuit lors de son retour à Montréal à l'âge de 13 ans. A la chorale de la basilique Saint-Patrick, où il chante régulièrement, il découvre sa voix et en 1939 décide de se perfectionner à l'Université de Laval (Québec) auprès d'Emile Larochelle, un ancien élève de Laquerrière, de la Schola Cantorum et de l'Institut grégorien à Paris. Puis, entre 1941 et 1944, il achève ses études de chant à Montréal au Studio d'art vocal du ténor marseillais Salvator Issaurel, un ancien élève du Conservatoire de Paris installé au Canada en 1911. Enfin, il se perfectionne à New-York (1945 à 1947) auprès de Paul Althouse, autre célèbre ténor qui fit ses débuts dans la première américaine de Boris Godounov (rôle de Dimitri) en 1913 au Met de New York. Entre temps, il se produit pour la première fois sur les planches en 1941, aux Variétés Lyriques de Montréal, dans Lakmé de Léo Delibes (rôle d'Hadji).Il y chante ensuite Mignon d'Ambroise Thomas, Mireille de Gounod, La Fille du régiment de Donizetti, La Traviata de Verdi et le Barbier de Séville de Rossini. C'est en 1943, à Montréal, qu'il aborde son premier opéra mozartien avec Les Noces de Figaro (rôle de Don Curzio), mais c'est un peu plus tard, en 1946, avec l'interprétation remarquée de Belmonte de l'Enlèvement au sérail, sous la direction de Sir Thomas Beecham, qu'il est perçu comme l'interprète idéal des rôles de ténors des opéras de Mozart. Commence alors pour lui une carrière lyrique à Montréal et aux USA (Georgie et Nouvelle-Orléans), qui va rapidement prendre un essor international avec son engagement en 1948 à Paris dans la troupe de la R.T.L.N. (Opéra et Opéra-Comique). C'est en effet son séjour dans la capitale française, entre 1948 et 1954, qui le fait connaître mondialement, le lance et lui permet de démarrer une carrière fulgurante. On le voit alors se produire àla Scala, du Met, au Covent Garden, au Lyric Opera de Chicago, au Teatro Colon de Buenos Aires, dans les Opéras de Munich et de Vienne... et aux festivals d'Aix-en-Provence, de Glyndebourne, de Salzbourg, d'Edimbourg, de Stratford, de Vancouver. A Paris, c'est à l'Opéra-Comique, dans Mireille (Vincent), qu'il fait ses débuts, puis il chante dans ce même théâtre Le Barbier de Séville (Almavira), La Traviata (Rodolphe). C'est sur cette scène qu'il crée le 18 juin 1953 le rôle de Tom Rakewell du Libertin, dans l'adaptation française du Rake's Progress de Stravinsky, aux côtés de Jeannine Micheau (Anne Trulove), sous la direction d'André Cluytens. Au Palais Garnier, les mélomanes parisiens l'apprécient dans La Flûte enchantée (Tamino), Les Indes Galantes de Rameau (Damon) et également dans La Traviata. Au Metropolitan Opera de New York, il se produit pour la première fois le 18 octobre 1963 avec Ottavio du Don Giovanni, son rôle fétiche qu'il chante plus de 180 fois au cours de sa carrière mondiale. C'est d'ailleurs c rôle qu'il choisit d'interpréter une ultime fois lors de ses adieux à la scène lyrique en 1964 à Montréal. Il poursuit néanmoins durant quelques années encore, jusqu'en 1970, sa carrière de concertiste, qu'il avait débutée dès le début des années quarante avec des récitals à la Société Radio-Canada. On lui doit ainsi encore de belles prestations, notamment dans le Requiem de Berlioz (1969) et, pour sa dernière production en public, dans le Messie de Haendel à l'ancien Forum de Montréal (24 novembre 1970).

Parallèlement à ses activités de chanteur lyrique, récitaliste et concertiste, Léopold Simoneau s'intéresse très tôt à la pédagogie et en 1963 est nommé professeur au Conservatoire de musique du Québec, alors dirigé par Roland Leduc. En 1967, il est adjoint à la direction de la musique au Ministère des Affaires culturelles du Québec et participe à ce titre à la création en 1971 de l'Opéra du Québec. L'année suivante, il s'installe avec sa famille en Californie où il enseigne au Conservatoire de San Francisco et à la Johannesen International School of Arts de Victoria de 1978 à 1981. L'année suivante, de retour au Canada, à Victoria il fonde avec son épouse le "Canada Opera Piccola", destiné "à permettre aux jeunes chanteurs canadiens de recevoir une formation postuniversitaire en opéra hors des institutions et d'acquérir une expérience sur scène au Canada". Il enseigne le chant dans cette institution, mais celle-ci doit fermer ses portes un peu plus tard, en 1988, faute de crédits!

Prix Calixa-Lavallée (1959), Officier (1967) puis Compagnon (1995) de l'Ordre du Canada, Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres (France) en 1990, Chevalier de l'Ordre national du Québec (1997), Léopold Simoneau a fait une grande partie de sa carrière aux côtés de la soprano Pierrette Alarie. Née le 9 novembre 1921 à Montréal, il l'avait rencontrée chez Salvator Issaurel avant de l'épouser en 1946 ; elle lui donna deux filles. Ils formaient tous deux un couple d'artistes lyriques fort réputé. Tout comme son mari, elle était fille d'un chef d'orchestre et d'une chanteuse-comédienne. Elle débutait en 1945 au Met dans le Bal masqué de Verdi (rôle d'Oscar), avant d'être engagée avec son époux à Paris dans les deux théâtres de la R.T.L.N. On la retrouve ensuite à la Scala de Milan, à l'Opéra de Vienne, aux Festivals d'Aix-en-Provence, Salzbourg, Edimbourg, Vienne, Munich, Montréal et en Amérique du Nord (San Francisco, Philadelphie, New York...). Elle se produit également en duo avec son mari ou en trio avec celui-ci et le baryton Uppman, et se livre plus tard à l'enseignement.

La discographie de Léopold Simoneau est très étoffée et s'étale principalement sur deux décennies (1950-1960). Une bonne partie a été rééditée ultérieurement sous forme de CDs et l'on conserve ainsi le souvenir de cette voix de ténor si exquise. Parmi les enregistrements LP qui ont fait date, citons les opéras mozartiens Idomenée (rôle d'Idamente), sous la conduite de Pritchard (Seraphim), Cosi fan tutte (Ferrando) aux côtés d'Elisabeth Schwarzkopf et le Philharmonia Orchestra dirigé par Karajan (1955, EMI), Don Giovanni conduit par Klemperer (Educational Media), La Flûte enchantée avec Karl Boehm (1956, Decca), L'Enlévement au sérail (Belmonte) dirigé par Sir Thomas Beecham(Columbia), la Messe en si mineur de Bach sous la direction de Scherchen (Heliodor) et le Requiem de Mozart avec Bruno Walter (1956, CBS). En CD ont été notamment réédités le Cosi fan tutte de Karajan (Emi classics), La Flûte enchantée de Boehm (Decca), la Messe en si mineur de Scherchen (Deutsche Grammophon) et le Requiem de Mozart (Sony classical), ainsi que d'autres versions de Don Giovanni, le Requiem de Berlioz et le Faust de Gounod aux côtés de Pierrette Alarie. Signalons enfin des enregistrements de belles mélodies de Duparc, de lieder de Schumann, et d'Arias de Mozart et d'Haydn.

Denis Havard de la Montagne

Le pianiste suisse Kark ENGEL est décédé le 2 septembre 2006 à Chernex (canton de Vaud, Suisse) à l'âge de 83 ans. Né le 1er juin 1923 à Birsfelden (près de Bâle, Suisse), il fut tout d'abord élève de Paul Baumgartner à Bâle (1942-1945), avant de suivre les cours d'Alfred Cortot à l' Ecole Nationale de Musique de Paris, puis de débuter une carrière de soliste à partir de 1952. Cette même année, il obtenait un prix au concours international Reine Elisabeth (Bruxelles) et l'année suivante, à celui de Ferrucio Busoni (Bolzano).

Engel faisait partie de ces pianistes recherchés pour leurs qualités d'accompagnateur. Les plus grands chanteurs ont en effet enregistré avec lui un répertoire abondant de Lieder : Hermann Prey avec les Ballades de Loëwe et surtout un Winterreise de Schubert, Peter Schreier dans les Mörike-Lieder de Wolf, et évidemment Dietrich Fischer-Dieskau , dont un concert célèbre à Stockholm autour de poèmes de Goethe, mis en musique par plusieurs compositeurs, remporta un énorme succès (chez Orféo).

Mais c'était aussi un remarquable chambriste, demandé par d'immenses artistes, spécialement Pablo Casals et Sandor Vegh avec qui il a donné à Prades un inoubliable Trio des Esprits de Beethoven (Philips). Son intégrale de l'œuvre pour violon et clavier de Schubert avec Ulf Hoelscher a marqué la discographie. Avec le Quatuor Melos, il a gravé de superbes quatuors de Dvorak.

Il fréquentait également Mozart dont il a donné l'intégrale des Concertos pour piano ainsi que celles des Sonates pour clavier.

En 1970, Karl Engel fit la preuve de sa probité musicale en enregistrant une intégrale de l'œuvre pour piano de Robert Schumann : certes un peu analytique, mais précise et dépourvue de tout maniérisme, très sensible en même temps, accessible immédiatement et d'une grande noblesse de sentiments. Certains mélomanes voulurent l'opposer à l'essai quasi-simultané de Reine Gianoli, autre très grande dame du piano, sans doute par goût de la dispute intellectuelle. Les deux démarches se complètent plus qu'elles ne s'opposent. Ces deux intégrales peuvent cohabiter dans nos discothèques.

Egalement pédagogue, il enseigna à la Hochschule für Musik und Theater de Hanovre durant une trentaine d'années (1956 à 1986).

Luc PARAIRE

Le compositeur et pianiste québécois Clermont PEPIN est décédé le 2 septembre 2006 à Montréal (Canada) à l'âge de 80 ans. Il avait étudié son métier au Canada (Conservatoires de Montréal et de Toronto), aux Etats-Unis (Curtis Institute de Philadelphie) et à Paris (Conservatoire national supérieur de musique et Ecole Normale de Musique), puis enseigné l'écriture et la composition au Conservatoire de Montréal, avant d'en prendre la direction à la fin des années soixante, et à celui de Québec. Assurément très doué pour la composition, puisqu'à l'âge de 12 ans la Société Symphonique de Québec exécutait une Symphonie de son crû, il laisse un catalogue comportant une centaine d'œuvres principalement instrumentales, avec quelques pages pour la voix. Artiste distingué, sensible et réservé, sa musique est à son image : lyrique et savamment construite. Lors de ses véritables débuts, qui se sont déroulés à Paris il y a plus d'un demi-siècle au sein du groupe Pentacorde, sa musique était considérée comme très plaisante, représentant alors une tendance néo-romantique, mais son écriture évoluera au fil du temps. Depuis 1985 son nom est associé au Concours Clermont-Pépin destiné à aider de jeunes musiciens de la Beauce (comté du Québec) par l'octroi de bourses. Il fut aussi un temps président national des Jeunesses Musicales du Canada.

Clermont Pépin : autobiographie
Clermont Pépin, Piccoletta, autobiographie
( 2006, Montréal, Triptyque )

Né le 15 mai 1926 à Saint-Georges de Beauce (Canada), Clermont Pépin débute très tôt dans son village natal des études de piano auprès de Georgette Dionne-Lagacé. Remarqué pour ses compositions à l'âge 12 ans par le chef d'orchestre et pianiste canadien Wilfrid Pelletier, l'année suivante (1939) la Société Symphonique joue l'une de ses partitions pour piano à 4 mains, écrite à l'âge de 9 ans et réorchestrée pour la circonstance par Robert Talbot, alors chef de cette phalange. A cette même époque (1939), il poursuit ses études musicales à Montréal avec Arthur Letondal (piano) et Claude Champagne (écriture), puis en 1941 aux Etats-Unis, il entre au Curtis Institute de Philadelphie (1941 à 1944) où il travaille le piano avec Jeanne Behrend et la composition auprès de Rosario Scalero qui compte Samuel Barber et Menotti parmi ses autres élèves. De retour dans son pays en 1944, il s'inscrit au Conservatoire de Musique du Québec à Montréal. Dans cet établissement, tout nouvellement fondé, il se perfectionne auprès de Jean Dansereau (piano), ancien élève à Paris d'Isidore Philipp, Edouard Risler et Charles-Marie Widor, de Louis Bailly (musique de chambre), altiste d'origine française, membre fondateur du Quatuor Capet, et de Léon Barzin (direction d'orchestre), chef américain d'origine belge qui se fixera en France en 1959. Dès lors, il n'est pas étonnant que la culture européenne et plus précisément française attira bientôt Clermont Pépin. Poursuivant son cursus, il entre ensuite (1946) dans les classes de Lubka Kolessa (piano), Arnold Walter (composition) et Nicholas Goldschmidt (direction d'orchestre) au Conservatoire royal de musique de Toronto (Canada). En 1949 il gagne comme pianiste le "Prix Europe", délivré par le Ministère des affaires culturelles du Québec, ce qui lui permet de venir à Paris pour achever sa formation. Au cours de son long séjour de 6 années (1949-1955) passé dans cette ville, au Conservatoire national supérieur de musique Clermont Pépin travaille le piano avec Yves Nat et Lazare Lévy, l'analyse avec Olivier Messiaen. A l'Ecole Normale de Musique, il étudie également la composition auprès d'Arthur Honegger et d'André Jolivet. C'est durant cette période parisienne, où il rencontre Boulez, Stockhausen et Fano, qu'il découvre les oeuvres de Schönberg et Berg, et la musique sérielle. Cette technique, il ne l'aime guère au début, préférant l'écriture tonale, mais il va cependant l'adopter un peu plus tard et écrit sa première oeuvre sérielle, un Quatuor n° 2 (1957). Il composera par la suite plusieurs oeuvres similaires, puis cherchera à utiliser d'autres techniques contemporaines, avant de revenir à un certain classicisme dans les années soixante-dix (Primes et cristaux pour grand orchestre à cordes, 1974), aboutissement d'une longue évolution créatrice.

Au cours de son séjour dans la capitale française, Clermont Pépin côtoie dans la classe d'Arthur Honegger Bernard Wahl, tout jeune chef de l'Orchestre de chambre de Versailles et futur fondateur en 1975 du Festival Musique et Architecture, qui lui présente d'autres musiciens issus du CNSMP : Pierre Doury (organiste), René Maillard (altiste) et Jacques Boisgallais (pianiste). A la fin de l'année 1952, ces cinq jeunes musiciens fondent le groupe Pentacorde, dont la principale spécificité est de n'avoir "aucun assujettissement particulier à une école ou à une doctrine", mais seulement "la sincérité du cœur". Leur 1er concert, sous l'égide du Triptyque de Pierre d'Arquennes, a lieu à l'Ecole Normale de Musique, le 16 mars 1953 et l'on écrit alors que "C. Pépin est un pianiste virtuose ; nous qualifierons sa manière de romantique..." Lors du second concert du Pentacorde, le 10 décembre 1953, toujours à l'E.N.M., le public découvre 5 premières auditions, dont la transcription pour deux pianos du ballet Les Portes de l'Enfer de Clermont Pépin, interprétée par l'auteur et sa toute jeune femme, la pianiste Raymonde Gagnon. Un entretien accordé à l'époque au musicologue Yves Hucher nous apprend que peu avant ce concert, il s'était fait voler sa valise contenant "tous les manuscrits, brouillons, transcriptions et orchestration" de son ballet, l'obligeant ainsi de récrire toute sa partition, alors que l'œuvre avait été présentée en avril au Cercle Paul Valéry de la rue de Clichy. C'était ainsi une "quasi-première audition", car si la plupart des thèmes et certains développement furent conservés, il avait dû refaire maintes autres pages! Son retour au Canada marqua la fin de l'aventure pour le groupe Pentacorde.

Nommé en 1955 professeur de composition et d'écriture, directeur des études (1960) au Conservatoire de Montréal, Clermont Pépin assure la direction de cet établissement à partir de 1967 jusqu'en 1973, puis enseigne à celui de Québec entre 1978 et 1987. André Gagnon, François Dompierre, André Prévost, Jacques Hétu, Micheline Coulombe Saint-Marcoux et bien d'autres musiciens québécois renommés comptent parmi ses élèves. Ce dont ils se souviennent tous, c'est son attachement à la liberté : liberté des goûts, liberté des choix, liberté de style. Mais, si Clermont Pépin s'est beaucoup investi dans la pédagogie, il n'a jamais abandonné pour autant la composition, ce qui lui vaut dès 1970 le prix de musique Calixa-Lavallée et la médaille Bene merenti de Patria décernés par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal pour l'ensemble de son oeuvre et les services rendus à la musique au Québec. Son catalogue, qui s'étale sur près d'un demi-siècle et est le reflet de l'évolution esthétique de son auteur au fil des décennies, comporte des oeuvres pour orchestre : 5 Symphonies écrites entre 1948 et 1983, dont la dernière Implosion-Symphonie n° 5, commandée par l'Orchestre symphonique de Montréal à l'occasion de sa cinquantième saison, fut créée la même année par l'Orchestre Symphonique de Montréal sous la direction de Charles Dutoit ; 2 poèmes symphoniques : Guernica, 1948 (Prix du Centenaire de l'université de Laval) et Le Rite du soleil noir, 1955 (Prix international de composition de Radio-Luxembourg) ; 3 ballets : Les Portes de l'enfer, 1953, L'Oiseau Phénix, 1956 et Le Porte rêve, 1957... , de la musique concertante, dont 2 Concertos pour piano, de nombreuses pages de chambre ou pour un instrument seul, parmi lesquelles 4 Quatuors à cordes, 2 Trios avec piano, un Andante pour piano solo qui date de 1939, des Petites Etudes et des Petites Pièces pour piano, une Sonate pour piano (1947), 4 Toccatas pour piano, des Monodies pour flûte..., des chœurs : Ave Maria (1946), Cantique des cantiques (1950), Mouvement (1958) et quelques pages pour voix avec accompagnement : Cycle Eluard pour soprano et piano (1948), Trois Incantations pour voix et piano (1987). N'oublions pas de citer également une série de 7 œuvres baptisée Monade (du grec monas, unité), composée entre 1964 et 1986, écrite pour divers instruments, dont la plus connue est Monade III, pour violon et orchestre (1972)... La plupart de ses oeuvres est éditée par "Les Editions musicales et littéraires Clermont Pépin", maison d'édition fondée par ses soins en 1980, et avant cette date par le Canadian Music Centre de Toronto. Sa discographie est inexistante, du moins en France. Quant au Canada, un microsillon (QCS 1188) lui a été notamment consacré dans la série des Portraits musicaux publiée pour le cinquantenaire de l'Association des Compositeurs, Auteurs et Editeurs du Canada (CAPAC). On y trouve son Quatuor à cordes n°2 (Quatuor Orford) et les 5ème et 6ème mouvements de sa Symphonie n°3, Quasars (Orchestre symphonique de Montréal, Franz Paul Decker). Les disques Radio Canada International ont publié Trois petites études (RCI-132), Suite pour piano (RCI-135), et le Cycle Éluard (7 mélodies pour soprano et piano, RCI-148).

Les funérailles de Clermont Pépin ont été célébrées le 9 septembre 2006 en la chapelle du cimetière du Mont-Royal à Montréal. Officier de l'Ordre du Canada (1981) et de l'Ordre national du Québec (1990), il avait épousé en secondes noces la violoniste Mildred Goodman. Il laisse une autobiographie, Piccoletta, sortie des presses peu après sa disparition, dans laquelle il raconte notamment son évolution depuis l'enfance et consacre un chapitre sur le processus de création d'une oeuvre symphonique (Les Editions Triptyque à Montréal, ISBN : 2-89031-581-9, 286 pages).

D.H.M.

Remarquable interprète des héroïnes de Wagner et de Richard Strauss, la soprano américaine d'origine suédoise Astrid VARNAY s'en est allée le 4 septembre 2006 à Munich (Allemagne), à l'âge de 88 ans. Isolde, Kundry, Senta et Brünnhilde sont les rôles qui la firent considérer dès ses débuts comme l'une des plus grandes sopranos dramatiques du siècle. Le Met de New York (1941), puis le Festival de Bayreuth (1951) se la disputeront tant son succès était grand. A partir des années soixante, elle chante des rôles de mezzo-soprano, notamment Hérodias de Salomé (1964) et Clytemnestre d'Elektra (1975) de Richard Strauss. Elle se produisit à l'Opéra de Paris à plusieurs reprises dès 1956. En 1979, elle chantait pour la dernière fois au Met dans The rise end the fall oy city of Mahagonny de Kurt Weill (rôle de Leokadia) et en 1995 à Munich, à l'âge de 77 ans, faisait ses adieux définitifs à la scène dans Boris Godounov (rôle de la Nurse). Les plus grands théâtres mondiaux l'ont accueillie avec succès : New York, San Francisco, Chicago, Mexico, Buenos-Aires, Rio de Janeiro, Paris, Londres, Milan, Vienne, Salzbourg, Munich, Hambourg, Düsseldorf, Berlin...

Astrid Varnay
Astrid Varnay
(© photo aimablement communiquée par le Dr. Dirk Koerschenhausen et M. Marcelo T. Galvao de Castro, fondateurs du site Milde und Leise) D.R.

Issue d'une famille de chanteurs (son père Alexander Varnay était un ténor reconverti dans la mise en scène à Oslo, et sa mère, Marie Javor, soprano léger d'origine hongroise) Ibolyka Astrid Maria Varnay naît le 25 avril 1918 à Stockholm (Suède). Deux années plus tard, ses parents partent en Amérique du Sud pour une tournée au cours de laquelle ils montent en Argentine La Flûte enchantée de Mozart, puis s'installent à New York. C'est là qu'elle perd son père âgé de 35 ans en 1924. Très jeune, sa mère, remariée au ténor Fortunato de Angelis, lui enseigne le chant. Après 8 années de piano et des leçons de chant prises auprès du ténor américain Paul Althouse (1889-1954) qui compte également parmi ses élèves Eleanor Steber et Richard Tucker, elle décide de se lancer dans une carrière lyrique suivant les conseils de la soprano wagnérienne Kirsten Flagstad (1895-1962), amie de la famille. Elle se perfectionne alors auprès du chef d'orchestre allemand exilé Herman Weigert (1890-1955), répétiteur au Met, qu'elle épousera en 1944. En 1941, elle remplace au pied-levé Lotte Lehmann, souffrante, dans le rôle de Sieglinde (La Walkyrie) au Metropolitan Opera de New York, puis chante Brünnhilde. Immédiatement c'est le succès! Astrid Varnay devient une grande cantatrice wagnérienne et se produit dans ce temple américain de l'opéra jusqu'en 1956. Entre temps, elle crée le 20 février 1942 le rôle de Telea dans The Island God de Menotti et fait ses débuts (1948) en Europe, notamment au Covent Garden de Londres et au Mai musical de Florence. Mais surtout, elle participe en 1951 à la réouverture du Festival de Bayreuth et est la première Brünnhilde du nouveau Bayreuth. Durant 17 années (jusqu'en 1968), elle est l'une des têtes d'affiche, aux côtés de Hans Hotter, Wolfgang Windgassen et Josef Greindl, que l'on vient applaudir pour ses rôles principaux dans La Tétralogie et dans Lohengrin. Le metteur en scène Wieland Wagner, codirecteur du Festival de Bayreuth de 1951 à 1966, en fait l'une de ses héroïnes préférées dans ses productions avec lesquelles elle parcourt également toutes les principales scènes mondiales. Après la mort de son mari, survenue en 1955, elle s'installe définitivement à Munich et continue sa carrière en Europe. A cette époque, en dehors des rôles wagnériens, Astrid Varnay chante également quelques rôles du répertoire Italien (Gioconda, Tosca, Aïda, Léonora du Trouvère et surtout Lady Macbeth qu'elle avait interprété dès 1951 à Florence). Elle se lance un peu plus tard dans une seconde carrière de mezzo-soprano avec un nouveau répertoire comprenant notamment des opéras de Richard Strauss : Salomé (Hérodias), Elektra (Clytemestre), La Femme sans ombre (la Nourrice), de Janacek : Jenufa (Kotelnicka) et du compositeur autrichien Gottfried von Einem avec le personnage de Claire dans La visite de la vieille Dame (Der besuch der alten Damen), d'après la pièce de Friedrich Dürrenmatt, l'une de ses dernières créations au début des années soixante-dix (première Suisse à Zürich). En 1974, elle retourne pour plusieurs saisons au Metropolitan Opera qu'elle quitte définitivement cinq années plus tard, puis se consacre principalement à l'enseignement à Munich et à Düsseldorf.

Si certains avancent inconsidérément que la voix d'Astrid Varnay ne peut prétendre à la splendeur de celle de sa protectrice Kirsten Flagstad ou encore de celle de Birgit Nilsson, bien que son légendaire contre-ut dans Elektra (Salzbourg, 1964, sous la direction de Karajan) restera, et pour longtemps encore, unique dans son genre, il est néanmoins incontestable que sa personnalité dramatique lui était un atout des plus attachants. Sa très forte personnalité scénique, alliée à un dynamisme inépuisable, à une parfaite compréhension du texte et à une diction impeccable, donnaient aux personnages interprétés un réalisme époustouflant. Elle pouvait être tout à tour ardente, terrifiante, mystérieuse, venimeuse, glaciale, tragique, douce, amoureuse... sans jamais atteindre la caricature, apanage des seules vraies tragédiennes! Sa Brünnhilde, sans doute la plus complète de l'après-guerre, en est l'exemple parfait.

Il existe actuellement dans le commerce de nombreuses rééditions d'enregistrements anciens, parmi lesquelles on se doit de posséder l'intégrale de la Tétralogie de 1958 avec Wolfgang Windgassen, Hans Hotter et Hans Knappertbusch, Tristan et Isolde de 1953 avec Ramon Vinay et Eugen Jochum, Salomé de 1953 avec Margarete Klose et HermanWeigert, et Elektra de 1964 avec Martha Mödl et Herbert von Karajan. Mentionnons également la sortie en 2003 d'un coffret 3 CDs (Deutsche Grammophon), "Astrid Varnay, opera scenes and orchestral songs" (Wagner,Verdi, Beethoven), qui permet de se faire une juste idée de l'exceptionalité de la voix et du talent d'Astrid Varnay. Ses mémoires, intitulées Hab mir's gelobt, 55 jahre in fünf akten, écrites par Donald Arthur, sont parues en 1997 en allemand (Henschel Verlag, Berlin) et en 2000 en anglais "55 years in five acts, my life in Opéra" (55 ans en 5 actes, ma vie à l'Opéra").

D.H.M.

Le 20 septembre 2006 à Bâle (Suisse) est décédé le chef d'orchestre suisse Armin JORDAN, à l'âge de 74 ans, des suites d'une syncope survenue 4 jours auparavant alors qu'il dirigeait dans cette ville une nouvelle production de L'Amour des trois oranges de Prokofiev à la tête de l'Orchestre symphonique de Bâle. Se définissant lui-même comme "un anticonformiste qui ne cesse de se critiquer soi-même", ainsi qu'il l'avait déclaré en juin 2002 à Robert Parienté [in La symphonie des chefs, éd. de La Martinière, 2004], amoureux du travail bien fait, chef de carrure internationale mais se voulant avant tout suisse, il possédait un vaste répertoire allant de Bach aux contemporains. Une bonne partie de sa notoriété auprès du grand public provient de ses nombreux enregistrements, parmi lesquels Ariane et Barbe-Bleue de Dukas, L'Enfant et les sortilèges et L'Heure espagnole de Ravel, Le Roi d'Ys de Lalo, La Femme sans ombre de Strauss. Si Armin Jordan jouait tout, à de rares exceptions près (parmi lesquelles Boulez), il avait cependant quelques affinités particulières avec certains compositeurs : Bach, Mozart, Haydn, Debussy, Ravel, Dutilleux. Humble, modeste, il s'efforça toute sa vie de servir la musique et non de se servir de la musique pour atteindre la notoriété, car il se méfiait avant tout du vedettariat. Il se considérait non pas comme un chef, mais simplement comme un musicien parmi d'autres et c'est sans doute pour cela, en plus de ses compétences, qu'il fut toujours très aimé par les musiciens qu'il fut amené à diriger durant sa longue carrière.

Armin Jordan
Armin Jordan
( cliché aimablement communiqué par l'Orchestre de Chambre de Lausanne ) D.R.

C'est à Lucerne (Suisse), ville située sur le bord du Lac des Quatre-Cantons et abritant le Musée Richard Wagner, que vient au monde Armin Jordan, le 9 avril 1932. Son père est suisse allemand et sa mère, suisse romande, ce qui va lui donner une double culture franco-germanique et lui permettra plus tard d'être aussi à l'aise dans la musique française qu'allemande. A l'âge de 11 ans, à la mort de son père, il quitte sa ville natale pour résider avec sa mère à Fribourg. Là, il chante au sein de la Chorale Saint-Michel et connaît ses premières joies musicales. Il conservera d'ailleurs toute sa vie durant une prédilection particulière pour la voix, "le plus beau des instruments". Peu après, il commence à apprendre le piano, puis effectue ses études musicales au Conservatoire et à l'Université de Fribourg, sans négliger pour autant de suivre des études générales de lettres, ainsi d'ailleurs que d'étudier le droit et la théologie. Il achève sa formation de direction d'orchestre au Conservatoire de Lausanne avec Hans Haug et termine son cursus à Genève auprès de Maroussia Le Marc'Hadour, "la grande Dame du paysage musical suisse". Dès 1949, Armin Jordan fonde un petit orchestre à Fribourg, l'Ensemble "Pro Musica", puis en 1957 est engagé comme répétiteur-pianiste au Théâtre de Bienne-Soleure, avant d'obtenir 6 ans plus tard son premier poste de chef à l'Opéra de Zürich. Là, il travaille notamment avec Carlos Kleiber, à l'époque où il est attaché lui aussi à cet Opéra. Egalement ennemis de la routine, les deux hommes resteront amis durant toute leur longue carrière de chef d'orchestre. Après avoir ensuite occupé un poste similaire à Saint-Gall (1969-1971), il est nommé chef permanent (1969) et directeur artistique (1973) de l'Opéra de Bâle, où il reste jusqu'en 1989. A la même époque (1973 à 1985), il est également directeur musical de l'Orchestre de chambre de Lausanne, qu'il porte à un haut niveau et avec lequel il enregistre, entre autres, les 6e et 7e Concertos pour violoncelle (Frédéric Lodéon) de Boccherini (Erato STU 71369), le Concerto pour harpe (Muriel Nordmann) de Boieldieu et celui de Dalvimare (Erato STU 71156) et plusieurs œuvres de Fauré : Ballade pour piano et orchestre (Jean Hubeau), Masques et bergamasques, Pavane pour orchestre, Pelléas et Mélisande (Erato STU 71495). Dans le même temps, en 1985, il est nommé premier chef de l'Orchestre de la Suisse Romande. Fondée à Genève en 1918 par Ernest Ansermet, cette phalange, composée d'une centaine de musiciens, devenue la plus prestigieuse de Suisse, assure les services symphoniques et lyriques de la Ville de Genève, de la radio Télévision Suisse Romande et du Grand Théâtre de Genève. Avec elle, il remet à l'honneur le répertoire français, que ses prédécesseurs Wolfgang Sawallisch (1970-1980) et Horst Stein (1980-1985) avaient quelque peu délaissé au profit d'œuvres allemandes, et effectue de nombreuses tournées mondiales, notamment aux U.S.A, en Corée du Sud et au Japon. De 1986 à 1993, il est aussi principal chef invité de l'Ensemble Orchestral de Paris, tout en étant fréquemment invité aux Opéras de Vienne, Hambourg, Munich et Bruxelles. Le public français l'a souvent applaudi, notamment à l'Opéra Bastille où il a dirigé à 10 reprises La Veuve Joyeuse de Franz Lehar. En 1997, Armin Jordan prend sa retraite de l'Orchestre de la Suisse Romande, pour ne diriger ensuite que des formations que de son choix : l'Orchestre radiophonique national de Hollande, l'Orchestre Philharmonique de Liège, l'Orchestre national de France, les orchestres de Lyon, Nancy, Bordeaux, Montpellier, Bâle, Monte-Carlo, Zürich, Lausanne... En 2006, il se produit encore en janvier à Madrid, avec Un songe d'une nuit d'été de Britten et en avril, au Grand Théâtre de Genève, avec La Ville morte de Wolfgang Kornbold. Il devait donner la saison prochaine dans ce même théâtre Les Maîtres Chanteurs, seul opéra de Wagner, qu'il aimait particulièrement, à n'avoir jamais dirigé. Curieusement, dans ce même entretien de juin 2002, Armin Jordan avait déclaré avec l'humour qu'on lui connaissait : "J'aimerais pouvoir faire certaines oeuvres que je n'ai pas encore jouées : les Gurrelieder de Schoenberg et Les Maîtres chanteurs sont prévus pour 2006 à Genève ; j'ose à peine vous le dire, car je serai mort avant..." Il devait se produire les 21 et 22 septembre à la Salle Pleyel et le 23 à Besançon....

La discographie d'Amin Jordan, principalement chez Erato, est très importante, puisqu'elle comporte plus de 150 disques. S'il a gravé beaucoup d'œuvres de compositeurs célèbres (Beethoven, Chopin, Debussy, Haydn, Mozart, Ravel, Schubert, Richard Strauss, Wagner...), il possède également dans son catalogue bon nombre de pages peu connues, car il aimait avant tout fouiller les archives pour y découvrir quelques compositeurs peu joués avec de véritables petits chefs-d'œuvre. Parmi eux on trouve le Poème de l'amour et de la mer d'Ernest Chausson (Erato NUM 75059), l'Adagio pour quatuor d'orchestre pour cordes de Guillaume Lekeu (Erato NUM 75052) et la Procession nocturne, poème symphonique de Henri Rabaud (id.), tous enregistrés avec l'Orchestre de l'Opéra de Monte-Carlo. On se doit encore de citer en 1980 un magnifique Pelléas et Mélisande de Debussy (Erato STU 71296), à la tête du même orchestre avec lequel il a réalisé ses meilleurs enregistrements, et en 1983, un brillant Ariane et Barbe-Bleue de Dukas avec le Chœur et l'Orchestre philharmonique de Radio-France (Erato, NUM 750693). Signalons enfin qu'il a dirigé la bande sonore du film Parsifal réalisé par Frans-Jurgen Syberberg (1981), dans lequel il jouait aussi le rôle d'Amfortas (DVD, label Image Entertainment). Plus récemment (mai 2006) Harmonia Mundi a sorti en DVD (label Bel Air) un enregistrement de Tristan und Isolde, capté l'année précédente au Grand Théâtre de Genève avec Armin Jordan conduisant le Chœur du Grand Théâtre de Genève et l'Orchestre de la Suisse Romande.

Armin Jordan laisse un fils, Philippe Jordan, qui a repris le flambeau paternel. Né à Zürich en 1974, élève du Conservatoire de sa ville natale, il a longtemps bénéficié des conseils avisés de son père et s'est lancé dans une carrière de chef d'orchestre. Chef-assistant auprès de Barenboïm au Staastsoper de Berlin (1988), directeur musical de l'Opéra de Graz en Autriche (2001), il s'est déjà produit également à Bruxelles, à Genève, à Toulouse, à Lyon, à Rome, aux Festivals de Glyndebourne et d'Aix, au Met (La Chauve-Souris, 2003), au Covent Garden (La Flûte enchantée, 2003), à Vienne (L'Enlèvement au sérail, 2004)... En juin 2006 il a feffectué ses débuts à l'Opéra de Zürich (L'Affaire Makropoulos de Janacek) et en décembre, reprend à l'Opéra Bastille Le Chevalier à la rose de Richard Strauss dans la version salzbourgeoise de 1995. Il est considéré comme l'un des chefs d'orchestre les plus doués de sa génération.

D.H.M.

Le baryton américain Thomas STEWART est mort à Rockville (Maryland) le 24 septembre 2006, à l'âge de 78 ans. Né le 29 août 1928 à San Saba (Texas), sa jeunesse fut pauvre et malheureuse. Il déclarait lui même en 1972 qu'il était à l'époque " […] gros, et plein de complexes…". C'est la musique et spécialement le chant, qui permirent de lui " [...] donner une identité ". Il monta sur scène la première fois en 1954, dans une production de la Juilliard School, dont il avait été l'élève (notamment de Mark Harrell), et qui était la première américaine du Capriccio de Richard Strauss (rôle de La Roche). C'est cette année qu'il rencontra la soprano Evelyn Lear qu'il épousera en 1955. Les années suivantes furent marquées par de petits rôles au Lyric Opera de Chicago et au New York City Opera, ainsi que par des participations à des chorales religieuses. L'espoir de faire carrière devenait tellement vain que Thomas Stewart envisageait de s'engager dans un métier d'ingénieur en électricité pour lequel ses études l'avait destiné. Ayant cependant obtenu en 1957 une bourse d'étude Fulbright, il partit en Allemagne. C'est à l'Opéra d'Etat de Berlin qu'il fit ses débuts dans le ministre du Fidelio de Beethoven (1957). En 1960, sa première apparition au Covent Garden de Londres lui permit de chanter Escamillo dans Carmen de Bizet. Il se produira sur cette scène jusqu'en 1978, ainsi qu'au Festival de Pâques de Salzbourg (1967 à 1973) et aux Chorégies d'Orange (1974).
Thomas Stewart
Thomas Stewart dans Le Hollandais du Vaisseau fantôme de Wagner, 1971
( CD Deutsche Grammophon )

C'est à partir de cette même époque que sa carrière s'épanouit, notamment à Bayreuth où il paraît dès 1960 dans Parsifal (Amfortas) et jusqu'en 1975 y chantera Donner, Wotan, Günther, Le Hollandais, Wolfram. Herbert Von Karajan déclarait qu'il était son Wotan favori dans le Ring de Wagner qu'il a enregistré avec lui. On connaît aussi un Vaisseau fantôme dirigé par Karl Böhm, une version des Maîtres Chanteurs de Nuremberg sous la conduite de Rafaël Kubelik, et un Parsifal dirigé par Hans Knappertsbusch. A l'Opéra Garnier, le public parisien peut l'applaudir à plusieurs reprises entre 1962 et 1967 (rôles de Gunther, Wotan et Jochanaan). En 1981, à l'Opéra de San Francisco, il crée aux Etats-Unis le rôle-titre de Lear d'Aribert Reimann.

Son physique impressionnant, une tessiture très large, compensés par une voix étonnamment lyrique, joints à un grand sens de l'expressivité vocale lui permettaient d'aborder ses rôles avec inventivité et chaleur. Grâce à ces qualités, il pouvait chanter aussi bien Enée dans le Didon et Enée de Purcell ou Calchas dans Iphigénie en Aulide de Gluck, que Jochanaan dans la Salomé de Richard Strauss, et aussi le rôle-titre du Don Giovanni de Mozart. En 1966, il prit le rôle de Falstaff de Verdi au Metropolitan Opera de New York. Il y chanta 192 fois au total, notamment le quadruple rôle des Contes d'Hoffmann d'Offenbach (Lindorf, Dapertutto, Cornelius et le Dr Miracle). Il interrompit sa carrière en 1993, toujours au Metropolitan Opera par le rôle du Sprecher (le récitant) de la Flûte enchantée de Mozart. Il se produisait également en récitals avec son épouse Evelyn Lear, notamment dans les Sérénades Italiennes d'Hugo Wolf et dans Des Knaben wunderhorn de Mahler qu'ils gravèrent (Deutsche Grammophon, Dante). Ensemble, ils ont donné des master-classes et ont créé, en partenariat avec la Société Wagner de Washington, la Fondation "Evelyn Lear and Thomas Stewart Emerging Singers Program" (Programme Evelyn Lear et Thomas Stewart de découverte des chanteurs).

Luc PARAIRE

Le pianiste français d'origine arménienne SETRAK (Yves PETIT) est mort le 21 octobre 2006 à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), âgé de 75 ans. Pianiste virtuose, auquel on doit notamment la découverte en France des Etudes de Scriabine dans les années 1950 et la redécouverte de la Fantaisie sur des thèmes de Lelio de Liszt (Festival de Lyon, 1981), il possédait un vaste répertoire. Amateur de jolies musiques, il avait le soucis constant de ne travailler qu'avec des partitions originales, car c'était un esprit curieux, désireux de respecter avant tout la pensée de l'auteur. Discret, fidèle en amitié et amoureux des belles choses, il s'inscrit dans la tradition des grands pianistes romantiques. Il laisse une discographie importante, avec notamment l'enregistrement de l'intégrale des oeuvres pour piano de Bizet (1984, Harmonia Mundi) et des Etudes Scriabine (Solstice), ainsi que des 66 Pièces lyriques pour piano de Grieg (Solstice). On lui doit également, publiées en 1985 chez M. Bois à Paris, la réduction pour 2 pianos de Malédiction (Pleurs et angoisse) pour piano et orchestre de Liszt et en collaboration avec Michel Poupet, l'édition d'œuvres pour le piano de Bizet (4 Préludes op. 2, Valse op. 1, Thème, 2 Caprices op. 3 et 5, Romance sans paroles, Grande Valse de concert op. 1, 1er Nocturne en fa op. 2, Méditation religieuse, Casilda).

Setrak
Setrak
( fonds "Les disques Fy et du Solstice" ) D.R.

Né à Istanbul (Turquie) le 17 mars 1931, Setrak Yavroudjian débute ses études musicales dans son pays avant de gagner Paris en 1946 pour les poursuivre auprès d'Alfred Cortot à l'Ecole Normale de Musique. Il les achève ensuite au Conservatoire National Supérieur de Musique, dans la classe de piano d'Yvonne Lefébure où il remporte un 1er Prix en 1953, puis se perfectionne quelque temps avec Georges de Lausnay, le compagnon de route musicale de Jacques Thibaud durant 25 ans. Parallèlement à ses études pianistiques, dans ce même établissement Setrak étudie la direction d'orchestre auprès d'Eugène Bigot et remporte, là-encore, un prix. Une fois ses études parisiennes terminées, il reste en France et plus tard (1967), il adoptera la nationalité française sous le nom d'Yves Petit, tout en conservant son prénom d'origine comme nom d'artiste. Si dès ses débuts Setrak se lance dans une carrière internationale de virtuose, se spécialisant dans l'interprétation d'œuvres peu jouées du répertoire romantique, il n'aime guère se produire en publique, préférant l'intimité artificielle des studios d'enregistrement, dans lesquels il peut donner le meilleur de son talent, avec notamment Chopin, Liszt et Schumann. Mais, il joue également avec tout autant de bonheur Saint-Saëns (Le Cygne du Carnaval des animaux, la Danse macabre avec la transcription pour piano de Liszt, les Etudes, Gavotte, Mazurka...), Bizet (intégrale des pages pour piano), Poulenc (La Voix humaine, version chant et piano), ainsi que des compositeurs russes du XIXe siècle : Alabev, Ladov, Tchaïkovski, Balakirev, Scriabine, ou contemporains avec notamment Dimitri Kabalevski et ses Pièces enfantines pour piano qu'il a enregistrées en 1984 pour Le Chant du Monde (Harmonia Mundi). On trouve actuellement sur le marché une dizaine de CDs, dont l'intégrale de Bizet, celle des Etudes de Scriabine, et les Pièces lyriques de Grieg (récompensé par un "choc" du "Monde de la musique"), mais encore les Concertos pour piano et orchestre de Chopin, Wieniawski et Tausig (Harmonia Mundi), les 4 Mephisto-Valses, les 4 Valses oubliées et 5 autres pièces (Mephisto-Polka, Bagatelle sans tonalité, Ländler, Mazurka, Mazurka-brillante) de Liszt (Solstice), les Rhapsodies et Mélodies hongroises du même compositeur (Harmonia Mundi), les 14 Waltzes, les 5 Posthumous Waltzes, Wiosna et 2 Bourrées de Chopin (Solstice) et un enregistrement d'œuvres de "Schubert et ses transcripteurs" (Harmonia Mundi). Notons que Setrak, qui aimait les répertoires rares, comme en témoignent ses "étonnants Bizet", avait eu l'excellente idée, avec son enregistrement des Etudes d'Alexandre Scriabine, de graver les Préludes pour piano op. 2 et 3 de Julian Scriabine, le fils d'Alexandre. Enfant prodige (1908-1919), mort tragiquement très jeune, il laisse ces seuls opus écrits à l'âge de 10 ans dans le style des dernières compositions de son père, qui montrent déjà un compositeur mûr. Lors de la sortie de ce disque en 1993 un critique musical ajoutait : " Imaginons un instant le devenir d'un tel génie s'il ne s'était pas noyé à 11 ans dans des conditions inexpliquées! "

Yves Petit a été inhumé le 26 octobre 2006 dans le cimetière de Saint-Cloud, en région parisienne, où il résidait depuis plusieurs années.

D.H.M.

 


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