LOUIS VIERNE   (1870 - 1937)

Inauguration de la restauration des orgues de l'église St-Nicolas du Chardonnet à Paris V°, le 8 décembre 1927. Aux claviers, Louis Vierne; de profil, Paul-Marie Koenig, facteur d'orgues ayant réalisé la restauration et la réharmonisation de l'instrument.
( cliché Agence Rol, BNF Richelieu )

Notre-Dame en hiver. Eau-forte par Charles Pinet
( Coll. D.H.M. )

C'est au cours d'un récital de ses œuvres, donné sur l'orgue de Notre-Dame le 2 juin 1937, sons le patronage des " Amis de l'orgue ", que Louis Vierne succomba devant ses claviers, terrassé par une embolie.

Par une étrange coïncidence, il venait de jouer la dernière pièce de son Triptyque, intitulée : Stèle pour un enfant défunt. La mort, comme par une suprême hésitation, attendit pour le frapper qu'il eût levé son dernier accord ; puis, sans un mot, sans une souffrance, il s'affaissa... Son âme venait de s'envoler vers Dieu, discrètement, sans bruit.

Les auditeurs qui se pressaient ce soir-là dans la pénombre de Notre-Dame entendirent à ce moment une note grave se prolonger ; c'était le maître qui, en tombant, avait appuyé sur une touche du pédalier. On eût dit que l'orgue poussait un gémissement sinistre. Personne n'oubliera, ce soir tragique, l'égarement qui s'empara alors de l'assistance, l'attente anxieuse devant l'Hôtel-Dieu où le corps venait d'être transporté, les dernières lueurs d'espoir que l'on s'acharnait à garder quand même, puis l'horrible nouvelle, l'angoisse, les pleurs, les sanglots que l'on percevait çà et là sur le parvis, dans une nuit désolée...

Car Louis Vierne n'était pas seulement un grand musicien que l'on admirait, c’était aussi un homme auquel on s’attachait profondément. Il faut l'avoir approché souvent, comme l'ont fait ses élèves et ses amis, pour connaître les ressources insoupçonnées de cette nature d'élite.

Affiche concert du 3 mai 1928 au Palais du Trocadéro (Paris) donné par Louis Vierne et Victor Charpentier
( Coll. D.H.M. )

Doué d'une remarquable intelligence, possédant une vaste culture, il n'ignorait aucun sujet artistique ou littéraire. Sa conversation était un éblouissement. Quelques mots pittoresques lui donnaient souvent une saveur particulière. Sa noblesse de caractère, sa haute conscience d'artiste lui interdisaient toute concession en matière musicale et lui faisaient à l'occasion décocher d'impitoyables épithètes à l'adresse des professionnels de l'intrigue ou de l'arrivisme.

Mais la générosité de sa nature, la charmante simplicité de ce grand modeste et surtout sa vive sensibilité reprenaient toujours leurs droits chez cet homme qui était avant tout un tendre, un émotif. Qui ne se souvient, parmi ses élèves, de la manière affectueuse avec laquelle il s'approchait parfois de vous dans la conversation, en vous tenant le bras dans sa main nerveuse et en essayant de vous voir avec ses yeux qui ne voyaient plus ? Il savait trouver le mot qui vous accrochait. Il n'était pas seulement le maître vénéré à qui tant d'organistes actuels sont redevables de leur formation musicale, mais il était aussi pour eux un père spirituel, plein de dévouement et. de sollicitude, dont la qualité dominante était une grande bonté. La disparition d'un tel homme est cruellement ressentie par tous ceux qui l'ont, approché. Elle laisse un vide qui ne sera jamais comblé.

Si Vierne nous a quittés si brutalement, si tragiquement, dans une mort sublime pour un artiste, sans doute, mais à laquelle nous ne pouvons malgré tout nous résigner, il est du moins consolant de penser qu'un peu de lui-même reste avec nous : son œuvre qui est, magnifique. 1

Palais du Trocadéro (Paris) en 1934. Construit en 1878 pour l'Exposition Universelle, il a été remplacé en 1935 par l'actuel Palais de Chaillot.
L'Illustration, 20 janvier 1934 )

Organiste complet par excellence, Louis Vierne fut un exécutant prestigieux ;il eut une triomphale carrière de concertiste tant en France qu’à l’étranger. La noblesse de son jeu, la vigueur de son rythme, son art de " chanter " son rubato très personnel sont dans toutes les mémoires. Le virtuose était doublé d'un improvisateur de grande classe. Il faut l'avoir entendu, devant ses claviers de Notre-Dame, réaliser ces magnifiques fresques sonores, toujours solidement architecturées, et dont la grandeur de conception vous saisissait. Il faut avoir vu avec quelle aisance, quelle étonnante facilité il savait construire une polyphonie et avec quelle habileté c'était " écrit ". Il faut l'avoir entendu faire chanter ses admirables fonds de '8. 11 faut l'avoir entendu caresser ses flûtes qu’il affectionnait par-dessus tout. Le profil légèrement oblique, perdu vers la voûte, avec cette expression étrangement inspirée que lui conférait sa cécité, il s'abandonnait alors à d’émouvantes effusions lyriques, déchirées par la douleur, ou palpitantes d'enthousiasme.

Tel on connaissait Vierne improvisateur, tel on le retrouve compositeur. Ce langage harmonique très personnel, ce sens mélodique extrêmement développé dont il avait le secret, cette écriture admirablement aérée, vivante, expressive, cette logique et cette maîtrise dans la conduite d'un développement, tout cela se retrouve dans ses œuvres avec une perfection de facture sur laquelle il est inutile d'insister. Mais ce que l'on ne peut exprimer par des mots, c'est la " musique " qu'il y a dans ces pages. Depuis ses charmantes Pièces en style libre, si remplies de jeunesse, jusqu'à la Sixième . Symphonie, où l'on sent nue âme ravagée par l'angoisse, en passant par les recueils de mélodies et l’admirable Quintette, Louis Vierne nous a livré ce que fut le drame de sa vie, tourmentée par les souffrances morales et physiques. Dans le sublime Aria de cette Sixième Symphonie, d'un accent poignant, presque désespéré, ne semble-t-il pas que l'auteur ait pressenti son destin ? Il avait d'ailleurs pour cette page une affection toute particulière.

La dernière œuvre qu'il écrivit fut le Triptyque, auquel s'attache maintenant un souvenir tragique. La touchante simplicité, la sincérité, l'effacement, l'humilité, pourrait-on dire, qui se dégagent de ces pages émouvantes sont bien les traits qui caractérisent l'âme de ce grand artiste. La vie ne lui épargna pas les épreuves. Il trouvait dans son art un refuge, une consolation. La mort seule lui aura accordé, dans un monde meilleur, cette paix et cette sérénité que la vie terrestre lui a toujours refusées.

Maurice Duruflé 2

Lettre dactylographiée avec signature autographe de Louis Vierne, datée du 1er avril 1923, adressée au Secrétaire de l'Union des Maîtres de Chapelle et Organistes.
( Coll. D.H.M. )
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1) Cette œuvre embrasse un champ considérable, aussi bien dans le domaine de la musique de chambre ou de la symphonie, que dans celui de l'orgue : Quintette, Quatuor, Sonate violon et piano, Sonate violoncelle et piano, plusieurs pièces de piano, Rhapsodie pour harpe, nombreuses mélodies, Symphonie pour orchestre, Poème pour piano et orchestre, Ballade violon et orchestre, Oratorio pour soli, chœurs et orchestre, Messe solennelle pour chœurs et deux orgues. Enfin, pour l'orgue seul : six Symphonies, vingt-quatre Pièces en style libre, deux Messes basses, vingt-quatre Pièces de fantaisie, Triptyque. [ Retour ]

2) Ce texte, peu connu, est paru dans le numéro 24 (octobre 1937) du Bulletin trimestriel de l'Union des Maîtres de Chapelle et Organistes.Retour ]


Louis VIERNE

par Léonce de Saint-Martin (1947)

Celui à qui Dieu réservait l'incomparable honneur de s'éteindre en ce soir du 2 juin 1937 au grand-orgue de Notre-Dame de Paris dans l'ultime accord de sa dernière œuvre : Stèle pour un enfant défunt, Louis Vierne devait non seulement à quelques siècles de distance faire rayonner sous les pierres vénérables une autre école, l'école d'orgue moderne, mais apporter le sacre d'une splendide floraison à cet arbre dont Franck avait engendré les racines et dont Widor avait étayé les futaies.

Je revois encore cette tête bien construite où les traits équilibrés se répondaient pour ainsi dire en mesure, mais où l'absence du regard était si triste. L'ombre, d'où l'homme était venu, ne s'était jamais éclairée au paysage des lumières de la vie. Bien souvent je l'observais à son orgue, tandis que ses mains se posaient calmement sur les claviers. On distinguait alors dans ses expressions des nuances où dominaient le respect et l'amour de la musique. On aurait cru qu'il s'étonnait encore, à la fin de sa vie, d'en avoir reçu le don adorable et qu'avant tout il voulait l'honorer jusqu'aux extrêmes limites de ses forces. Sa pensée se concentrait, tendait ce visage éprouvé, surtout quand il improvisait. Une puissance noble se communiquait alors de sa personne à son instrument et le conduisait, par des voies dépouillées, à de suprêmes envolées.

Le 8 octobre 1870 Louis Vierne naissait, aveugle, à Poitiers. Dans ses Souvenirs, sa mère nous apparaît toute bonne, pieuse, modeste, résignée aux épreuves qui cimenteront son foyer. En contraste son père à l'ardent tempérament de journaliste, aux opinions bonapartistes très affirmées, profondément lettré, ambitieux d'un bel avenir pour le cher premier-né dont la navrante infirmité le révoltera sans merci. Quand il mourra dans les souffrances atroces d'un cancer, le fils écrira : « J'avais juré de tout faire pour glorifier le nom du modeste qu'avait été mon père que j'avais tant aimé. Cette dernière considération me déterminera à courir l'aventure de la vie militante, laquelle supposait un effort de volonté que je pourrais offrir dignement en ex-voto à sa mémoire. »

Vierne était l'aîné de cinq enfants : deux sœurs, mortes en bas âge, deux frères Edouard et René ; ce dernier, très proche de lui par des dons exceptionnels, prendra une place chère dans son cœur et la blessure que lui causera sa mort ne se refermera jamais : « Sa tombe, je l'ai creusée en moi-même », dit Vierne, « et c'est là que je le pleure ».

Le séjour dans la ville natale avait été de courte durée. La carrière du père entraîne la famille à Lille puis définitivement à Paris. L'annonce de sa destinée musicale lui fut apportée par son oncle Colin, grand prix de Rome et organiste, qui suivit attentivement ses premiers pas dans la carrière.

C'est en 1877 qu'on fait opérer l'enfant par le célèbre Docteur Wecker. Le jeune infirme bénéficiera d'une certaine vision, grâce à une pupille artificielle. Néanmoins pour ménager sa vue on décide de lui faire apprendre le braille. Mais l'oncle meurt subitement en 1881 et le jeune homme entre cette même année à l'Institution Nationale des Jeunes Aveugles.

Il y aborde l'étude de l'orgue avec Louis Lebel, 1887. A l'examen de fin d'année, Franck, qui préside le jury, le félicite hautement, lui offre de lui donner gracieusement une leçon de contrepoint par semaine et le prend comme auditeur à sa classe d'orgue du Conservatoire.

Vierne quitte l'Institution en 1890 : « En franchissant pour la dernière » fois », dit-il, « la porte de l'école j'eus le sentiment d'avoir connu-là, à côté d'heures difficiles, mélancoliques ou tragiques, d'inoubliables moments de joie intérieure, d'y avoir laissé les solides amitiés de mes professeurs dont Marty, auréolé du prix d'orgue chez Franck, d'excellents camarades et d'y avoir préparé minutieusement ma triple carrière d'organiste exécutant, de compositeur et de professeur car, étant pauvre, il fallait aussi » penser au métier qui fait vivre. »

Le Conservatoire lui ouvrait ses portes et il entre avec un bonheur intense dans la classe de Franck. Il parle avec une foi singulière du commerce admirable qui s'établit entre ce maître de haute valeur et l'adolescent qui lui apporte de tout son cœur les dons d'artiste avec lesquels il est arrivé en ce monde où les hommes ne sont pas égaux. De son maître, il dira : « J'avais pour Franck un culte fait d'admiration passionnée, d'affection filiale et de respect profond. Il éprouvait devant lui une « sorte de crainte mystérieuse, une fascination quasi-magnétique. » Il se soumettait sans hésitation à ses conseils, ayant découvert en lui un climat pour ses aspirations dont il restera toujours imprégné. Mais la mort fait son œuvre : « Quand l'affreux billet noir me le fit savoir, j'eus la sensation d'être frappé du tonnerre, écrasé, anéanti. J'adorais cet homme qui m'avait témoigné une si tendre bienveillance, qui m'avait soutenu, inspiré un profond amour de la musique, incité aux espoirs les plus grands. »


Widor succède à Franck : « Nous ne le connaissions pas, nous savions seulement qu'il était organiste de Saint-Sulpice, auteur du ballet : La Korrigane et de la Symphonie pour grand-orgue, dont j'avais joué moi-même le minuetto de la troisième à mon dernier concours aux jeunes aveugles. En termes mesurés, dans une langue choisie, il nous parla de son prédécesseur qu'il qualifia de « génial improvisateur », puis, tout de suite, il nous fit une déclaration, sorte d'exposé de principes généraux qui peut se résumer ainsi : en France, on néglige beaucoup trop l'exécution au profit de l'improvisation ; c'est plus qu'une erreur, c'est un non-sens. »

« Les premiers temps de son enseignement nous furent très pénibles mais, ayant compris la nécessité de la réforme, nous nous obstinâmes et, conquis par la souveraineté de sa maîtrise, nos progrès furent rapides. » Vierne restera ébloui des leçons particulières que Widor a offert de lui donner gracieusement. Cependant un verdict injuste ne lui donne qu'un accessit au concours de 1891 ; en compensation son maître le charge d'un cours d'accompagnement du plain-chant et d'improvisation de la fugue aux auditeurs de sa classe et le choisit comme suppléant à Saint-Sulpice. Le 1er prix lui est encore refusé au concours de fin d'année ; ce n'est qu'en 1894 qu'il obtiendra ce précieux parchemin avec lequel il deviendra adjoint de Widor à sa classe du Conservatoire.

« L'homme propose, la Providence dispose et Elle fait bien... Ce qui, a priori, nous semble une catastrophe inouïe est bien souvent, au contraire, un élément dont les conséquences rejaillissent en bien sur toute notre destinée ; j'ai tiré un incalculable profit de mon long séjour dans la classe d'orgue où je pensais ne rester qu'un an. »

Sa carrière d'artiste est consacrée à Lyon par l'exécution qu'il y donne de la Symphonie Gothique de son maître ; il la poursuivra à Amsterdam, La Haye, Harlem, En 1896, Widor prend la classe de composition et Guilmant lui succède à la classe d'orgue ; il conservera Vierne à titre de répétiteur : leur collaboration de quinze années ne sera assombrie par aucun nuage.

L'année 1898 verra la consécration de son talent de compositeur, avec sa première Symphonie pour grand-orgue. En 1899 il épouse la fille d'un chanteur bien connu dont il aura trois enfants : Jacques, André, Colette. Il inaugure le XXe siècle au grand-orgue de Notre-Dame, avec la joie réparatrice d'en être devenu le titulaire après un brillant concours.

En possession du chef-d'œuvre de Cavaillé-Coll, il aura atteint le plus haut de ses aspirations et rempli sa soif d'idéal.

En 1911, Guilmant meurt et sa succession, qui de droit revenait à Vierne, est donnée à Gigout, mais la Schola cantorum le nomme professeur du cours supérieur d'orgue. Malgré ce dédommagement, un grand accablement s'empare de lui. Sa route ne sera plus, désormais, jalonnée que par des deuils et des souffrances. Son fils André meurt d'une longue maladie. C'est la guerre : plus d'élèves, plus de concerts, la misère morne et parmi ces détresses, son cher fils Jacques tombe en héros dans les plaines de Champagne.

1915, premières atteintes du glaucome qui achèvent de l'aveugler : les oculistes refusent l'intervention chirurgicale en raison de sa cataracte congénitale. La Suisse le sauvera. Entre les mains du Professeur Espéron, il aura le courage de supporter pendant deux ans un traitement extrêmement douloureux qui lui permettra de conserver ce qui lui restait de vue. II pourra transcrire ses œuvres du braille sur du papier à musique à très larges portées placé sur un pupitre exposé en pleine lumière ; écrire aussi des lettres de sa main sans avoir à user de sa machine à écrire.

Sa rentrée à Paris, après le Te Deum de la victoire qu'il n'eut pas la consolation de jouer, est attristée par une névrite au bras. Sa santé chancelle de plus en plus. Pour la seconde et dernière fois les portes du Conservatoire lui seront fermées mais en dépit de tout, son ascension continue : sur la demande de Notre-Dame il reçoit l'hommage de l'Eglise qui lui octroie la décoration de saint Grégoire le Grand et celui des Beaux-Arts qui lui donne la Légion d'honneur. La poussée de la vie l'entraîne vers l'Allemagne, l'Angleterre, l'Amérique où il va porter le précieux message de l'Ecole française.

Vierne compositeur laisse à la postérité une œuvre considérable. Avec la fécondité d'un romantique il explore tous les chemins du domaine musical, mais ce sont surtout les organistes qui lui doivent une vive reconnaissance.

Ses compositions pour l'orgue se déroulent comme une fresque sonore ; nous y sentons l'émotion créatrice que ne cessèrent de lui procurer l'atmosphère de sa cathédrale, le flamboiement des rosaces, les voûtes planantes, la force des piliers, le mystère de sa pénombre : six symphonies, vingt-quatre pièces en style libre, vingt quatre pièces de fantaisie, deux messes basses, un tryptique. Pages aux riches dessins, à la fermeté de l'architecture, à la noblesse du langage, à la logique des développements, à la poétique rêverie aux magnifiques résonances.

En 1894 il avait écrit un quatuor à cordes. Pour Eugène Ysaye, une sonate (violon et piano, 1908). Pour Pablo Casais, une sonate (violoncelle et piano, 1911). A la mémoire de son fils Jacques, un émouvant quintette (1917). A José Iturbi, il dédie un poème pour piano et orchestre (1925). A Jacques Thibaud une ballade (violon et orchestre, 1926). En 1928, il produit une suite pour violoncelle et piano : Soirs étrangers.

Pour piano solo il laisse une suite bourguignonne, trois nocturnes, douze préludes, un poème : Solitude (à la mémoire de son frère René), un petit recueil charmant de cinq pièces faciles : Silhouettes d'enfant.

Son œuvre vocale vraiment considérable restera le profond miroir de ses émois intérieurs et véhéments. Par ordre chronologique se présentent :

a) pour l'Eglise :
un Tantum ergo, un Ave Maria qui fait merveille dans la voix des petits chanteurs de Notre-Dame, un Ave verum et sa somptueuse messe pour chœur à 4 voix mixtes accompagnées de deux orgues.

b) dans le domaine profane :
Praxinoé (1903) poème lyrique pour orchestre, soli et chœurs, Les Djinns (1912) pour chœur et orchestre, et cette même année un recueil de cinq mélodies : Stances d'amour et de rêve (Sully-Prudhomme), Psyché (1914), Eros (1916), tous deux pour chant et orchestre.

En même temps il écrit : Spleen et Détresse, recueil de dix pièces sur les vers de Verlaine. En 1911 : cinq poèmes de Baudelaire. En 1927 paraîtront chez Lemoine en quatre recueils les Poèmes de l'Amour de Jean Richepin. Enfin en 1929, il produira pour chant et orgue, ses trois adorables Angelus, annonce de la paix qui s'avançait vers lui, comme la réponse du Seigneur...

Sont encore à l'état de manuscrit : une symphonie pour orchestre datant de 1907-1908, une marche pour orgue et cuivres, écrite pour le centenaire de Napoléon et qu'il dirigea lui-même en 1921 à N.D., quatre Poèmes grecs, pour chant et harpe, et la Ballade du Désespéré, pour ténor et orchestre, sur le texte de H. Murger (1931).

L'enseignement de Vierne était lumineux : rien d'aride, de sec, rien de l'esprit du pion ; une sorte de cours large et généreux où il appuyait, le cas échéant, ses théories sur des analogies tirées de l’archéologie ou de la peinture, voire même de l'art oratoire et, chose infiniment précieuse, prêchant par l'exemple, se mettant lui-même aux claviers pour rectifier l'exécution d'un passage critiqué.

Il voulait une tenue impeccable du corps, des mains et des pieds afin d'obtenir une exécution claire, précise, avant tout intelligible. Il demandait un travail sérieux et approfondi, fondé sur la réflexion, l'analyse, le raisonnement. Il portait tous ses efforts sur le style, le mouvement, le coloris. Il voulait qu'on interprétât une œuvre et non qu'on la jouât mécaniquement, d'où son insistance sur le phrasé, les articulations, l'accentuation, la ponctuation, les nuances. Il considérait le rythme comme la caractéristique essentielle du jeu d'un véritable interprète. Il le définissait : une « manifestation vivante », la mesure étant une « manifestation mécanique ». Il réclamait un ensemble absolu pour l'attaque et la levée des accords et se montrait d'une sévérité extrême dans l'exécution du staccato qu'il voulait d'une rigueur absolue. Il attirait particulièrement notre attention sur l'importance du vaisseau dans lequel nous pouvions être appelés à nous faire entendre au regard des phénomènes acoustiques qui en résultent, par exemple le mouvement métronomique d'un prélude et fugue devant être modifié suivant qu'on l'exécute dans une cathédrale, dans une salle de concert ou dans un salon. Il recommandait d'aller écouter les autres au lieu de se contenter de s'écouter soi-même et d'être plus attentif aux critiques qu'aux éloges. Le répertoire qu'il faisait travailler était toute l'œuvre de Bach, celle de Franck, quelques pages extraites des symphonies de Widor et ses compositions personnelles. La meilleure des leçons était d'aller l'écouter à son orgue de Notre-Dame où ses exécutions étaient magistrales et ses improvisations transcendantes.

Dans celles-ci, il avait hérité du lyrisme de Franck et de la construction architecturale de Widor. Il faut avoir entendu Vierne improviser pour connaître sa générosité d'âme, sa science inspirée, sa souplesse rythmique, sa subtilité harmonique. Il avait le don de savoir se faire aimer de ses élèves qui lui vouaient un vrai culte. Il ne contrariait jamais leur nature, sa perspicacité extrême lui permettait de définir immédiatement le tempérament de chacun et son but était de développer leurs dons personnels, sans leur permettre néanmoins de s'écarter d'une rigoureuse intégrité artistique : il laisse à ceux qui ont travaillé avec lui un noble et efficace souvenir.

C'est à Romain Rolland qu'on eût aimé à confier l'étude psychologique d'un Louis Vierne, si proche de cet autre tourmenté, Berlioz, dont il ne serait pas sans intérêt d'évoquer bien des analogies, relevées dans Musiciens d'aujourd'hui [de Romain Rolland] :

« Jamais Berlioz n'a tenté de dominer sa vie et son œuvre. Il fut l'incarnation du génie romantique, une force déchaînée inconsciente du chemin qu'elle suit ; il se laissait emporter au hasard comme un de ces anciens pirates scandinaves, couchés au fond de leur barque et regardant le ciel ; il rêve, il gémit, il rit, se livre à ses hallucinations passionnées ; sa vie sentimentale est aussi incertaine que sa vie artistique : une passion, une rancune, un caprice, une blessure d'amour-propre ont plus d'action sur lui que des raisons profondes ; il n'y a nulle unité en lui : il est voué à souffrir. »

Comme Berlioz, Vierne a connu ces lames de fond, surchargées de tristesse auxquelles les romantiques ne résistent pas ; la source de sa vie douloureuse venait en premier lieu de son infirmité et de sa santé déplorable qui le laissaient à la merci de tous. Il suffisait d'une parole, d'un rien pour le faire évoluer dans un sens contradictoire, parfois tout opposé. Sa volonté devenait alors vacillante. La mobilité de son caractère instable, soumis aux influences le ramenait à l'humain tandis que sa riche intellectualité et ses élans mystiques l'élevaient dans les espaces supra-terrestres.

Il eut à souffrir des maux de toutes sortes.

Aveugle de naissance, il endura pour ses yeux des traitements cruels et prolongés qui voulaient beaucoup de courage et de résolution. Il se cassa la jambe, ce qui lui infligea en même temps que de dures souffrances, une longue anxiété pour son avenir d'organiste et il eut à supporter les sombres heures de la fièvre typhoïde, qu'on y pense : tout cela les yeux fermés. Il est assailli d'affreuses douleurs morales. Il perdit à la guerre un enfant bien aimé et son jeune frère, comme lui grand musicien qu'il avait formé et chéri comme un fils et en de nombreuses occasions, il eut à s'émouvoir amèrement de l'ingratitude des hommes. C'est le sort de la candeur et du talent. Dès le début de sa carrière, il s'était heurté à ces intrigues jalouses qui avaient commencé par retarder son premier prix. Il ne s'en cache pas : l'injustice et la perfidie lui firent dès lors un mal profond. Il s'en remit avec le temps, d'ailleurs soutenu par de tendres dévouements.

Il était animé par un esprit de justice qui le portait d'emblée à la révolte, à la colère et même à la fureur — c'est lui qui le dit — contre la traîtrise des cabales comme celles qui s'étaient formées dans son entourage sous la pointe infectée de l'envie.

Guilmant qui tenait une grande place dans son cœur « avait maintes fois et publiquement exprimé le désir et l'espoir que je devinsse son successeur à la classe d'orgue du conservatoire. Il voyait là la continuité d un enseignement commencé depuis 17 ans et qui avait déjà donné d'éclatantes preuves de son excellence par la formation d'une école sans rivale en France et qui forçait l'admiration de l'étranger ».

Un complot monté contre Vierne empêche la réalisation de ce vœu. « Je ne conterai pas cette triste histoire, dit-il. Je me suis interdit, en ce qui me concerne, toute polémique rétrospective, n'étant pas de ceux qui se complaisent aux regrets stériles du passé. D'ailleurs la guerre est venue et ce fut l'union sacrée. Je la fis avec ceux qui m'avaient combattu, tout comme avec les autres. Enfin la mort les a couchés au cercueil presque tous ; je leur ai pardonné de tout cœur l'immense chagrin qu'ils me firent alors ; certains d'entr'eux avaient des circonstances atténuantes, c'étaient les principaux ; les autres ont marché dans le sillage : c'est humain. La paix soit à leurs cendres et le repos éternel à leurs âmes... »

Faisons de même. N'avons-nous pas toujours été, du plus grand cœur, prêts à entendre ses leçons ? « Le reste est silence ».

Léonce de Saint-Martin1

1 - Texte écrit en 1947 à la demande de Jean Farger, expert en pianos, clavecins et harpes, collaborateur de l'auteur à l'Institut National du Son, communiqué ultérieurement aux « Amis de Léonce de Saint-Martin », publié pour la 1ère fois dans leur Bulletin (n° 14-15, juin 1976) et ce jour, en exclusivité sur Internet, chez Musimem, avec l'aimable autorisation de M. Jean Guérard, Président de ladite Association que nous remercions.



Bulletin de l’UMCO, octobre 1937
Le Figaro, 7 juin 1937
Bulletin de l’UMCO, octobre 1937
( coll. DHM )
Le Figaro, 7 juin 1937
( coll. DHM )



CD Detroit Chamber Trio : Dallier, Vierne, Bonnal Paru en 2005 :

DETROIT CHAMBER TRIO
Eduard Perrone (piano) – Velda Kelly (violon) – Nadine Deleury (violoncelle)

Henri DALLIER : Trio en do mineur (1898)
Louis VIERNE : Sonate en si mineur, pour violoncelle et piano, op. 27 (1910)
Joseph ERMEND-BONNAL : Sonate pour piano et violon (1899)

1 CD Award Audio, St. Clair Shores, Michigan, U.S.A.
AA-05001
Distribution Amériques, Canada : www.awardaudio.com ou www.cdbaby.com
Pour la France : contacter rédaction@musimem.com

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Vierne : 24 pièces en style libre
Vierne : Préambule
Louis Vierne, 24 Pièces en style libre pour orgue ou harmonium, Livre I, n° 1, Préambule, op. 31, couverture et premières mesures, Paris, Durand, 1914
( coll. Max Méreaux )
Audio lecteur Windows Media Fichier audio par Max Méreaux


Souscription jusqu’au 31 décembre 2016 : CD motets et pièces pour orgue de Louis Vierne, par Franck Besingrand.


 


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