LOUIS VIERNE   (1870 - 1937)

Inauguration de la restauration des orgues de l'église St-Nicolas du Chardonnet à Paris V°, le 8 décembre 1927. Aux claviers, Louis Vierne; de profil, Paul-Marie Koenig, facteur d'orgues ayant réalisé la restauration et la réharmonisation de l'instrument.
( cliché Agence Rol, BNF Richelieu )

Notre-Dame en hiver. Eau-forte par Charles Pinet
( Coll. D.H.M. )

C'est au cours d'un récital de ses œuvres, donné sur l'orgue de Notre-Dame le 2 juin 1937, sons le patronage des " Amis de l'orgue ", que Louis Vierne succomba devant ses claviers, terrassé par une embolie.

Par une étrange coïncidence, il venait de jouer la dernière pièce de son Triptyque, intitulée : Stèle pour un enfant défunt. La mort, comme par une suprême hésitation, attendit pour le frapper qu'il eût levé son dernier accord ; puis, sans un mot, sans une souffrance, il s'affaissa... Son âme venait de s'envoler vers Dieu, discrètement, sans bruit.

Les auditeurs qui se pressaient ce soir-là dans la pénombre de Notre-Dame entendirent à ce moment une note grave se prolonger ; c'était le maître qui, en tombant, avait appuyé sur une touche du pédalier. On eût dit que l'orgue poussait un gémissement sinistre. Personne n'oubliera, ce soir tragique, l'égarement qui s'empara alors de l'assistance, l'attente anxieuse devant l'Hôtel-Dieu où le corps venait d'être transporté, les dernières lueurs d'espoir que l'on s'acharnait à garder quand même, puis l'horrible nouvelle, l'angoisse, les pleurs, les sanglots que l'on percevait çà et là sur le parvis, dans une nuit désolée...

Car Louis Vierne n'était pas seulement un grand musicien que l'on admirait, c’était aussi un homme auquel on s’attachait profondément. Il faut l'avoir approché souvent, comme l'ont fait ses élèves et ses amis, pour connaître les ressources insoupçonnées de cette nature d'élite.

Affiche concert du 3 mai 1928 au Palais du Trocadéro (Paris) donné par Louis Vierne et Victor Charpentier
( Coll. D.H.M. )

Doué d'une remarquable intelligence, possédant une vaste culture, il n'ignorait aucun sujet artistique ou littéraire. Sa conversation était un éblouissement. Quelques mots pittoresques lui donnaient souvent une saveur particulière. Sa noblesse de caractère, sa haute conscience d'artiste lui interdisaient toute concession en matière musicale et lui faisaient à l'occasion décocher d'impitoyables épithètes à l'adresse des professionnels de l'intrigue ou de l'arrivisme.

Mais la générosité de sa nature, la charmante simplicité de ce grand modeste et surtout sa vive sensibilité reprenaient toujours leurs droits chez cet homme qui était avant tout un tendre, un émotif. Qui ne se souvient, parmi ses élèves, de la manière affectueuse avec laquelle il s'approchait parfois de vous dans la conversation, en vous tenant le bras dans sa main nerveuse et en essayant de vous voir avec ses yeux qui ne voyaient plus ? Il savait trouver le mot qui vous accrochait. Il n'était pas seulement le maître vénéré à qui tant d'organistes actuels sont redevables de leur formation musicale, mais il était aussi pour eux un père spirituel, plein de dévouement et. de sollicitude, dont la qualité dominante était une grande bonté. La disparition d'un tel homme est cruellement ressentie par tous ceux qui l'ont, approché. Elle laisse un vide qui ne sera jamais comblé.

Si Vierne nous a quittés si brutalement, si tragiquement, dans une mort sublime pour un artiste, sans doute, mais à laquelle nous ne pouvons malgré tout nous résigner, il est du moins consolant de penser qu'un peu de lui-même reste avec nous : son œuvre qui est, magnifique. 1

Palais du Trocadéro (Paris) en 1934. Construit en 1878 pour l'Exposition Universelle, il a été remplacé en 1935 par l'actuel Palais de Chaillot.
L'Illustration, 20 janvier 1934 )

Organiste complet par excellence, Louis Vierne fut un exécutant prestigieux ;il eut une triomphale carrière de concertiste tant en France qu’à l’étranger. La noblesse de son jeu, la vigueur de son rythme, son art de " chanter " son rubato très personnel sont dans toutes les mémoires. Le virtuose était doublé d'un improvisateur de grande classe. Il faut l'avoir entendu, devant ses claviers de Notre-Dame, réaliser ces magnifiques fresques sonores, toujours solidement architecturées, et dont la grandeur de conception vous saisissait. Il faut avoir vu avec quelle aisance, quelle étonnante facilité il savait construire une polyphonie et avec quelle habileté c'était " écrit ". Il faut l'avoir entendu faire chanter ses admirables fonds de '8. 11 faut l'avoir entendu caresser ses flûtes qu’il affectionnait par-dessus tout. Le profil légèrement oblique, perdu vers la voûte, avec cette expression étrangement inspirée que lui conférait sa cécité, il s'abandonnait alors à d’émouvantes effusions lyriques, déchirées par la douleur, ou palpitantes d'enthousiasme.

Tel on connaissait Vierne improvisateur, tel on le retrouve compositeur. Ce langage harmonique très personnel, ce sens mélodique extrêmement développé dont il avait le secret, cette écriture admirablement aérée, vivante, expressive, cette logique et cette maîtrise dans la conduite d'un développement, tout cela se retrouve dans ses œuvres avec une perfection de facture sur laquelle il est inutile d'insister. Mais ce que l'on ne peut exprimer par des mots, c'est la " musique " qu'il y a dans ces pages. Depuis ses charmantes Pièces en style libre, si remplies de jeunesse, jusqu'à la Sixième . Symphonie, où l'on sent nue âme ravagée par l'angoisse, en passant par les recueils de mélodies et l’admirable Quintette, Louis Vierne nous a livré ce que fut le drame de sa vie, tourmentée par les souffrances morales et physiques. Dans le sublime Aria de cette Sixième Symphonie, d'un accent poignant, presque désespéré, ne semble-t-il pas que l'auteur ait pressenti son destin ? Il avait d'ailleurs pour cette page une affection toute particulière.

La dernière œuvre qu'il écrivit fut le Triptyque, auquel s'attache maintenant un souvenir tragique. La touchante simplicité, la sincérité, l'effacement, l'humilité, pourrait-on dire, qui se dégagent de ces pages émouvantes sont bien les traits qui caractérisent l'âme de ce grand artiste. La vie ne lui épargna pas les épreuves. Il trouvait dans son art un refuge, une consolation. La mort seule lui aura accordé, dans un monde meilleur, cette paix et cette sérénité que la vie terrestre lui a toujours refusées.

Maurice Duruflé 2

Lettre dactylographiée avec signature autographe de Louis Vierne, datée du 1er avril 1923, adressée au Secrétaire de l'Union des Maîtres de Chapelle et Organistes.
( Coll. D.H.M. )
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1) Cette œuvre embrasse un champ considérable, aussi bien dans le domaine de la musique de chambre ou de la symphonie, que dans celui de l'orgue : Quintette, Quatuor, Sonate violon et piano, Sonate violoncelle et piano, plusieurs pièces de piano, Rhapsodie pour harpe, nombreuses mélodies, Symphonie pour orchestre, Poème pour piano et orchestre, Ballade violon et orchestre, Oratorio pour soli, chœurs et orchestre, Messe solennelle pour chœurs et deux orgues. Enfin, pour l'orgue seul : six Symphonies, vingt-quatre Pièces en style libre, deux Messes basses, vingt-quatre Pièces de fantaisie, Triptyque. [ Retour ]

2) Ce texte, peu connu, est paru dans le numéro 24 (octobre 1937) du Bulletin trimestriel de l'Union des Maîtres de Chapelle et Organistes.Retour ]


CD Detroit Chamber Trio : Dallier, Vierne, Bonnal

Vient de paraître (2005) :

DETROIT CHAMBER TRIO
Eduard Perrone (piano) – Velda Kelly (violon) – Nadine Deleury (violoncelle)

Henri DALLIER : Trio en do mineur (1898)
Louis VIERNE : Sonate en si mineur, pour violoncelle et piano, op. 27 (1910)
Joseph ERMEND-BONNAL : Sonate pour piano et violon (1899)

1 CD Award Audio, St. Clair Shores, Michigan, U.S.A.
AA-05001
Distribution Amériques, Canada : www.awardaudio.com ou www.cdbaby.com
Pour la France : contacter rédaction@musimem.com

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